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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 18:02

"Moi, je me suis exilé. Mais ceux qui sont restés se sont exilés en eux". 

Contrairement à mes habitudes, aujourd'hui je ne vais pas signer un article comme il est de mon habitude à chaque commémoration du Génocide des Tutsi et massacres des Hutu en 1994. Aujourd'hui il va être question des quelques réflexions.

Primo, je considère que la commémoration du Génocide des Tutsi et massacres des Hutu doit concerner tous les Rwandais, femmes et hommes, jeunes et vieux. Mais tel n'est pas le cas aujourd'hui. Pourquoi?

Tout simplement parce qu'à mon humble avis:

- Tout est mensonge au Rwanda: mon pays se meurt dans le mensonge et la fausse morale. Seule l'enrichissement personnel des hommes au pouvoir est valeur morale.

- Il est difficile de survivre avec la frustration et la honte : le problème qui se pose effectivement est, d'un côté, d'essayer de comprendre pourquoi la communauté ethnique dite "hutu" s'isole ou se sent beaucoup moins concernée par cette commémoration, et de l'autre, de s'interroger sur le contexte, les motivations et les conséquences éventuelles exclusion.

- Mon pays d'origine ne respecte pas la dignité, n'a plus d'hommes et de femmes dignes de ce nom à cause de ce que Jean-François Bayart appelle Politique du ventre. Très souvent, on évoque l'exclusion économique, politique, sociale et politique pour expliquer l'escalade de la violence qui a conduit au Génocide. Mais force est de constater que le mal qui a conduit à ce que des milliers des populations innocentes soient tuées non pas pour le tort qu'ils ont faits (même si je ne suis pas partisan de la peine de mort) est toujours présent dans le pays de mille collines : aujourd'hui comme jadis, les gens sont incriminés pour leurs possessions, leurs opinions politiques, leur identité; ce qu'ils sont, la façon dont ils sont identifiés ou s'identifient eux-mêmes.

Pour finir ma petite réflexion et à l'hommage de tous les personnes innocentes qui sont morts pendant le Génocide et massacres de 1994, je tiens à citer cette prose de Birago Diop:

"Ceux qui sont morts ne sont jamais partis: Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire et dans l'ombre qui s'épaissit. Les Morts ne sont pas sous la Terre: ils sont dans l'Arbre qui frémit, Ils sont dans le Bois qui gémit, ils sont dans l'eau qui coule, ils sont dans l'Eau qui dort, ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule: Les Morts ne sont pas morts. (...). Ecoute dans le vent, le Buisson en sanglots : C'est le Soufle des Ancêtres morts, Qui ne sont pas partis, Qui ne sont pas sous la Terre, Qui ne sont pas morts."


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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 14:07

« Nous sommes bien obligés de reconnaître (…), que la guerre continue d’être un fléau jusqu’à présent inséparable de toutes les formes d’Etats. Cela montre qu’on ne peut la considérer à la légère comme un phénomène erratique lié aux caprices et à l’humeur plus ou moins méchante des peuples ou leurs chefs. Nous sommes incontestablement en présence de l’une des fonctions sociales les plus solidement ancrées. »


                        (Gaston Bouthoul)

 

En quête de nouveaux alliés capables de la promotion de leurs intérêts, les démocraties occidentales, animées par La fin de l’histoire[1] et la « fin des idéologies »[2], se sont livrées à une lutte d’influence entre les Etats-Unis (soutenus par la Grande Bretagne), à la recherche de nouveaux leaders, et la France qui soutenait à tout prix son  pré carré. Les Etats-Unis, dans le but de renverser la donne, ont soutenu aux plans financier, militaire et stratégique les différents mouvements rebelles, notamment la « National Resistance Army » (NRA) de Yoweri Kaguta Museveni pour la conquête du pouvoir en Ouganda et le Front Patriotique Rwandais (FPR) pour la conquête du pouvoir au Rwanda[3]. En effet, si la responsabilité de la Communauté internationale dans les conflits armés africains est incontestable, celle des grandes puissances, notamment la France, la Grande Bretagne, la Belgique et les EUA, dans les conflits armés qui minent l’Afrique des Grands Lacs, n'est pas moins évidente[4]. La crise en Afrique des Grands Lacs n’aurait l’ampleur qu’elle a s’il n’y avait pas l’attitude passive et l’obligeance de ces grandes puissances, dues aux calculs géopolitiques et à la volonté affichée des Américains de dessiner une nouvelle carte stratégique de l’Afrique.

 

Que les guerres civiles ougandaises, burundaises, rwandaises et congolaises soient une composante de la crise de l’Etat-nation ou de la faillite de l’Etat, cela ne fait aucun doute. La multiplicité d’acteurs infra-étatiques libres de souveraineté, la prééminence de logiques micro (paramètres individuels), macro (paramètres structurels) et micro-macro (paramètres rationnels) sur la conquête du pouvoir, l’invisibilité tactique des acteurs, l’intersubjectivité des luttes pour la reconnaissance et la délocalisation des combats, le rôle du transnational et les nouveaux rapports de « voisinage » ou d’« inimitiés » entre les Etats ou les peuples conséquents, les richesses sol et sous-sol, l’enclavement du Rwanda et de l’Ouganda … autant d’éléments que toute étude sur les conflits armés de l’Afrique des Grands Lacs doit mettre en exergue pour analyser le « chaos géométrique » qui gangrène cette sous-région. L’objet n’est pas de chercher à énumérer les facteurs polémologiques ou géopolitiques, mais d’offrir, à partir de ceux-ci, une lecture téléologique, c’est-à-dire la finalité, les tenants et aboutissants, la dynamique sous-jacente qui se cachent derrière le comportement politique des belligérants et des grandes puissances dans la région des Grands Lacs d’Afrique. Et ce, d’autant plus que les affrontements actuels sont le prolongement des conflits des années 1950, 1960 et 1970.

 

C’est vrai que la crise de la région des Grands Lacs s’enracine dans l’histoire sociopolitique des pays de la région. Mais elle a connu son apogée en 1990 avec la fin de la guerre froide. Au climat d’insécurité suscité par le conflit armé ougando-ougandais et rwando-rwandais s’ajoute, parallèlement, la guerre civile au Burundi. Ces trois crises se sont déroulées dans un contexte régional complexe, à telle enseigne que les conflits du Burundi, du  Rwanda et d’Ouganda ont gagné le Zaïre (RDC, depuis mai 1997), devenu ainsi le théâtre d’affrontements violents entre plusieurs antagonistes. Cette exportation des conflits a provoqué ce que l’on a appelé « la première guerre mondiale africaine »[5] à cause de l’implication, non seulement des pays des Grands Lacs, mais également des pays de l’Afrique centrale (Tchad) et de la Southern African Developpment Community (SADC), notamment l'Angola, le Zimbabwe, la Namibie. Ce fut le début de la régionalisation du conflit qui, non seulement détruisit les liens sociaux qui existent entre les peuples de la région, mais encore mit à mal les efforts consentis pour la paix dans le cadre de la coopération régionale, notamment  avec la création de la Communauté Economique  des Etats des Grands Lacs (CEPGL), de la Communauté Economique des Etats de l'Afrique Centrale (CEEAC), de l’East African Community (EAC) et de la SADC[6].

 

Cette situation de « chaos géométrique » a redessiné la géopolitique de la région des Grands Lacs et les grandes puissances occidentales en ont fait un instrument de leur politique dans la région. Ainsi, pour faire face au soutien que les anglo-saxons (les Etats-Unis d’Amérique et la Grande Bretagne) apportaient au mouvement rebelle rwandais FPR (soutenu par l'Ouganda), la France – estimant ses intérêts dans la région menacés – s’est rangée derrière les régimes dictatoriaux en place. Aussi faut-il admettre que les Etats de la région eux-mêmes ne sont pas restés indifférents à cette nouvelle carte géopolitique. Ces ingérences ont eu des conséquences désastreuses pour la stabilité des Etats de la région : elles ont créé des principautés (des pouvoirs de type médiéval) fondées uniquement sur la force des armes et le jeu d'influence des puissances protectrices et installé une situation d'instabilité généralisée : tout changement d'intérêts ou de rapports de forces au sein de la coalition des Etats protecteurs déclenchait systématiquement des rébellions. Tel a été le cas en RDC où les anciens alliés de Laurent-Désiré Kabila s'affrontent. Dans le même temps, par-delà l'émergence de tutelles africaines distinctes des tutelles coloniales, le droit d'ingérence a contribué à la violation du droit international, notamment le droit des conflits armés, et à la multiplication des registres.

 

Sur le plan géopolitique, force est de constater que, pour sentir ses effets bien au-delà des Grands lacs, la crise  rwandaise s'est révélée vecteur puissant de la recomposition géopolitique de la région : elle a façonné deux pôles de structuration géopolitique de l'influence anglo-saxonne et francophone. 

 

§         Au premier pôle correspond l'EAC (Eastern African Community) qui  regroupe le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie et, depuis le 6 juillet 2009, le Burundi et le Rwanda. En effet, une coalition hétéroclite s'est constituée, en octobre-novembre 1997, allant de l'Ouganda à l'Angola en passant par le Zimbabwe, le Rwanda et le Burundi, avec le consentement indirect de l'Erythrée, de l'Ethiopie, de la Tanzanie et du Kenya  contre le pouvoir de Mobutu, président du Zaïre (actuellement RDC). Cette configuration qui va de l'océan Indien (Mombasa, Dar-es-Salam) à l'océan Atlantique (Luanda, Matadi, Libreville, Douala) redessine l'Afrique médiane, jadis appelé « Mittel Africa » par la géopolitique allemande du 19ème siècle. Cet axe se situe à la jonction de l'Afrique pétrolière (de Luanda à Lagos) et de l'Afrique agropastorale (de Dar-es-Salam à Massoua). *

 

§         Autour du second pôle s'organisent deux cercles: 

  1. celui de la CEEAC associant la RDC, le Gabon, le Cameroun, le Tchad, la RCA, le Congo (Brazzaville) et les pays membres de la CEPGL, c’est-à-dire la RDC, le Rwanda et le Burundi
  2. celui de la SADC regroupant l'Angola, le Botswana, la RDC, le Lesotho, le Malawi, l'Île Maurice, le Mozambique, la Namibie, les Seychelles, la République Sud-Africaine (RSA), le Swaziland, la Tanzanie, la Zambie et le Zimbabwe.

 

Cela étant, la situation, telle qu’elle se présente actuellement dans la région des Grands Lacs, se définit par une crise de légitimité affectant les pays du champ, qui sont soit des « dictatures de droit » (Angola, Ouganda, RDC, Rwanda, Burundi, Erythrée), soit des « dictatures de fait » (Congo, Zimbabwe et Ethiopie). A cela s’ajoute le règne d’une culture de la violence étatique comme moyen de gouvernement dans les pays dirigés par les anciens rebelles : Zimbabwe, Ouganda, Rwanda, Burundi, Ethiopie, Erythrée, RDC, Tchad et Congo. Aussi faut-il souligner que ce sont les milices victorieuses, à la solde d’un clan ou d’une ethnie, voire d’un homme, qui paradent en lieu et place d’une armée républicaine ; c’est-à-dire d’une force publique garante de la sécurité des personnes et des biens, des institutions et de l’intégrité territoriale. Nombre d’Etats du champ et hors champ font face à des rébellions armées : Tchad, Ouganda, RDC, Burundi. Malgré une accalmie relative, ni les pays du champ (l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Zimbabwe, l’Angola, la RDC et le Congo) ni les pays hors champ (le Gabon, le Cameroun, le Tchad et le Soudan) ne sont encore sortis de la crise de l’Etat et de la société qui les ronge. Il est donc aujourd’hui prématuré de prédire qui dominera la région, eu égard aux vulnérabilités multiples dont souffrent les compétiteurs.

 

L’Angola paraît être le seul pays de l’Afrique médiane qui, à terme, pourrait disposer des moyens de la puissance régionale. Pays pétrolier en passe de concurrencer les monarchies du Golfe persique à la suite de nouvelles découvertes de gisements « off shore », il est un Etat semi-maritime, d’une superficie de 1.246.700 Km², disposant d’une population estimée à 11.000.000 habitants. Toutefois, le régime de Luanda souffre de trois handicaps :

-         la persistance d’une culture de violence étatique

-         la discontinuité géographique de la côte angolaise qui rend périlleuse la sécurisation de l’enclave de Cabinda où sont exploités les gisements les plus importants. Aussi faut-il souligner que les revendications indépendantistes de l’enclave de Cabinda constitue un enjeu territorial que Luanda est obligé de verrouiller son hinterland immédiat, en parrainant les régimes de Kinshasa et de Brazzaville. D’où son intervention dans les deux pays.

-         Le prix à payer pour la reconstruction d’un pays ravagé par vingt-quatre ans de guerre.

 

Ni pétrolier ni minier, dépourvu de profondeur, l’Ouganda reste un pays enclavé : il dépend de Kenya pour ses débouchés maritimes. Cependant, il doit son rayonnement au dynamisme de son Président Yoweri Kaguta Museveni – qui, à l’instar d’autres guérilleros gagnés à la cause de « good governance », du libéralisme économique et, de toute évidence des intérêts étatsuniens – a le statut de « Président-pivot » dans le dispositif américain visant à contenir l’islamisme soudanais et à conquérir la région. Les institutions de Bretton Woods – Le FMI et la Banque Mondiale – lui apportent un soutien financier important. Néanmoins, il n’a pas les moyens d’une puissance régionale, même si la sécurité de la frontière avec la RDC est une obsession partagée avec le Rwanda et Burundi. Aussi faut-il souligner que la double défaite subie à Kisangani (RDC) face aux hommes de l’APR, lors de ses affrontements militaires avec le Rwanda, a affaibli son influence et réduit son poids dans la région. Faut-il également rappeler que le choix de Museveni d’organiser et de soutenir la rébellion du FPR contre le Rwanda en 1990 fut dicté par l'administration Clinton dans son souci de guerre contre le terrorisme au Soudan engagé après le coup d’Etat d’Omar El-Béchir en 1989[7]. Initialement, après la fin de la guerre froide au cours de laquelle Mobutu a joué un rôle important en faveur des intérêts occidentaux, l'administration Bush (père), en conformité avec Mitterrand, voulait se débarrasser des « alliées désormais gênants ». Il fallait, comme alliés, des régimes plus démocratiques. La visite à Kinshasa, le 24 mars 1990, de James Baker, le Secrétaire d’Etat américain, au Président Mobutu pour le remercier confidentiellement des services rendus mais qui, malheureusement, ne seraient plus nécessaires, s’inscrit dans cette logique de renversement d’alliances.

 

De son côté, Mitterrand a préféré une action plus spectaculaire avec son discours lors du Sommet Franco-africain à la Baule en juin 1990. Le résultat fut l’organisation de la plus longue conférence nationale souveraine au Zaïre et l’avènement du multipartisme au Rwanda, considéré comme un « aggiornamento politique »[8] par le Président rwandais de l’époque, le Général Major Habyarima Juvénal.

Mais puisque les exilés Tutsi en Ouganda n'avaient pas de chance de gagner des élections et qu’il fallait que Museveni se décharge de ces exilés devenus encombrants dans son pays, la solution fut de lancer une attaque contre le Rwanda à partir de l’Ouganda, pour conquérir plus tard la RDC. On se souviendra que, suite à la débâcle subie à Mogadiscio, le  3 octobre 1993, Clinton avait déjà décidé de retirer tous les soldats américains de l'Afrique considérée comme « sans importance économique et politique »[9]. Pour les EUA, l'Ouganda représentait ainsi un rempart contre le Soudan et il fallait accepter ses conditions.

 

Concernant le Rwanda, il fallait laisser tomber les Accords d'Arusha et permettre au FPR de prendre le pouvoir à Kigali et établir un régime pro-américain qui ferait la liaison entre l'Ouganda et la province orientale pour approvisionner les rebelles du Soudan du sud, ce que Mobutu a toujours permis. D’autant plus que le régime en place à Kigali avait déjà multiplié des erreurs politiques.

De son côté, Mobutu aussi fut « libéré » de la pression démocratique exercée par Tshisekedi. Tout d'un coup, Mobutu apparut de nouveau sur la scène internationale parce qu'il était prêt à recevoir les réfugiés hutu prévisibles pendant la conquête du pouvoir par le FPR. Mais lorsqu’on apprit la gravité de sa maladie en 1996, il fallait le remplacer et éviter l'arrivée au pouvoir du nationaliste Tshisekedi peu susceptible de jouer le jeu anti-Khartoum. C’est dans ce contexte que Museveni fut chargé de chercher la « pièce de rechange » en la personne de Laurent-Désiré Kabila et, avec Paul Kagame, ils en furent leur allié pour poursuivre les Hutu réfugiés au Congo et conquérir le Zaïre. D’où l’intervention rwandaise et ougandaise en RDC qui fut présentée au monde comme une mesure contre la « menace du retour des génocidaires » au Rwanda et pour le changement au Zaïre. L’avancée de Kagame sur le sol congolais répondrait aussi à un vieux rêve issu du supposé mythe de l’empire Hima[10] : s’approprier les deux Kivu, terres toujours enviées par ses aïeux. La guerre de l’AFDL aurait pu prendre fin après la chute de deux Kivu si les Américains n'avaient pas voulu mettre en place Laurent-Désiré Kabila à Kinshasa. L'administration Walker Bush était prête à accepter ce marché passé mais refusait d'honorer la promesse de Madeleine Albright de céder les Kivu au Rwanda. Lors de la visite de  Kagame et de Joseph Kabila à Washington fin janvier 2001 le nouveau ministre des affaires étrangères américain Colin Powell leur a signifié que les frontières du Congo ne devaient souffrir d’aucune modification, une position réaffirmée par Condoleezza Rice lorsque Nkunda et Kagame ont réitéré leur démarche. Mais le signal fort est venu de Mme Clinton lors de son périple africain en août 2009. En rencontrant Joseph Kabila à Goma, elle a signifié à Kagame que les frontières du Congo sont intangibles. Revirement d’alliances ? Même si le gouvernement américain aident la RDC à traduire les auteurs de crimes de guerre devant la justice[11], il est encore trop tôt pour savoir s'il s'agit déjà d'un changement définitif de la politique américaine en faveur de la paix dans la Région des Grands Lacs africains. D’autant plus que l’on ne connaît pas encore l'analyse que fait le Pentagone des intérêts militaires dans la Région.

 

Champ de ruines et de pillages, la RDC est victime aussi bien de son espace que de ses potentialités minières[12]. Ce pays a été réduit à l’impuissance pour longtemps par la faillite ou la faiblesse de l’Etat[13] et la débâcle économique et sociale. Si les 32 ans de « Mobutisme » en sont la cause principale, la guerre infligée par ses voisins du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda a, pour le moins que l’on puisse dire, fragilisé les institutions et étouffé toute espérance d’un avenir prospère. Le « Kabilisme » qui s’est en effet révélé, à l’usage, « un messianisme révolutionnaire » s’est effondré avant même d’exister, à cause du continuum de la violence et du coup d’Etat qui a coûté la vie à Laurent-Désiré Kabila. Après la mort celui-ci, Kagame aurait obtenu de ses alliés américains et européens - l’intervention de l’Eufor au Congo est à situer dans ce contexte - que la RDC soit dirigée par « un jeune inoffensif » en la personne de Joseph Kabila. Ceci permettrait au Rwanda de faire main basse sur les richesses du Congo et d’être sûr que le danger pour la lutte contre son pouvoir ne viendrait pas de la RDC. 

 

Enclavé, surpeuplé (plus de 300 habitants/Km²) et dépourvu d’espace et de ressources tant minières que pétrolières, le Rwanda, avec ses 26 338 Km² et ses plus de 8 millions d’habitants, reste dans le rang des pays pauvres : il occupe la 164ème place. Par conséquent, il ne peut pas devenir une puissance régionale. D’ailleurs, il risque d’être ravagé par la famine. Cette situation n’épargne pas le Burundi voisin qui, depuis 1973, vit dans une violence armée.

 

Certes, c’est depuis longtemps que la région des Grands Lacs est en crise à cause de l’animosité entre Tutsi et Hutu, entretenue depuis l’époque précoloniale et exacerbé par le protectorat belge. Ce conflit entre « les frères ennemis » de la région a toujours engendré des guerres meurtrières au Rwanda, au Burundi et plus récemment en RDC. Mais c’est avec le soutien inconditionnel du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda, que la rébellion congolaise conduite par l’AFDL de Kabila (Laurent-Désiré) – vieille figure de la rébellion zaïroise – va entamer sa marche vers Kinshasa en mai 1996 et connaître ses premiers succès militaires avec le démantèlement des camps des refugiés hutus, la conquête des villes d’Uvira, de Bukavu et de Goma (janvier 1997), de Kisangani (mars 1997), de Lubumbashi (9 avril 1997) et de Kinshasa (mai 1997) et, enfin, le renversement du régime Mobutu. Renversement d’alliances, voltefaces diplomatiques… les anciens alliés eux-mêmes n’ont cessé de se désolidariser : Kigali et Kampala tentent un coup d’Etat militaire à Kinshasa, fomentent des mutineries armées qui aboutiront à un deuxième épisode de la guerre. Les rebelles emmenés par le chef d’Etat major limogé, James Kabarebe, s’emparent de Kivu avant d’engager une nouvelle marche sur Kinshasa et de se brouiller avec l’armée Ougandaise dans un affrontement sanglant à Kisangani. Le 20 août 1997, le Zimbabwe, l’Angola, la Namibie envoient des troupes pour sauver le régime Kabila alors qu’au départ l’Angola était allié du Rwanda et du Burundi dans la campagne militaire qui a renversé Mobutu.

 

Plus que par les mobiles ethno-identitaires, la chasse aux génocidaires s’est transformée en pillage affairiste des ressources naturelles. Selon les différents rapports des observateurs internationaux indépendants et des spécialistes de la région, les motivations et la durée de la guerre en RDC tiennent aux bénéfices de l’exportation des richesses minières (diamant, or, colombo-tantalite, cuivre, cobalt, manganèse, étain, niobium, plomb, etc.) et de bois. Et, aujourd’hui, il se vérifie que le pillage affairiste des ressources naturelles de la RDC constitue le moteur de l’activité économique privatisée du Rwanda qui oriente les investissements, en produit le chiffre d’affaires et en affecte les bénéfices. Ce sont donc les intérêts financiers privés issus de cette activité militaro-économique qui orientent les choix de crises dans la région des Grands Lacs d'Afrique. Et il s’avère même que les réseaux rwandais de la guerre en RDC s’écartent de leur légitimité initiale revendiquée : ils ne trouvent leur logique d’existence que dans la crise elle-même, c’est-à-dire dans le maintien de la situation de guerre et les fractures sociales, l’anxiété et les violences conséquentes. De l’AFDL au CNDP, en passant par le RCD-Goma, les rébellions à l’Est de la RDC assurent leur mainmise sur les Tutsi grâce au spectre du « retour » des Interahamwe[14], créent et propagent la fracture sociale[15]. Ceci dit, les nouveaux pouvoirs rebelles (les Maï-Maï et les rebelles dits « Banyamulenge ») puisent dans la guerre leur identité initiale et prétendent y fonder leur légitimité. Cette stratégie se manifeste dans la recherche permanente d’alliances pour élargir l’assise des réseaux de la guerre. Force est de constater que ces alliances sont sans rapports obligés avec l’identité ni l’intérêt des groupes qu’elles prétendent représenter ou défendre. Exercées dans le dos des adversaires, ces alliances constituent, par contre, le vecteur de la dissémination du conflit. D’où l’intérêt d’examiner les causes endogènes et exogènes de la bellicité.



[1] FUKUYAMA Francis., « The end of History », in The National Interest, article repris dans Commentaire, n° 47, automne 1989.

[2] [2] BELL Daniel, La fin des idéologies, traduit de l’américain par BÂILLON Emanuelle, préface de BOUDON Raymond, Paris, PUF, 1997,403 p.

[3] PHILPOT Robin, ça ne s’est pas passé comme à Kigali, Paris, Duboiris, 2004, 238 p.

Selon la presse montréalaise : « Philpot présente le génocide comme une conséquence d’un complot américano-britannique visant à soutenir le Front patriotique rwandais, d’ascendance tutsi, contre le gouvernement républicain à majorité hutu de Juvenal Habyarimana. »

[4] PEAN Pierre, Les Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Paris, Fayard, 2010, p. 570 p. Dans cet ouvrage, l’auteur révèle les dessous du Grand Jeu africain des puissances occidentales et les affrontements feutrés entre elles. Il démontre comment après la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis, aidés notamment de la Grande-Bretagne et d’Israël, ont décidé d’étendre leurs aires d’influence sur le continent africain, en réduisant notamment le pré carré français. BRACECKMAN Colette (op. cit.,  Paris, Fayard, 2003),  explique comment la région des Grands Lacs est convoitée et démontre comment elle est à la base de la configuration stratégique planétaire à laquelle s’emploient les grandes puissances, notamment les EUA, la France, la Grande Bretagne et la Chine.

L’enquête de PHILPOT Robin (op. cit, Paris, Duboiris, 2004) révèle, derrière les mots, une entreprise de déstabilisation et de remodelage de la région.», écrit Africa international.

[5] FILPO Blandine, « RDC-Congo : retour sur la “première guerre mondiale africaine”, dans Médiapart, 1à octobre 2008. http://www.mediapart.fr/journal/international/101008/rdc-congo-retour-sur-la-premiere-guerre-mondiale-africaine (page visitée le 27 mai 2010).

[6] Calquées sur le modèle européen, ces organisations sous-régionales ont été créées dans un esprit de coordination pour éviter des disparités entre les structures politiques et socio-économiques existant au sein des Etats. Il ne s'agissait pas de rendre tous les Etats égaux, mais de rendre la participation effective de tous les Etats dans la recherche de la concorde régionale et de la paix. Mais force est de constater que l'intégration  régionale a malheureusement connu plusieurs  revers à cause des conflits armés. En ce qui concerne le cas particulier de la CEPGL, fondée le 20/09/1976 et qui rassemble au sein d'institutions communes la RDC, le Rwanda et le Burundi, il est à souligner que, comme stipulé dans les accords de création signé à Gisenyi (Rwanda), son but principal est l'intégration économique, la coopération transfrontalière, ainsi que la facilitation de mouvement des personnes et des biens. Parmi les secteurs favorables à cette intégration économique régionale figurent les infrastructures, le transport et communication, le secteur bancaire, l'énergie et l'agriculture. Ils constituent le moteur de relance de la CEPGL. D'où la création de la BDGL (Banque de développement des Etats de Grands lacs), de l'IRAZ (Institut de Recherche Agronomique et Zootechnique), de la SINELAC (Société Internationale d'Electricité des Pays des Grands Lacs) et de l'EGL (Energie pour les pays des Grands Lacs) comme institutions clefs de la CEPGL. Chacune de ces institutions était organisée selon les méthodes qui lui étaient propres en distinguant bien les fonctions politiques aux fonctions techniques, confiées aux techniciens et experts qui, aux compétences bien reconnues, étaient à la tête de  l'organisation fonctionnelle. Bien que distinctes, les fonctions de ces organisations étaient interdépendantes et s'enrichissaient en expériences. 

Il faut toutefois souligner que le point d'aboutissement de la pensée de la création de la CEPGL était l'élimination de possibilité de la guerre entre les Etats de la sous-région. Mais tel n'a pas été le cas. Cet aspect d'élimination de toute possibilité de guerre entre les nations s'est effondré avec le litige frontalier entre le Zaïre (actuellement RDC) et le Burundi en 1986, lequel litige portait sur la zone de Gatumba. A cela s'est ajouté la guerre ougando-rwando-rwandais (1990 à 1994) et la guerre civile au Burundi (1993 - à aujourd'hui) qui se sont étendues en RDC en mai 1996, provoquant la décomposition de l'Afrique centrale dans l'ensemble. 

[7] MASHIMANGO Abou-Bakr, Transnationalisme ethnique, Etats et Conflits armés. Approches sociopolitiques de la bellicité dans la Corne de l’Afrique : 1961-2006, Thèse de Doctorat, Lyon, Université jean Moulin Lyon 3, 2010, 570 p. La « structural war » (James Rosenau) en tant que crise qui  touche le niveau fondamental des structures sociales et le niveau conjoncturel de l’exercice du pouvoir au quotidien a des conséquences énormes sur la vie interne des Etats : elle génère des violences intérieures catastrophiques qui, au nom du « devoir d’ingérence humanitaire » ou de lutte contre le terrorisme international, entrainent une intervention étrangère ou une « contagion » au-delà des frontières (p. 452). Et ce, d’autant plus que la construction de l’Etat de droit, selon le modèle occidental de l’Etat-nation a été un échec : comme on peut le constater en Somalie, la faillite de l’Etat postcolonial traduit une triple crise de sens, de direction et de projet de société. Cette crise du modèle de l’Etat-nation en Afrique n’est pas sans conséquence sur les principes caractéristiques des relations internationales, à savoir : la souveraineté, la sécurité et la territorialité des Etats dont le droit, voire le devoir d’ingérence, est apparu comme la nouvelle donne des relations internationales. Ce qui, aux termes de Bertrand Badie, dénote la déchéance même du concept de souveraineté (p. 96). 

[8] Dans son discours du 5 juillet 1990, Président Juvénal Habyarimana annonce la fin du cumul entre sa fonction de Président de la République et celle de Président du parti unique MRND, ainsi que l’amorce d’un processus démocratique avec la reconnaissance du multipartisme.

[9] Cette décision a provoqué une réaction de la part des milieux politiques et militaires américains qui avaient en vue les intérêts sécuritaires que le Soudan représente dans la stratégie américaines au Proche orient : les EUA avaient donc besoin de gens capables de se battre contre Omar El-Béchir et Museveni était à même de le faire mais en contre partie, il fallait l’aider à se débarrasser des Tutsi Rwandais en Ouganda et  le « libérer » des exigences démocratiques dans son propre pays (et au Congo).

[10] International Alert, Les Mots Qui Tuent. Rumeurs, préjugés, stéréotypes et mythes parmi les peuples des pays des Grands Lacs d’Afrique, Kenya, 2007, 63 p. http://www.international-alert.org/pdf/Les_mots_Qui_Tuent.pdf

Selon Sévérin MUGANGU, Paulin BAPOLISI, Vincent MUKWEGE, Elly HABIB et Augustin CHABWINE : « La rumeur rapporte que les Tutsi du monde entier travaillent en réseau ou “network”  comme les juifs sous le sionisme, dans le but d’étendre les frontières rwandaises et ériger l’empire Hima/Tutsi dans la région des Grands Lacs, en grignotant sur les territoires des pays voisins et en falsifiant les données historiques » (p.22).

Lire aussi SINDAYIGAYA Jean Marie, Grands Lacs : Démocratie ou ethnocratie ?, Paris, L’Harmattan, 1998.

[11] Selon mediacongo.net du 27/10/2010, les Etats-Unis aideraient la RDC à arrêter et à traduire les auteurs de crimes de guerre devant la justice internationale, aurait déclaré à Kinshasa l'ambassadeur des Etats-Unis itinérant pour les crimes de guerre, Stephen Rapp. Le diplomate américain, en visite de travail en RDC, aurait souligné la volonté du gouvernement américain de travailler en collaboration avec le gouvernement congolais pour mettre fin au cycle de violences qui touche l'Est de la RDC. Le représentant des Etats-Unis pour les crimes de guerre a passé sept semaines dans l'Est de la RDC où il a eu des entretiens avec des autorités civiles et militaires congolaises, des responsables de la Société civile et des défenseurs des droits de l'homme. « Je suis venu écouter les Congolais de tous les horizons, les acteurs de la société civile, les dirigeants politiques sur des cas graves de violations des droits de l'homme dans l'Est de la RDC. Des témoignages que nous avons recueillis sont très poignants. Nous travaillerons avec les autorités congolaises pour que les auteurs de ces crimes commis durant la période de la guerre civile en RDC soient sanctionnés et traduits devant la justice. Il faut que le droit et la justice soient restaurés », aurait-il déclaré. Il aurait en outre affirmé qu'à son retour à Washington, il s'entretiendra avec la Secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton pour élaborer un programme d'appui et d'assistance au système judiciaire congolais et noté que le rapport Mapping sur la RDC, les différents rapports de la Mission de l'ONU pour la stabilisation au Congo (MONUSCO) constituent une base de données importantes pour démasquer les auteurs de crimes de guerre en RDC avant de les traduire devant un tribunal.

[12] BRAECKMAN Colette (op. cit., 2003) affirme : « Trop longtemps, en effet, au gré des prédateurs rôdant dans la région, la dictature de Mobutu a été un frein à l’exploitation du cobalt, de l’or, du diamant, du colombo-tantalite et du pétrole : il était urgent d’ouvrir les immenses réserves congolaises aux prospecteurs et aux aventuriers. Dans le même temps, les pays voisins – Rwanda, Ouganda, Zimbabwe – rêvaient de bâtir leur développement sur les ressources puisées chez leur voisin. Mais Laurent-Désiré Kabila, le tombeur de Mobutu, qui aurait dû être le fondé de pouvoir de ce vaste projet régional, ne tarda pas à renier ses promesses. Telle fut la raison profonde de l’éclatement du conflit. »

Cette affirmation est étayée par PEAN Pierre (2010). Evoquant  le pillage du Congo par le Rwanda, l’Ouganda, divers groupes mafieux et de nombreuses multinationales (pp  457-478), il souligne les opérations  réseau d’élite gérées par le Bureau Congo de l’APR, les stratégies et sources de revenus, le conflit armé et conséquences.

[13] PEROUSE DE MONTCLOS Marc-Antoine, Etats faibles et sécurité privée en Afrique noire. De l’ordre dans les coulisses de la périphérie mondiale, Paris, L’harmattan, 2008, 204 p.

Selon l’auteur, la défaillance ou la faiblesse des Etats africains relève de problèmes tant structurels que conjoncturels. Elle n’est ni récente ni limitée géographiquement et est caractérisée par une économie politique de la violence et du racket qui consiste à rançonner la population au  nom de l’Etat et au service d’intérêts privés. Ces pratiques d’extorsion ne sont des simples dérapages des agents. Par contre, au vu de leur caractère systématique, notamment au Burundi et en RDC, il convient assurément de les avoir à l’esprit si l’on veut réformer en profondeur les appareils sécuritaires des pays en développent. Dans le même ordre d’idées, l’auteur préconise de dépasser les habituels lieux communs sur la prétendue « nouveauté » des phénomènes de privatisation de la sécurité depuis la fin de la guerre « froide ».

 

[14] Milice qui, en 1994, a commis un Génocide au Rwanda sous l’organisation et l’autorité du parti MRND-CDR.

[15] La fracture sociale rompt les liens de la solidarité générale des peuples et favorise le replie sur des solidarités particulières. Elle élargie les clivages sociaux en fractures et crée des déséquilibres démographiques ainsi que des inégalités dans l’accès aux ressources vitales. Les appareils de lutte des factions en conflit sont donc bâtis sur la fracture sociale.  

La fracture sociale rompt les liens de la solidarité générale des peuples et favorise le repli sur des solidarités particulières. Elle élargit les clivages sociaux en fractures et crée des déséquilibres démographiques ainsi que des inégalités dans l’accès aux ressources vitales. Alors que les appareils de lutte des factions en conflit sont bâtis sur la fracture sociale, l’angoisse fait accepter aux populations des subordinations nouvelles.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 10:11

« L’instauration de la paix passe d’abord par une bonne connaissance des mobiles belligènes qui conduisent aux guerres »

 

 

 

Pour les théoriciens de « la fin de l’histoire »[1], avec la chute du mur de Berlin et la dislocation de l’ex-URSS, les relations internationales semblaient avoir livré tous leurs secrets. Francis Fukuyama prône la victoire de la démocratie libérale et de l’économie, et Daniel Bell parle de la « fin des idéologies. »[2] Ces deux slogans qui ont rencontrés des succès énormes ne sont que la reprise de la thèse d’Emmanuel Kant et Charles de Secondat de Montesquieu sur les « vertus pacificatrices » du « doux commerce » et des relations entre les nations[3]. Mais force est de constater que, malgré sa pertinence et sa clarté, ce postulat n’a pas débouché sur un monde apaisé. Tant par le passé qu’aujourd’hui encore, les peuples, les nations, les Etats jugent toujours avantageux de recourir à la guerre qu’aux relations marchandes. En effet, plutôt que de parler de la fin de l’histoire, il serait souhaitable de parler de l’évolution, de la transformation, du prolongement et de la mutation des conflits. Ce qui conduit à appuyer la thèse de Nouvelles guerres ou guerres de 4ème génération soutenue par Mary Kaldor[4].

 

Cependant, vérifiant la pertinence de l’argumentation de John Mueller qui considère comme obsolètes les guerres majeures (majors wars), Fortmann et Gomand[5] constatent que les guerres restent dans les États périphériques et/ou les États nouvellement créés[6], en particulier en Afrique. Ainsi, s’appuyant sur l’exemple concret de la bellicité dans la région des Grands Lacs, on peut augurer que les guerres postmodernes sont des guerres qui mobilisent des populations entières en un antagonisme qui gagne tous les domaines (politique, économique, social, culturel) et dont l’objectif est le système mental et organisationnel de l’adversaire. Comme l’écrit Mary Kaldor, ces guerres ont des précédents historiques et comportent des interactions entre les acteurs étatiques et les acteurs transnationaux ou infranationaux, susceptibles de changer au fil du temps, sans que le conflit ne cesse pour autant. D’où la nécessité d’étudier les changements de phase afin d’appréhender l’apparition successive des mutations qui s’opèrent au niveau local, sous-régional et régional pour comprendre le pourquoi et le comment de ceux qui interviennent au niveau mondial et détecter ainsi l’existence d’une dynamique causale commune, au-delà des trajectoires historiques spécifiques à chaque cas.

 

En effet, depuis très longtemps la guerre, en tant qu’affrontement des grandes unités politiques, a toujours été identifiée, aussi bien sur le plan théorique que dans ses manifestations : elle commençait par une déclaration de guerre et finissait par un traité de paix. C’est au lendemain de la seconde guerre mondiale et, plus précisément, avec la proscription de la guerre par la Charte des Nations Unies qui enlève aux Etats le droit de faire la guerre (article 2) sauf en cas de légitimé défense (article 51) et, conformément au chapitre VII de la Charte, lorsque la paix et la sécurité sont menacées que les changements dans la nature et les formes de la guerre sont devenus flagrants. Les conséquences de cette logique de disqualification a été le développement des concepts « conflits » pour désigner des innombrables crises qui opposent les acteurs étatiques à des acteurs non étatiques et, aujourd’hui, et « bellicité » pour évoquer la situation de « chaos géométrique », c’est-à-dire la situation avant le déclenchement des hostilités, pendant l’affrontement guerrier, ainsi que la gestion d’après crise. D’essence sociologique, ces deux notions comportent une dimension juridique consubstantielle : non seulement elles n’exigent pas la déclaration comme c’est le cas du polémos, mais encore les acteurs impliqués ne sont pas soumis à l’exigence de la souveraineté réservé par le droit international aux seuls acteurs étatiques, détenteurs du monopole de la violence légitime. Pourtant, depuis des millénaires, la vie des individus et des sociétés a toujours été prise dans un tumulte de polémos.

 

S’agissant du cas concret de la région des Grands Lacs, il est à souligner que l’histoire politique de cette région est caractérisée par des guerres de conquête du pouvoir entre différents groupes ethniques, notamment en République démocratique du Congo (RDC), en Ouganda, au Rwanda et au Burundi où le recours à la violence était fréquent. Généralement, les guerres reposaient sur les ambitions rivales des personnes ou des « communautés », comme la guerre dénommée « Rucunshu » (Rwanda, 1896), la « révolution sociale » hutu (Rwanda, 1959), la « sécession katangaise » (RDC, 1960), la rébellion « muléliste » (RDC, 1964), le conflit ethnique et génocide au Burundi (1972)[7], etc. Ces conflits n’étaient ni des guerres interétatiques ni des guerres civiles, deux caractéristiques principales de l’activité belliqueuse dans les sociétés en Etats, mais une forme de ce que Hubert Deschamps appelle « anarchies équilibrées »[8]; c’est-à-dire, les guerres de clans, guerres identitaires, guerres de prédation ou de « jacqueries »[9], guerres des Rois, guerres d’annexion ou de sécession et guerres de libération[10]. Un retour rapide sur l’approche géopolitique et polémologique doit donc être envisagé dans le cadre d’une discussion sur la pertinence des méthodologies universalistes et particularistes de l’étude de la bellicité dans cette région, dans une perspective qui prend en compte la coexistence des logiques locales et externes, où l’on « observe une pluralité des registres, des normes, des règles et des symboles. [Où] Il y a perméabilité, métissage et hybridation des référents »[11].

 

Depuis 1959, l’Afrique des Grands Lacs reste une région instable, un champ de bataille, un tourbillon de violences transnationales où se combinent pluralité des registres conflictogènes, renversements d’alliances stratégiques et volte-face diplomatiques. Multidimensionnelle, la conflictualité dans la région des Grands Lacs présente le caractère « catastrophique » des conflits armés et un risque systémique dans la mesure où il y a complémentarité et interdépendance entre facteurs pluriels, avec des régulations défaillantes et des réponses conduisant à accroître la crise à un niveau collectif. De la crise burundaise (Ntega et Marangara en 1988 et le Coup d’Etat du 21 octobre 1993) et rwandaise (1990 – 1994) à la guerre qui sévit en RDC depuis 1996, les conflits armés de la région des Grands Lacs d’Afrique, participent de la « polarisation duelle »[12]. Autrement dit de la capacité de désigner l’ennemi (actuel et/ou futur), de déterminer les menaces et de faire régner un climat de peur et d’anxiété[13] d’où résulte des situations explosives, simultanées ou successives qui « génèrent des processus turbulents, des tornades et des bourrasques, jusqu’aux tourbillons de la dimension d’un continent… »[14]. C’est ce que soulignent d’ailleurs Max Weber quand il insiste sur l’importance de l’ennemi dans la construction de la cohésion de la collectivité et l’affirmation de l’Etat et Carl Schmitt lorsqu’il parle de la capacité de provoquer un regroupement effectif des hommes en amis et ennemis, c’est-à-dire la manière dont se construit et se développe l’agressivité collective contre un ennemi précis, le bouc émissaire, devenant ainsi animosité et appelant au passage au polémos. C’est également une façon de souligner avec insistance l’incertitude et la rapidité des changements et du chaos qui règnent dans la région des Grands Lacs depuis les années 1950, notamment par le développement des « interdépendances complexes », par la prolifération des acteurs hors souveraineté, l’alternance des identités sous les effets contradictoires de la centralisation et de la fragmentation et, plus encore, par la réorientation des liens d’autorité et de loyautés qui attachent les individus. Une manière donc de mentionner la périodicité des guerres, autrement dit le caractère durable des turbulences qui mettent en compétition deux mondes – le monde multicentré et le monde étatique – qui s’influencent réciproquement sans jamais pouvoir véritablement se réconcilier.

 

Au fond, la situation dans la région des Grands Lacs n’est pas une situation de guerre, mais de conflit, de la bellicité. La nuance est d’une importance capitale, parce qu’elle souligne la dimension sociologique de la conflictualité telle que mise en lumière par Georg Simmel[15] et repris par Julien Freund[16], l’un des grands disciples de Raymond Aron, ami de Gaston Bouthoul et fondateur en 1970 de l’Institut de polémologie de Strasbourg. En substance, le paradigme bellicité prend sens dans la région des Grands Lacs d’Afrique, parce que les guerres qui y sévissent actuellement ont des précédents socio-historiques et joue des fonctions bien déterminées : elles sont constituées d’éléments anciens, voire archaïques, comme le fanatisme ethno-identitaire (le tribalisme en RDC, le clanisme au Rwanda et au Kenya, l’ethnisme au Rwanda et au Burundi), et d’éléments nouveaux à l’exemple de la mondialisation ou du transnationalisme. C’est dans ce contexte que, d’une part, sont nés des mouvements rebelles locaux (LRA, ADF/Nalu, « Maï-Maï », « Banyamulenge », ALIR-FDLR, FNL-Palipehutu, CNDD-FDD…) qui, en lutte pour des motifs souvent crapuleux, se revendiquent en lutte contre ou pour les gouvernements des Etats qu’ils se revendiquent. D’autre part, la mondialisation et le transnationalisme ont accéléré l’affaiblissement de la souveraineté des Etats de la région, particulièrement la RDC où des bandes armées, soutenues par les pays voisins (le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda…), ont pris le contrôle de l’Est (Sud et Nord-Kivu, Maniema et Haut-Zaïre) et alimentent la guerre par l’exploitation des ressources minières qu’elles commercialisent directement sur le marché international. C’est dans cette imbrication complexe entre les facteurs économiques et ethno-identitaires que la bellicité prend ses racines et se rallonge dans le temps et dans l’espace.

 

En effet, la crise de la région des Grands Lacs n’est autre qu’un affrontement d’intérêts « politico-géo-économiques » artificiellement gonflés par la présence des mouvements rebelles. L’ethnicité, le tribalisme, le clanisme… ne sont donc qu’un moyen de manipulation psychologique des populations pour justifier le caractère propre d’une guerre affairiste. La guerre de sécession au Congo (guerre des Banyamulenge), l’enchaînement de putschs militaires au Rwanda et au Burundi, les guerres civiles (RDC, Ouganda, Rwanda, Burundi…), les récents troubles et tensions internes au Kenya, montrent que les conflits armés dans la région des Grands Lacs sont l’expression transnationale de la dimension géostratégique. Rappelons qu’après la guerre froide, les guerres civiles sont devenues la forme la plus courante de conflits armés et que les raisons d’intervenir se sont articulées plutôt à des enjeux géopolitiques des grandes puissances qu’à des enjeux humanitaires. Il suffit d’observer le redéploiement d’alliances qui s’est opéré dans la région des Grands Lacs à la fin de la guerre froide (sujet que nous développerons dans notre prochain article) pour comprendre l’envergure de la question.

 

Qu’à cela ne tienne, l’analyse explicative de la crise qui affecte l’Afrique des Grands Lacs décèle les causes endogènes (la faillite politique, économique et sécuritaire des Etats) et exogènes (le jeu des puissances internes et externes au continent) suivantes :

 

1.      La marginalisation de certains citoyens, notamment les minorités, les « étrangers » (ces « autres » différents de « nous »). En Afrique des Grands Lacs, les hommes au pouvoir sont à la merci d’une clientèle personnelle, généralement régionale, ethnique ou tribale qui dicte de fastidieuses obligations et apporte du soutien dans les prétentions des gouvernants d’être les protecteurs de cette clientèle et de veiller à la satisfaction des besoins de leurs obligés. Le plus souvent, cette solidarité ou complicité entre les dirigeants et leurs obligés provient de la participation commune à la lutte pour la libération (Burundi, Rwanda, RDC…), du patronage du chef de l’Etat (Rwanda, Ouganda), d’intérêts affairistes (Rwanda, Ouganda), de liens matrimoniaux (Ouganda, Rwanda, RDC…), de la corruption (Kenya), mais encore du projet hégémonique de domination d’autres peuples (Rwanda) et beaucoup moins d’une conception partagée du développement du pays. Qu’elle soit aristocratique, technocrate instruite ou partisane, cette classe dirigeante se constituent en groupe dominant unique et essentiel à la stabilité du pays[17].

 

2.      Le fait que l’Etat se découple plus gravement encore de la population et devient une entité captive, entre les mains d’une petite fraction de la population : une ethnie, un parti politique ou autres réseaux. Ce qui implique la remise en question de sa légitimité. Pour ce qui est du cas particulier de l’Afrique des Grands Lacs, trois éléments entrent en compte :

  • Le parti-Etat : même dans la situation du pluralisme, ce parti joue un rôle important, à savoir : empêcher toute vie politique démocratique réelle, populariser la propagande de l’élite au pouvoir, organiser les cérémonies politiques et canaliser le clientélisme et à mettre en place les mécanismes de contrôle social et économique.
  • L’armée : même si les nombreux régimes sont d’apparence civile, leur assise est militaire. A cela s’ajoute que la moitié des dirigeants africains sont militaires et dictateurs.
  • L’ordre international : pour reprendre la formule de Julius Nyerere, l’ONU et l’OUA jouent le rôle de syndicat des Chefs d’Etat. 

 

3.      La confusion souvent entretenue entre le gouvernement et l’Etat. Pourtant celui-ci se distingue de celui-là. D’autant plus que l’Etat est une continuité alors que les gouvernements tombent à chaque échéance électorale ou lors d’un coup d’Etat. Si, dans la théorie, le gouvernement représente la population de l’Etat (les citoyens ou la nation), dans les faits, est-il l’émanation de la population par le biais d’élections libres et démocratiques, ou la chasse gardée d’un acteur (parti politique), d’un peuple (ethnie, clan), d’une confession religieuse ou d’une autre structure ? Beaucoup de conflits de la région des Grands Lacs sont nés ou se sont développés à partir de ces situations faussées dans lesquelles le gouvernement ne représente pas la population mais une partie de celle-ci. Certains Etats sont accaparés par les peuples ou les groupes (dynastie, castes, tribus, clans, ethnies, religions, etc.) et, de ce fait, les conflits de la région des Grands Lacs sont des querelles de légitimité, souvent instrumentalisés par les pouvoirs. Ces conflits résultent de crises  économique, sociale, environnementale et politique actuelles, à la faiblesse ou la défaillance généralisée de l’Etat menant au quasi effondrement d’institutions. C’est ainsi que l’ethnisme et le tribalisme ont substitué le nationalisme ou le socialisme comme projet de sociétés. Les causes initiales sont souvent mineures, mais comme « les petites erreurs peuvent se révéler catastrophiques »[18]et qu’« une succession d’événements peut atteindre un point critique au-delà duquel une petite perturbation peut prendre des proportions gigantesques »[19], une fois déclenchés, ces conflits deviennent violents et incontrôlables.  Les potentialités naturelles inexploitées, l’inégalité d’accès aux postes de responsabilité ou aux services de base, ainsi que la compétition pour le pouvoir créent des tensions entre groupes sur des bases identitaires (religieuses, ethnolinguistiques et/ou régionales). Dans certains Etats, comme la RDC, le pouvoir n’a pas le contrôle de tout le territoire. Dans d’autres pays, on constate des proto-Etats et des citoyennetés embryonnaires : des factions ou groupes au pouvoir inventent des concepts - « congolité » (RDC) - pour exclure « l’allogène » indésirable ou intégrer l’« Autre » désirable avec qui l’on va s’allier pour accaparer le capital politique et économique. Cette faillite du modèle étatique postcolonial, à laquelle s’ajoute la dévalorisation de l’Etat par l’idéologie libérale, a conduit à des fractionnements territoriaux et à une montée en puissance de factions s’appuyant sur des identités claniques, communautaires et ethniques transnationales. Tel est le cas de la guerre dite des « Banyamulenge » en RDC.

 

4.       Les conflits de la région des Grands Lacs se situent également dans le contexte des guerres aux registres multiples et au redéploiement d’allégeances. Ils constituent aujourd’hui les caractéristiques même des sociétés décomposées ou implosées avec une dimension à la fois intra-nationale, sous-régionale et transfrontalière. D’où les alliances « ethno-étatique-transnationales » dues à des contagions régionales de groupes ethniques à cheval sur plusieurs pays et des choix stratégiques ou hégémoniques. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’intervention du Rwanda, Burundi, Zimbabwe, Angola, Ouganda, Namibie, Tchad… et, en moindre mesure de la Tanzanie et du Congo (Brazzaville) en RDC.  Face aux questions que soulèvent les évolutions de la science des relations internationales, il importe de repenser les connaissances produites sur les conflits armés. Jean Marc Ela préconise d’arracher l’Afrique au présent ethnologique pour le soumettre aux exigences d’une analyse dynamique[20], laquelle analyse suppose l’émergence d’une sociologie politique de l’Afrique qui, comme l’affirme Pierre-François Godinec, permettrait de mieux comprendre les similitudes et les différences entre les phénomènes politiques africains et ceux des autres régions du globe[21]. D’autant plus que le phénomène d’intégration régionale s’y développe tant sur le plan politique (Union Africaine), économique (SADC, CEEAC, EAC, CEDEAO) que sécuritaire (ECOMOG).

 

Conclusion

 

Certes, plusieurs analyses sur les conflits armés de l’Afrique des Grands Lacs existent déjà. Cependant, le besoin n’est pas encore comblé, aussi bien en ce qui concerne la polémologie (études et recherche sur les causes des conflits armés) qu’en irénologie (« peace research », c’est-à-dire théories et pratiques de la paix). Compte tenu de l’articulation entre le national, l’international et le transnational ainsi que du lien entre les différents niveaux d’analyse, les motifs immédiats de la guerre – Casus belli - tels que les décrit Gaston Bouthoul[22], il s’avère impératif de se consacrer aux causes, à la nature, aux transformations et à la typologie des conflits armés en Afrique avec un regard rigoureux sur les réalités sociologiques et géopolitiques tant au niveau micro des acteurs qu’au niveau macro des ensembles qu’ils composent : « structures » et « systèmes ».

La nature politique des conflits en Afrique des Grands Lacs réside donc dans l’ordre interne, international et transnational même des Etats. Ce sont des luttes pour le pouvoir. Elles ont commencé avec la lutte pour l’indépendance par des mouvements indépendantistes et de libération et, actuellement, par l’insatisfaction des citoyens par rapport aux institutions politiques de l’Etat. Ce sont aussi des conflits en rapport avec la perte de légitimité étatique due à une politique déficiente des gouvernants, et à l’absence totale de démocratisation des Etats qui, paradoxalement,  traduisent l’importance de la conquête ou de la contestation du pouvoir d’Etat. Ce sont donc des conflits de citoyenneté ou de nationalité, des conflits « ethnico-nationaux» qui proviennent de la difficile articulation entre l’organisation politique et la configuration sociale des sociétés africaines. Ces conflits intègrent les phénomènes qui n’entrent pas dans le système interétatique mais qui influent sur lui et, en même temps, sont influencés par lui : les phénomènes transnationaux. D’où le rôle mobilisateur de la politisation de l’ethnicité et du transnationalisme ethnique parce que, comme on peut le constater dans la guerre dite des « Banyamulenge » en RDC, il subsiste des liens éternels entre deux peuples qui, à un moment de leur histoire, ont appartenu au même territoire étatique. Aujourd’hui les rebelles du CNDP exploitent la faillite de l’Etat et le cataclysme ambiant pour prôner un ethnisme transnational reliant les « Banyamulenge » et les rwandais. Loin d’être un soutient aux FDLR, le soulèvement populaire Maï-Maï contre l’armée rwandaise venue chasser les génocidaires n’est qu’une expression nationaliste contre des troupes étrangères, considérées comme une armée d’occupation. Cela étant, l’importance du nationalisme dans la région des Grands Lacs se décline sous diverses formes et différents registres, notamment l’opposition entre pôles ethniques, entre ethnicité et transnationalisme, qui constituent un rempart pour le pouvoir et le contrôle des territoires. De ce fait, on peut augurer que la lutte incessante de pouvoir a fini par créer un phénomène d’ethnogenèse des conflits armés et d’alliances dans la région des Grands Lacs. La résurgence d’anciens clivages politico-identitaires, la mobilisation des configurations anciennes et le retour du « refoulé » ne sont pas seulement une simple répétition de l’histoire. C’est, par contre, une autre dynamique des relations internationales qui se dessine en fonction des rapports de force et des stratégies, les leaders politiques ne faisant que réactualiser les anciennes frontières politiques et identitaires comme lignes de clivages interétatiques. D’où la conclusion selon laquelle la bellicité dans la région des Grands Lacs comporterait une dimension historique de pouvoir et une facette fondamentale de stratégie et de choix politique. Cette bellicité représente trois tendances référentielles qui résument la pluralité des registres et le redéploiement d’alliances : le transnationalisme (ou nationalisme transnational), l’ethnicité et le nationalisme territorial.



[1] FUKUYAMA Francis., « The end of History », in The National Interest, article repris dans Commentaire, n° 47, automne 1989.

[2] BELL Daniel, La fin des idéologies, traduit de l’américain par BÂILLON Emanuelle, préface de BOUDON Raymond, Paris, PUF, 1997,403 p.

[3] Dans son Projet de paix perpétuelle, Kant propose les grandes axes d’un nouveau système juridique international à l’intérieur duquel il ne sera plus permis d’employer la force et où les conflits seront réglés par des voies pacifiques. 

[4] KALDOR Mary, Old and NewWars: Organized violence in Globalized Era, 2nd edition, Stanford, Stanford University Press, 2007 (1998).

[5] FORTMANN Michel et GOMAND Jérémie, « L’obsolescence des guerres interétatiques ? Une relecture de John MUELLER », in Raisons politiques, Paris, n° 13, février 2004, p. 79.

[6] Depuis sa création à San Francisco (1945), l’ONU ne cesse de recenser ses nouveaux adhérents : de 51 membres au départ (1945), l’organisation compte aujourd’hui plus de 192 membres. Ils seront, avec l’indépendance du Sud-Soudan, 193 membres. Cette progression se justifie en grande partie par le mouvement d’indépendance (Afrique), la chute du mur de Berlin (1989) et la dislocation de l’URSS (1990). De 1945 à 1960, le nombre des Etats  membres est passé de 51 à 99 (48 nouveaux membres dans 15 ans, soit 3,2 adhésions /an) ; de 1960 à 1980, l’ONU a enregistré 55 nouveaux membres (soit 2,75/an) et de 1980 à 2000, le nombre des nouveaux membres est descendu à 35, c’est-à-dire 1,75/an. Actuellement, l’ONU connaît une situation stable : seuls 3 Etats ont adhéré à l’organisation depuis  2000, soit 0,375/an. La Palestine, le Vatican (Saint Siège), l’Île Cook, la RASD, Taiwan, le Tibet, Malte ainsi qu’une soixantaine d’organisations internationales, notamment le CICR, la Communauté européenne qui représente l’UE siègent à l’ONU en qualité d’observateurs.

[7] LEMARCHAND René, Burundi : Ethnic conflict and Genocide, Cambridge, Cambridge University Press, New éd., 1996, 248 p. Lire aussi CHRETIEN Jean-Pierre & DUPAQUIER Jean-François, préface de NDAYWEL E NZIEM Isidore, Burundi 1972 : Au bord des Génocides, Paris, Karthala, 2007.

[8] DESCHAMPS Hubert, « Peuples et frontières », in Revue française d’études politiques africaines « Le mois en Afrique », n° 154, oct. 1978, p. 25-42.

[9] CHAIGNEAU Pascal, « Pour une typologie des conflits africains », in Michèle BACOT-DECRIAUD & Jean-Paul JOUBERT, La sécurité internationale d’un siècle à l’autre, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 361 & BRAECKMAN Colette, Les nouveaux prédateurs. Politiques des puissances en Afrique centrale, Paris, fayard, 2003, 309 p.

Les rapports de l’ONU S/2002/1146 du 16/10/2002 et S/2003/1027 du 23/10/2003 sur l’exploitation illégale des ressources naturelles de la République Démocratique du Congo (RDC) décrypte les mécanismes de pillage mis à l’œuvre dans ce pays. Le groupe d’experts nommé par le Conseil de Sécurité observe que les Etats voisins maintiennent une instabilité artificielle en RDC pour justifier la présence de leurs troupes et continuer à piller les richesses sous-sols. Ils observent également que cette exploitation illégale n’est pas destinée au marché régional, mais aux pays industrialisés. Dans son article « RD Congo. Rouge Kivu », paru dans Afrique magazine (n° double 303-304, décembre 201 – janvier 2011, pp. 92-99), DUPONT Valérie écrit : « Bon nombre de conflits dits” interethniques”  trouvent leur justification dans les ressources. En armant telle ou telle faction rebelle, en détruisant la structure sociale d’une région, en faisant couler le sang, les prédateurs instrumentalisent méthodiquement des conflits qu’ils transforment en chaos. Pendant ce temps, ils peuvent continuer à se servir dans les sous-sols. En toute impunité. Comme au Nord-Kivu. » C’est pourquoi Lewis A. COSER (Les fonctions du conflit social, trad. de l’anglais par MATIGNON Marie, revu par ANDRES Pierrette, DE LAUNAY Michèle et LECUYER Jacqueline, Paris, PUF, 1983) définit le conflit comme étant « une lutte pour les valeurs et des biens rares, où les acteurs cherchent à neutraliser, léser ou éliminer leurs rivaux » (p. 31).

[10] A l’instar de ses prédécesseurs du même nom dynastique de Kigeri (les noms dynastiques de Kigeri et Mibambwe conféraient à leurs porteurs la mission d’élargir le Rwanda par la guerre), Kigeri V Rwabugiri (1853-1897 selon Alexis Kagame, 1951, pp. 30-50 ; et 1860-1895 selon Mahmood Mamdani, 2001, p. 69), qui s’était surnommé Inkotanyi cyane (redoutable combattant), s’est illustré par des victoires militaires spectaculaires. Tous les auteurs s’accordent à dire qu’il était de loin le guerrier le plus craint et, effectivement, le plus redoutable, de toute l’histoire du Rwanda. Selon Alexis Kagame : « Ce prince, dernier Roi guerrier, fut un batailleur infatigable, à l'exemple de ses trois homonymes de l'ascendance. Toutes les régions limitrophes du Rwanda, à l'exception du Karagwe, furent l'objet d'innombrables expéditions auxquelles le Roi prenait presque toujours part. On peut dire qu'il fut le fléau des princes autochtones dont les territoires se trouvaient à sa portée. Ses ravages se firent surtout à l'Ouest, dans les régions orientales du Congo et dans les principautés de l'actuel Protectorat de l'Uganda, zone traditionnellement de réserve, où le Rwanda avait l'habitude de s'enrichir en bovidés ».

[11] HUGON Philippe, Géopolitique de l’Afrique, 2ème éd., Paris, SEDES, 2009, p. 15.

[12] WALLERSTEIN Peter, Conflicts in the 1990, Uppsala University, 1994 & SCHMID P. Alex & JONGMAN Bertho, « Contemporary Armed Conflicts: a global inventory » in Pioom newsletter and report, summer 1994 and winter 1995.

[13] BIGO Didier, « Grands débats pour un petit monde », in Cultures et Conflits (« troubler et inquiéter les discours du désordre international »), n° 19/20, hiver 1995.

C’est la fracture sociale qui crée l’angoisse. Cette angoisse est née de l’histoire et de la propagande, des rumeurs et des mythes. Tel a été le cas dans les années 1990 où le pouvoir politique disait aux populations hutu : si les Tutsi reviennent au pouvoir, vous serez de nouveau asservis. Non seulement l’angoisse fait accepter aux populations des subordinations nouvelles, mais encore les appareils de la violence s’appuient elle pour  développer l’attitude de se tenir sur son propre camp, le « nous » et se retourner contre les communautés voisines, l’« eux ». L’angoisse fait accepter aux populations des subordinations nouvelles.

[14] GLEICK James, La théorie du chaos. Vers une nouvelle science, Paris, Flammarion, p. 44.

[15] SIMMEL Georg, Sociologie, Paris, PUF, 1992.

[16] FREUND julien, Sociologie du conflit, Paris, PUF, 1983. Il définit le conflit « comme un affrontement ou heurt intentionnel entre deux êtres ou groupes de même espèce qui manifestent les uns à l’égard des autres une intention hostile  et qui essaient de briser la résistance de l’autre, éventuellement par le recours à la violence ».

[17] ILLIFE John, Les Africains. Histoire d’un continent, éd. revue et augmentée, Paris, Flammarion, 2009, p. 521

[18] GLEICK James, ibid., p. 34

[19] Ibid., p. 41.

[20] ELA Jean Marc, Restituer l’histoire aux Africains, Paris, L’harmattan, 1994, pp. 60-61.

[21] GODINEC Pierre-François, « Pour une sociologie politique de l’Afrique », in Le Mois en Afrique, n°s 251-252, déc. 1986-janv. 1987, pp. 7-22.

[22] BOUTHOUL Gaston, Traité de polémologie. Sociologie des guerres, Paris, Payot, 1991, p. 442.

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25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 11:48



En ce début d’année 2011, dans le monde arabe, les graines germent. Une nouvelle Nahda  (renaissance), comme le monde arabe n’en avait pas connue depuis le 19e siècle : rationalité, démocratie et partage de pouvoir, besoin unité, interprétation progressiste des textes religieux, égalité des citoyens et des genres... Plus d’un siècle plus tard, les aspirations restent, identiques, à quelques évolutions près :

- Une onde de liberté part de la Tunisie et propage très largement jusqu’en Inde et en Chine.

-Le mouvement vient de la base, sans leaders, sans sommet, sans élites. Tous les acteurs structurés, comme l’opposition, les religieux ou les syndicats, ont été pris de court.

-Les manifestations ne se cantonnent pas aux lieux symboliques ou dans les capitales, elles se propagent dans la profondeur des zones rurales et mobilisent tous les âges.

- Ce n’est pas une révolte d’estomac, ou pas que : les revendications  portent aussi sur des valeurs sociétales (liberté, démocratie, dignité humaine, égalité, laïcité)

- La révolte arabe s'étend à des pays et peuples riches : la richesse par habitant à Bahreïn est identique à celle en France ! La richesse de la Libye dépasse celle de la Turquie. La Libye est deux fois plus riche que la Tunisie. En Tunisie, même les hommes d’affaires sont du côté de la révolte populaire.

 Les peuples pris conscience qu'ils ne sont pas fatalement voués à des leaders totalitaires appartenant à l'ère de la décolonisation.  Ils veulent rompre avec une conception qui misait sur l’éducation et le confort des peuples mais les privait de démocratie pensant que citoyens arabes n’étaient pas assez matures pour l’intégrer (lègue d’Hassan II, Bourguiba, Kadafi, Saddam, Assad le père).

Ces données nous impose de nouvelles questions : comment, dans ce bouleversement mondial, générer le moins de haine et épargner le maximum de générations? Quel modèle de société recherchent et construisent les pays arabes modernes ? Quelle serait la place des religions ? Les expériences menées ailleurs sont-elles transposables au Maghreb et au Moyen-Orient  (ALBA, Turquie, Asie)? Quels nouveaux rapports peuvent-ils entretenir avec les USA, l’Europe et les anciennes puissances coloniales? Quelle attitude adopteront-ils à l’égard d’Israël et quelle attitude Israël adoptera à leurs égards? Quel est notre rôle français et européen pour les aider sans être des  donneurs de leçon et sans tomber dans l’ingérence ?

Pour mieux y répondre, il faudrait comprendre pourquoi cette révolte, maintenant ?

Des situations très différentes mais quelques points communs :

Le maintien de régimes politiques autoritaires, corrompus, le plus souvent incarnés par des chefs d'Etat vieillissants caractérisés par une incroyable inertie.

Le nouvel accès à l'information : La révolution technologique et informationnelle bouleverse le monde réel (chaines internationales, Al-Jazira, téléphone portable, les réseaux sociaux type facebook) alimente cette soif de changement.

La croissance démographique dans certains pays et les taux élevé de chômage des jeunes et surtout celui des diplômés.

Le décalage devenu intolérable, entre le développement économique issu des richesses produites et le partage de ces richesses pour un mode de vie plus digne pour tous (la même situation existe chez nous).

Le peu d’intérêt donné à l’agriculture. La concurrence à l’urbanisation touristique (dans certaines régions) vue comme un progrès dont il fallait être fier, des investissements absurdes ostentatoires, mettant à mal les habitants et leur environnement.

Un fossé, entre zones rurales et zones urbaines, qui suscite haine et violence entre citoyens (ce qui nous attend avec la réforme des collectivités territoriales)

D’autres éléments liés aux relations avec l’Europe et les USA :

Une dépendance excessive visible de longue date mais il s’est manifesté d’une manière patente depuis 2008. Sans la crise financière et économique mondiale ces pays seraient peut-être restés, plus longtemps sous la férule de la dictature. En plus de l’étouffement des libertés et de l’oppression, la crise a été le déclencheur du ras-le bol.

La sévérité et la xénophobie des lois européenne sur l’immigration ont, aussi, à mon avis, jouer un rôle important dans cette implosion.

Chez nous, ces modèles, aujourd’hui déchus, ont clairement décomplexé nos dirigeants européens Berlusconi et Sarkozy qui enchainent népotisme, mainmises et censures médiatiques, dénigrement du peuple, corruption et détournement de fonds publics.

Maintenant que ces modèles de l’autre côté tombent, il serait temps de remettre l’accent, sur cette décadence d’éthique de nos dirigeants.  Même si nous sommes nombreux à le penser et à le dire et que nous n’avions pas attendu que l’indignation soit dans l’air du temps, le climat populaire n’était pas propice à l’écoute. Il nous faudra donc redire, dans l’actualité.

Car aujourd’hui, les français deviennent de plus en plus lucides et civiquement désobéissants, selon un sondage par dans l'Humanité, 58% d’entre eux se disent dans un état d’esprit de révolte.

Et puis, les mêmes questions de fond se posent et se reposent chez nous  avec la mise à mal des acquis du Conseil National de la Résistance. Il faudrait peut-être se poser la question si cette référence CNR parle aux jeunes générations ? En font- ils un fondamental ? Un socle d’avenir ?

Eric Verhaegue,  y fait référence dans son livre « jusqu’ici tout va bien » publié au moment où il fait le choix de quitter et dénoncer le MEDEF de l’intérieur. Il fait ce choix malgré la richesse matérielle que son métier lui procurait.

Ce qui me semble nouveau à souligner là bas comme ici, c’est que même les classes économiquement aisées se portent mal, se sentent oppressées et ne supportent plus les seuls critères chiffre et concurrence comme indices de bonheur.

La tâche est donc grande  pour les pays du sud, grande pour nous, pays du nord, et la victoire populaire nécessite plusieurs années de redressement. Il faudra prendre du recul, il faudra dialoguer, y préparer les citoyens, notamment les jeunes qui participent et qui guettent impatiemment ce qui se passe. Reste le plus délicat dans une révolte populaire, ses lendemains: une fois le coup de pied donné aux régimes maudits, que fait-on ?

Au moins quelques propositions doivent être clairement portées par tous les solidaires des peuples en révolte :

1-Demander la suppression immédiate des dettes de ces pays pour leur permettre de repartir du bon pied.

2-Ne pas attendre 2012 pour résister et construire : rompre avec le traité de Lisbonne, revenir sue la réforme des retraites, créer de l’emploi, augmenter les salaires, faire réactualiser par les jeunes le socle d’acquis du CNR et le faire progresser.

3-Dans la bataille des idées, il est temps rompre avec la logique et la terminologie issue du 11 septembre et rompre avec une image d’un seul islam dans le monde arabe pour commencer à comprendre la diversité des courants ? A quel besoin ont-ils répondu et répondent aujourd’hui ? Quel avenir politique peuvent-ils avoir ?

4-Recréer les conditions de confiance entre Les pays du sud et les pays du nord, par des choix économiques et sociaux cohérents entre les énoncés et les directives d’application (ce qui n’est pas le cas actuellement).

A la revendication populaire de créer en commun un destin collectif,  il nous reste, dans ce moment mondial historique, à ne pas nous tromper de débats, à respecter les choix avenirs des peuples, à nous poser les bonnes questions pour que nous soyons, tous ensembles, utiles à notre société et à nos semblables du monde entier.

 

Nawel BAB-HAMED

 

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2 mars 2010 2 02 /03 /mars /2010 10:11

Alors que le dictionnaire de la sociologie définit le conflit comme étant « une relation antagoniste entre deux ou plusieurs unités d’action dont l’une au moins tend à dominer le champ social de leurs rapports »[1], la guerre, qu’elle soit infra ou interétatique, telle que définie par François Géré, est une « rupture du pacte de vivre ensemble ou d’union entre deux peuples qui, en fonction des mobiles, cherchent dans la violence à donner un autre équilibre à leur société, à se placer dans une position préférable par rapport à la situation antérieure »[2]. Il n’est pas alors aisé d’établir une relation de continuité ou de rupture directe entre le conflit et la guerre. Même si au départ ce premier ne concerne que les troubles et tensions internes à un système social, l’étude comparative de ces deux définitions montre ce que les stratèges américains appellent « continuum d’hostilité »[3], c’est-à-dire l’identification du conflit à la guerre.

 

Notre analyse de la fonction polémologique du conflit rwando-rwandais est faite dans une perspective de guerre. Elle permet de définir comment les réseaux d’acteurs transcendent les frontières étatiques et structurent autrement, par le jeu d’alliances identitaires, l’évolution des formes conflictuelles. Il s’agit, comme mentionné dans le Grand dictionnaire encyclopédique[4], d’une étude, au niveau des sociétés, des rivalités entre les groupes belligérants et de la caractéristique actuelle des crises et conflits qui, de la gesticulation, passent à de véritables combats. James Gleick ne souligne-t-il pas que le chaos est « gouverné par un ordre dynamique qui a permis d’expliquer bien des phénomènes naturels jusqu’ici totalement incompréhensibles »[5] ? Considérée comme menace pour la paix et la sécurité internationales, la guerre du Rwanda (1990 – 1994) n’est autre que l’aboutissement de rapports politiques et géostratégiques. C’est également l’expression des contradictions internes et externes d’une société qui se manifestent au niveau des conflits infra et/ou interétatiques, desquelles contradictions se dessinent deux dynamiques complémentaires et interdépendantes: la géopolitique et la polémologique.

 

La dynamique géopolitique du conflit

 

Les conflits ont trois sources profondes :

1.      la lutte pour le contrôle des ressources (richesses sol et sous-sol),

2.      la lutte pour le contrôle des espaces géographiques,

3.      la lutte pour la domination idéologique ou ethno-identitaire. Mais très souvent, derrière cette dernière motivation se cache la réalité des intérêts matériels : le référent ethno-identitaire ne joue qu’un rôle méthodologique car, même pour un conflit dit « local », la finalité est d’atteindre un avantage tactique sur le plan aussi bien local que régional et mondial. Ce qui, en concomitance et dans une logique de dilemme de sécurité, oblige l’autre acteur des relations internationales à se positionner dans le camp local adverse pour maintenir ce que Didier Bigo appelle « un pat stratégique »[6].  

 

De ce point de vue, on peut postuler que les conflits sont régulés par les intérêts géopolitiques et géostratégiques des puissances locales, régionales et mondiales. L’originalité ici est dans le fait que certains conflits disparaissent de l’horizon politico-stratégique à cause du continuum d’hostilité qui métamorphose et enchevêtre la dimension infra, inter et transnationale de la bellicité et prolonge les conflits dans le temps, dans l’espace et dans leur intensité sans qu’ils produisent le moindre effet sur la scène internationale.

 

Ces « systèmes de guerre » ont des auteurs et acteurs qui leur sont propres et des motivations complémentaires et interdépendantes qui génèrent des nouveaux « fronts et frontières »[7] à double fonction : la fonction géopolitique et l’ordre sociologique. Leur légitimité tient à la poursuite de la guerre et, paradoxalement, comme nous le démontrent l’évolution de la guerre rwando-rwandais et le double affrontement des forces rwandaises et ougandaises en RDC, plus la guerre perdure, plus elle s’écarte de ses buts et motivations et, de ce fait, plus les connivences ou les divergences objectives entre les acteurs militarisés deviennent évidentes. Et ce, d’autant plus que la restructuration de l’économie productive est toujours en faveur des Chefs de guerre qui s’approprient toutes les ressources extérieures (économie mafieuses autour des fronts : rackets, produits de rançons de prises d’otages, trafic de drogues,…) et les redistribuent selon les schémas clientélistes (degré d’allégeance et de dévouement). D’où, à défaut de conquérir davantage de territoires, on organise des incursions pour piller les richesses et autres biens adverses.

 

L’étude du conflit rwando-rwandais sous l’angle géopolitique permet de mettre en évidence des acteurs ou groupes d’acteurs, étatiques et/ou non étatiques, qui se disputent un enjeu. Il faut souligner que la belligérance ne s’achève que soit par la dévalorisation, réelle ou supposée, de l’enjeu en question, soit par l’épuisement de l’être ou des ressources de l’acteur. Dans le cas des conflits de la région des Grands Lacs, par exemple, force est de constater que l’enjeu est territorial. L’aspect géopolitique du conflit se manifeste par le fait que chaque groupe d’acteurs cherche à reproduire à son profit la logique de contrôle étatique sur les populations, en prélevant une partie des biens économiques et taxant les flux des mouvements transnationaux des ONG et des diasporas, ainsi que par « l’homéopathisation de la guerre »[8] (Bigo Didier), c’est-à-dire la légitimation de la domination sur la zone de contrôle. Il s’agit ici du découpage du territoire national congolais et de l’appropriation des zones territoriales riches en minerais en multipliant des luttes aux « frontières », mais en conservant un niveau limité d’intensité de conflit.

 

Vus par les médias, ces conflits sont à la fois futiles et incompréhensibles. Ils sont décrits en termes ethniques ou tribaux et comme produit de l’échec des processus politiques pacifiques. De leur côté, les scientifiques et spécialistes soulignent l’hétérogénéité des causes et, pour alimenter une réflexion politique approfondie, insistent sur la fonction géopolitique de l’ethnicité et proposent trois niveaux d’analyse :

1.      le niveau général ou englobant : celui des grandes puissances, notamment les puissances coloniales,

2.      Le niveau des puissances régionales qui jouent les intérêts politiques et géostratégiques hégémoniques,

3.      Le niveau local des combattants qui, relativement indépendant des précédents, fonctionne pour rogner les pouvoirs économique et politique de l’Etat. En effet, faute de satisfaire les besoins sociaux, économiques, politiques et culturels, les acteurs étatiques ou non étatiques développent certaines formes de récupération par les courants idéologiques identitaires.

 

Ces trois niveaux d’analyse permettent de définir comment les réseaux d’acteurs transcendent les frontières étatiques et structurent autrement, par le jeu d’alliances identitaires, l’évolution des formes conflictuelles. Ils montrent également comment l’affaiblissement des Etats provient des ambitions exprimées en termes classiques de puissance et de dilemme de sécurité. Néanmoins, ils restent incomplets quant à l’explication des dynamiques qui entraînent le découplage du sens et de la puissance, qui expliquent la prétention de l’Etat à monopoliser la force légitime dans l’ordre social interne et dans les relations internationales. C’est le sens du paragraphe suivant.

 

La dynamique polémologique du conflit

 

Comme nous venons de l’évoquer, le continuum d’hostilité change, voire métamorphose ou enchevêtre les dimensions et les formes de la guerre. Ces formes correspondent « à des processus dynamiques qui ont pris consistance physique et se caractérise par des combinaisons particulières d’ordre et de désordre »[9]. Cependant, de la dimension stratégique et idéologique à la dimension sociologique de « guerre traditionnelle » ou l’inverse – c’est-à-dire, du « social » à la géopolitique – les dynamiques de passage d’une forme à une autre ne permettent pas de faire une distinction entre les conflits stratégiques ou géopolitiques et les guerres civiles.

 

Comme nous l’avons soutenu en 2006, il y existe un processus de politisation de l’ethnicité ou de l’ethnicisation du politique[10] puisque, au-delà de la dimension politique et géostratégique, les guerres induisent la régulation sociale ainsi que la correction des déséquilibres causés par la modernité idéologique, financière et technique dans des sociétés dites « traditionnelles ». La complexification du conflit rwando-rwandais, en ce qui concerne tant les acteurs et les réseaux impliqués dans la belligérance qu’aux motivations, fait également évoluer les méthodes et les stratégies de guerre. Dans le contexte du Rwanda, le conflit est aussi d’ordre structurel et sociologique : c’est l’organisation sociale qui, également, est polémogène. L’emploi de la terreur par les différents belligérants, étatiques ou non étatiques, ne relève pas seulement de la cruauté volontaire. Comme on l’a vécu avec le FPR, c’est aussi une stratégie délibérée et rationnelle pour atteindre des objectifs politiques et économiques, une stratégie consistant à faire régner la discipline militaire et civile, d’accéder aux ressources naturelles et d’assurer le contrôle des infrastructures économiques.

 

Dans la situation actuelle d’échec du régime FPR, d’absence d’idéologie politique et d’extrême faiblesse politique et économique, la violence contre les civils est également utilisée en relation avec l’instrumentalisation de l’ethnicité. C’est le cas des fameux Tribunaux « Gacaca ». Le recours aux critères ethno-identitaires en tant que stratégie offre une nouvelle source de légitimité. Aussi, faut-il souligner que l’obéissance sans faille des civils désarmés n’est autre que la légitimité de la domination. Et pour les dominés, à défaut d’une ouverture démocratique, la guerre semble demeurer le seul moyen d’assurer leur survie. De surcroît, dans une situation comme celle du Rwanda où les clans et les ethnies chevauchent les frontières de plusieurs Etats, les sentiments de solidarité ethno-identitaires sont exploités pour intervenir dans les Etats voisins et poursuivre des ambitions régionales. C’est le cas de la guerre imposée à la RDC.

 

Au Rwanda et en RDC, la situation est telle qu’aucune partie ne peut gagner. Les alliances sont donc passées dans le but d’empêcher un déséquilibre au bénéfice d’un mouvement de rébellion. De ce fait, on recourt à ce que Didier Bigo appelle «atomisation de la violence »[11] pour une gestion concurrentielle des « fronts de libération ». Comme on l’obesrve en RDC, le pouvoir n’a donc aucun attribut étatique et peut être renversé par une conjonction d’alliances, mais chacun des mouvements rebelles s’y refuse parce que les intérêts de chaque groupe ethno-identitaire sont différents. Il y a donc une dimension stratégique dans tout le système social rwandais et c’est le continuum de la violence qui permet de passer d’une situation à l’autre. A cela s’ajoute la faillite de l’Etat congolais qui, à travers le trafic de pierres précieuses, permet en l’occurrence le développement des sources de financement des factions rebelles.

 

Contrairement à d’autres mouvements rebelles, le mouvement FPR, dans leurs luttes armées, avaient développé un système d’encadrement des populations, se voulant ainsi un « quasi-Etat » dans les zones occupées. Aussi, faut-il mentionner que les financements des diasporas et l’aide humanitaire contribuèrent pour longtemps à la prolongation des conflits avant que les Accords de Paix d’Arusha (signé en 2003) ne viennent constituer un  prélude à la mobilisation politique et militaire qui a abouti au Génocide des Tutsi et massacres des Hutus en 1994. Et cela au travers de trois dynamiques[12] : intégration, décentralisation et transnationalisme.

 

Les vecteurs centraux de la dynamique d’intégration sont d’ordre économique : le système de communication, la libre circulation des personnes, des biens et des services, l’économie de marché, etc. Issue de la mondialisation, cette dynamique permet la transcendance des frontières étatiques et de leur mode de régulation. Elle rend obsolètes les combats idéologiques de la guerre froide, introduit des notions nouvelles – comme « la démocratie du marché », « le capitalisme » - qui développent des thèses qui placent les sociétés sur une échelle temporelle où l’on désigne celles qui sont en avance et celles qui sont en retard : « mondialisateurs et mondialisés »[13]. De cette affirmation, il résulte que le Rwanda, comme tous les Etats du Sud d’ailleurs, est dépassé par le bouleversement de la situation et l’ampleur que prennent les phénomènes transnationaux. Cette situation conduit à visiter la dynamique de décentralisation pour disséquer les aspects importants du politique permettant de déterminer les interactions sociales de la conflictualité.

 

La dynamique de décentralisation : ses vecteurs se rapportent à des structures plus proches des individus que de l’Etat (famille, clans, tribus, ethnies, associations…). Cette dynamique favorise le local, le particularisme, les micro-nationalismes et plus généralement des constructions identitaires porteuses de sens, refusant explicitement et/ou implicitement le primat politique « étatique-national ». En effet, « si la modernité politique et sociale, cristallisée par l’Etat-nation, a contribué à éroder les formes plus traditionnelles de solidarités qui existaient avant lui, il ne faut pas pour autant renoncer à la notion d’ethnicité pour décrire certains types de relations sociales »[14]. Et ce, d’autant plus que « l’âge de l’Etat-nation correspond à un contexte particulier de ce que l’on peut désigner sous le terme “d’ethnicité" »[15].  Dans une situation où « l’Etat est privatisé au niveau patrimonial »[16], nous constatons ici que l’Etat national rwandais est dépassé : comme pendant le régime d’Akazu, le mode de gouvernement d’Icama (FPR, parti au pouvoir) a instauré un régime des systèmes familiaux ou identitaires : ils constituent la matrice de la vie sociale et politique décentralisée.

 

Cette situation ne s’arrête pas sur le plan interne. Elle entre également dans le jeu de puissance entre les Etats de la région avec l’histoire des Banyamulenge et le mythe de l’Empire Hima. Cette stratégie a permis de classer les « Autres » comme différents et de renforcer l’ethnicité. Le terme « ethnie » (du grec ethnos : peuple, nation) ne se définit-il également par l’appartenance à un groupe ayant les mêmes langues et cultures au sein d’une même nation ou à un niveau transnational ? La notion ethnie, en tant qu’affirmation d’identités collectives, ne se limite donc plus seulement à la citoyenneté rwandaise, mais à une citoyenneté transnationale. D’où la dynamique transnationale.

 

La dynamique transnationale : elle se rapporte aux solidarités ethno-identitaires transfrontalières liées aux migrations et aux rapports intra et inter-identitaires entretenus par les acteurs. Elle permet de définir comment les réseaux d’acteurs transcendent les frontières étatiques et structurent autrement, par le jeu d’alliances identitaires, l’évolution des formes conflictuelles. Certes, elle n’est pas forcément perturbatrice et génératrice des conflits. Néanmoins, il faut lui reconnaître son rôle actif dans des recompositions plus souples et plus adaptées aux structures sociales. Elle provoque ainsi la déterritorialisation de la violence et favorise les organisations clandestines au-delà des frontières étatique-nationales. C’est à travers elles que se construisent et se développent les paradigmes « nationalisme » et « ethnicité », que se font et se défont dans l’imaginaire politique collectif, aussi bien dans le temps que dans l’espace (géographique), les mises en forme et les contenus de la mobilisation ethno-identitaire.

           

Conclusion :

 

En définitive, ces trois dynamiques (intégration, décentralisation et transnationalisme) jouent ensemble un rôle prépondérant dans l’explication de l’évolution de la guerre au Rwanda. Le conflit rwando-rwandais est donc le produit de l’entrecroisement de ces trois dynamiques. L’intégration présente, selon les contextes, des effets hétérogènes et crée, ainsi, des conditions de fragmentation. Par son caractère local ainsi que son particularisme, la décentralisation présente des risques de fragmentations ethno-identitaires. En effet, le nationalisme et l’ethnicité sont, dans leur contenu et leurs différentes formes, des reconstructions à posteriori faites par les leaders et élites politiques qui officialisent l’arbitraire des politiques du moment en les rattachant aux mythes fondateurs, particulièrement dans le « roman national sacrificiel ».

 

Au niveau polémologique, c’est la permanence qui l’emporte sur la rupture. Cela étant, nombre des conflits actuels du Rwanda sont des conflits qui existaient déjà dans la période précoloniale et coloniale. Ils ont évolué dans leurs formes, singulièrement avec l’apparition de nouveaux acteurs collectifs militarisés (guérillas traditionnelles, autonomisation de secteurs coercitifs ou groupes liés à des réseaux divers : drogues, pirateries, prises d’otages, terrorismes, etc.). Ainsi, c’est donc dans le contexte global du transnationalisme qu’il faut analyser la bellicité au Rwanda. Ce qui renvoie à l’esquisse des formes et métamorphoses de la guerre. Cette étude  permet d’élucider les nouvelles légitimations qui permettent la montée d’autres acteurs collectifs mettant en cause la prétention de l’Etat, en tant que structure pertinente d’opportunité politique, au monopole de la violence légitime.



[1] Dictionnaire de la sociologie, Paris, Encyclopaedia Universalis / Albin Michel, 1998, p. 142.

[2] GERE François, La Nouvelle géopolitique. Guerres et paix aujourd’hui, Paris, Petite encyclopédie Larousse, mars 2005, p.14.

[3] BONNEFOUS Marc, « De la défense à la sécurité », dans Les interventions extérieures de l’armée française, Bruxelles, Bruylant, 1997. pp. 3-10.

[4] Grand Dictionnaire encyclopédique, 10 volumes, Paris, Larousse, 1985, p. 5027

[5] GLEICK James, op. cit., Paris, Champs Sciences, 2008.

[6] Table ronde, « La prolongation des conflits : Approche comparative des systèmes de guerre », Cultures & Conflits, 01, hiver 1990, [En ligne], mis en ligne le 01 février 2005. URL : http://conflits.revues.org/index147.html (Consulté le 3 mars 2009).

[7] FOUCHER Michel, Fronts et Frontières : un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1994, 691 p.

[8] Table ronde, op. cit., dans Cultures & Conflits,

 URL : http://conflits.revues.org/index147.html ( article consulté le 3 mars 2009).

 

[9] GLECK James, op. cit., p. 173.

[10] MASHIMANGO Abou-Bakr Abélard, Ethnicité du conflit frontalier Ethiopie-Erythrée (1998 – 2000) : analyse de l’évolution d’une guerre interétatique, Mémoire de Master 2 recherche : Sécurité Internationale et Défense, Université Jean Moulin Lyon 3, CLESID, 2006, directeur : Pr. Jean-Paul JOUBERT. 

[11] Table ronde, op. cit., dans Cultures & Conflits,

 URL : http://conflits.revues.org/index147.html (article consulté le 3 mars 2009).

[12] BIGO Didier, « Les conflits post bipolaires : dynamiques et caractéristiques », Cultures & Conflits, 08, hiver 1992, (En ligne), mis en ligne le 07 janvier 2003. URL : http://www.conflits.org/index517.html (Consulté le 31 mars 2009).

[13] KI-ZERBO Joseph, A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein, Paris, éd. de l’Aube, 2003, p. 19.

[14] REX John, op. cit., p. 21.

[15] Id.

[16] KI-ZERBO Joseph, op. cit., Paris, éd. de l’Aube, 2003, p. 29.

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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 15:51

La dénonciation de l’échec de la construction de l’Etat en Afrique à partir du modèle occidental de l’Etat-nation est attestée par Bernard Badie et Pierre Birnbaum[1]. Soulignant le décalage entre le modèle importé et la réalité des sociétés africaines qui, probablement, nécessitaient un autre type d’organisation, Bertrand Badie réfute la thèse d’appropriation de l’Etat colonial par les Africains soutenue par Jean François Bayart[2], et attribue l’échec de la construction de l’Etat-nation en Afrique à ce qu’il appelle « l’occidentalisation forcée »[3] du monde. Celle-ci impose certes les règles universelles. Mais elle n’a pas su réconcilier l’Etat et autres modèles d’organisation des sociétés, car « s’il est légitime d’accréditer la thèse selon laquelle le modèle de l’Etat-nation est une création spécifique de l’Europe occidentale, il est logique de penser, dans le même esprit, que de vieilles civilisations situées hors du champ historique et culturel de l’Occident avaient inventé leur propre modèle d’Etat, différent de celui de l’Etat-nation » (Mwayila Tshiyembe), il faut préciser qu’« il a bel et bien existé un modèle plural de construction politique en Afrique, lequel modèle possède ses propres représentations d’une part, et peut constituer une alternative théorique et politique au modèle de l’Etat-nation, d’autre part » (Mwayila Tshiyembe).

 

               Si nous interrogeons les sociétés traditionnelles africaines, force est de constater que non seulement « les règles de l’utilisation du sol sont fixées par des coutumes aussi variées que complexes » (Armand Fremont), mais aussi l’installation des hommes et des femmes est largement conditionnée par le milieu naturel, sans pour autant qu’il y ait des limites naturelles.

 

               Avec la colonisation, la configuration des relations entre les individus, les familles, les tribus, les clans, les ethnies, les nations et les États ont changé de nature et pris une autre ampleur. Les référents culturels ont été modifiés par la confrontation avec d’autres référents liés à la colonisation qui imposa d’autres systèmes de valeurs d’où est né un syncrétisme aussi bien sur le plan culturel que normatif et structurel. D’où l’affirmation de Philippe Hugon : « les héritages coloniaux sont essentiels pour comprendre la géopolitique africaine actuelle. Le colonisateur a dessiné des frontières certes largement artificielles mais celles-ci sont apparues intangibles (…) »

 

               Les frontières ont donné aux identités africaines de significations nouvelles et entraîné une « redéfinition des structures de pouvoir » (Mwayila Tshiyembe). C’est ainsi que l'Afrique est devenue un empire morcelé. Comme on peut le constater dans la répartition des populations et des cultures, cette fragmentation a eu pour effet, d'un côté, de diviser des ensembles socioculturelles (ou groupes ethniques) qui présentent une certaine homogénéité et, de l'autre côté, regrouper dans un même espace territorial des populations qui ont des fortes différences entre elles au niveau de leur mode d'organisation, de leurs croyances et de leurs langues; des ethnies qui n'ont en commun que leur histoire coloniale. Ces regroupements ou divisions faites par les puissances coloniales n'ont pas été sans conséquences en Afrique: les colonisations française, britannique, portugaise, espagnole et italienne ont scindé les peuples africains et favorisé la création d'Etats qui ne correspondent nullement aux réalités nationales. Et, désormais, la citoyenneté ne peut s’exercer que dans les seules limites du territoire national. Or, celles-ci excluent certains membres de l’ethnie qui, pourtant, du même espace culturel, linguistique, historique, appartiennent à un autre Etat, lui-même, issu de ces frontières créées lors de la colonisation. Néanmoins, le maintien de ces frontières est apparu comme garantie pour la paix et la sécurité en Afrique. D'où la du principe d'intangibilité des frontières dans la Charte de l'OUA qui, dès son premier Sommet des Chefs d’Etat et des gouvernements (Caire, 1964), exprime son engagement à respecter les frontières exista au moment où ils ont accédé à l'indépendance et dans l'Acte Constitutif de l'Union Africaine signé à Lomé le 12 juillet 2000 qui, à son article 4 mentionne parmi ses 16 principes le respect des frontières existant au moment de l'accession à l'indépendance.

 

               Animées par la volonté d’acquérir des vastes territoires d’exploitation de matières premières, les puissances coloniales, lorsqu’elles se partageaient les territoires africains, ont fait fi des réalités sociologiques des sociétés africaines. Cette partition du continent en plusieurs entités territoriaux, non seulement elle a été à la base de création des Etats en Afrique selon le modèle européen d’organisation politique, mais aussi a exposé le continent à une multitude de problèmes, à savoir  s’insérer dans le système international, la gestion des conflits intrinsèques et transnationales liés à la tracée des frontières et au « caractère inachevé » (Ira William Zartmann) des Etats africains aussi bien sur le plan intérieur qu’international. A cela s’ajoute, bien sûr, le manque de légitimité qui caractérise les jeunes Etats africains. Alors « une crise de légitimité affectait les premiers gouvernements, qui étaient soit des dictatures de droit, soit des dictatures de fait caractérisées par le clientélisme, la corruption, l’apolitisme, et la peur comme fondement de l’autorité »[4]. Cependant, au-delà des aspects particuliers à l’Afrique, il faut souligner que l’histoire de création des Etats dans le monde évoque toujours des conflits pour la consolidation de l’Etat. De l’Etat-nation à « l’Etat-fonction »[5], l’Etat en tant que forme d’organisation et d’encadrement de la vie de la société a toujours engendré des violents conflits. Gaston Bouthoul l’affirme en ces termes : « les guerres continuent d’être un fléau jusqu’à présent inséparable de toutes les formes de l’Etat » (Gaston Bouthoul). A cet égard, le phénomène belligène de l’Afrique ne doit pas exclusivement être perçu comme conséquence de « l’Etat importé »[6] ou de sa mauvaise « greffe »[7] dans les sociétés non européennes. Cette analyse ne tient pas compte de l’histoire de la construction de l’Etat dans le monde : elle ne suffit pas pour épuiser les dynamiques sociopolitiques de la création de l’Etat.  

 

               Certes, les conceptions sociopolitiques peuvent diverger des perceptions géopolitiques. Néanmoins, avec un peu de recul dans l’analyse des causes profondes des conflits armés en Afrique, il n’est pas aberrant d’accuser la création des Etats en Afrique. En effet, faute de moyens pour construire une véritable politique de sécurité et afin de consolider leur pouvoir, assurer l’intégrité du territoire hérité de la colonisation, les politiques africaines, en compétition pour le pouvoir, entretiennent « une culture politique de la violence » (Mwayila Tshiyembe) aussi bien à l’intérieur du territoire national qu’en dehors des frontières territoriales. C’est ainsi que les différents groupes sociaux, jadis alliés parce qu’ils avaient un ennemi commun (le colonisateur), se retournent les armes alléguant l’illégitimité du pouvoir en place. Sur le plan interétatique, la délimitation approximative des territoires étatiques africains n’est pas une source négligeable des conflits armés, du moins une raison officielle. Bien que les Etats africains (en tout cas presque) ont, dès leur accession à l’indépendance, adopté le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation (Charte de l’OUA et Acte Constitutif de l’Union), l’observation dans la durée montre que le tracé des frontières nationales suscite souvent des controverses et que les litiges de démarcation entre les Etats à l’intérieur du continent sont plus d’un. Cela étant, il faut avouer que les représentations de la frontière varient en fonction des changements des contextes politiques, économiques et sociaux. Aussi, les frontières sont-elles à la base des conflits latents et/ou ouverts : les conflits entre le Ghana et ses voisins de la Côte d’Ivoire et du Togo, entre le Bénin (ancien Dahomey) et le Niger pour l’île de Leté, entre le Maroc et ses voisins de la Mauritanie et de l’Algérie, entre la Tunisie et la Jamahiriya Arabe Libyenne, entre la Guinée Bissau et le Sénégal, entre le Cameroun et le Nigeria, entre l’Ethiopie et l’Erythrée… expriment avec éloquence la récurrence du problème.

 

               Toutefois, en dépit de cette domination coloniale, la nature des sociétés de l’Afrique demeure plurinationale. Les nations précoloniales qui furent marqueurs identitaires de ces entités territoriales multinationales, survécurent malgré leur morcellement et leur éparpillement sur plusieurs Etats. D’où, la distinction entre la nation juridique « Etat » et la nation sociopolitique dite « ethnie ». Celle-ci procède à la fois d’une communauté de caractères (langues, lien de sang, religion, histoire commune) et d’une volonté de vivre ensemble attestée. Elle représente le soubassement de la nationalité d’origine, dont l’Etat postcolonial se limite à constater l’existence.  Avec l’effondrement de l’URSS et malgré les appareils d’Etat qui, pendant longtemps ont réprimé avec véhémence les revendications ethniques – comme toutes les autres formes de contestation politique d’ailleurs – et avec l’approfondissement de la crise économique, la problématique des nationalités brimées et des minorités insoumises refait surface comme un enjeu des confrontations politiques. Les mouvements identitaires (ethniques, religieux…) ou nationalistes viennent combler le vide politique créé par la « désintégration d’Etats »[8] avec comme conséquences les confrontations identitaires. Internes au départ, ces conflits alimentent, par la suite, les antagonismes interétatiques. D’où l’interrogation de Charles Zorgbibe : « Par-delà leurs traits permanents, les guerres civiles semblaient avoir pris une signification nouvelle dans le contexte de la guerre froide. La guerre civile ''classique'' était un conflit essentiellement interne à incidences internationales limitées ; la guerre civile ''moderne'' devenait le reflet de conflits internationaux généraux. (..). Sans doute cette utilisation du concept de guerre civile était-elle encore trop partielle. Dans l'enclos planétaire, au-delà de leur nature formelle, guerre civile ou internationale, la plupart des conflits sont, d'abord, des conflits de légitimité. Pourquoi ne pas qualifier de guerre civile transnationale tout état du système international caractérisé par l’entrecroisement des luttes civiles et des conflits interétatiques » ?[9] 

 



[1] Bernard BADIE et Pierre BIRNBAUM, La sociologie de l’Etat, Paris, Grasset, 1982, pp. 160-166.

[2] Jean François BAYART, L’Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.

[3] Bernard BADIE, L’Etat importé, Essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard, 1992, pp. 9-12 et 315.

[4] Mwayila TSHIYEMBE, «  L’Afrique des Grands Lacs redessinée », in Les Convulsions du Monde, Le Monde Diplomatique, Manière de voir 43, janv. – fév. 1999, pp. 78-80.

[5] Constantin PHILIP & Panayotis SOLDATOS, Au-delà et en deçà de l’Etat-nation : l’Etat « perforé » par l’interdépendance-intégration et éclaté par l’activation d’acteurs sous-nationaux, Bruxelles, Bruylant, 1996, p. 15.

[6] Bertrand BADIE, op. cit., Paris, Fayard, 1992.

[7] Jean-François BAYART (dir.), La greffe de l’Etat, Paris, Karthala, 1996.

[8] Ira William ZARTMAN, L’effondrement de l’Etat. Désintégration et restauration du pouvoir légitime, trad. de l’américain par Brigitte Delorme, Manille, Nouveaux Horizons, 1997.

[9] Charles ZORGBIBE, L’avenir de la sécurité internationale, Paris, Presses des Sciences Politiques, 2003, p. 9.

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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 22:47

Depuis lundi se tient à Copenhague (Danemark), le Sommet de Chefs d’Etat et de Gouvernements du monde entier dénommé de « Copenhague ». Son objectif est de définir un nouveau cadre juridique international (un traité qui pourrait être signé en 2010) pour poursuivre le chantier de réduction de GES (gaz à effet de serre), entamé par le Protocole de Kyoto signé en 1998 et mis en route en 2005, lequel protocole expire en 2012. Sur ce point, Ban Ki-Moon, le SG de l’ONU est optimiste : « je m’attends à un accord qui sera effectif immédiatement », dit – il. Mais, sans être pessimiste ni sévère, je pense que, comme l’a bien dit Koffi Annan, cité par J.C. Buhrer et C.B. Levenson (2003), « les Nations Unies ne s’occupent pas de toutes les crises dont les gens à travers le monde estiment qu’elles devraient s’occuper ».

 

  1. La planète serait-elle en danger ? « La maison brûle-t-elle  », comme le dirait Jacques Chirac ? Pas certainement. Une évolution ? Bien évidemment. Mais suivons le déroulement des événements pour se faire une idée. Il faut rappeler que trois points sont au cœur du débat à Copenhague, à savoir :
    1. La responsabilité des pays les plus riches (les pays les plus industrialisés), gros émetteurs de GES.
    2. La limitation des émissions par les pays émergents (à croissance rapide) comme la Chine, le Brésil et l’Inde.
    3. L’accompagnement des pays en développement (pour ne pas dire les pays soumis à la pauvreté), pays poubelles de tous les déchets toxiques et, de ce fait, premières victimes du réchauffement climatique dû à la détérioration environnementale.

 

Ce Sommet constitue « les espoirs pour l’humanité », a lancé le Premier Danois dans son allocution d’ouverture. Ses engagements sont ambitieux :

-          la réduction à hauteur de 50% des émissions GES à l’horizon 2050,

-          l’aide à l’adaptation des pays vulnérables,

-          la protection de la forêt qui capte le CO2.

 

Pour suivre les choses sérieuses (les discussions techniques, j’allais dire) qui commençaient mardi, je me suis réapproprié de la télécommande : de France 2 à Canal +, en passant par LCI, i Télé, BFM TV, France 24, Euronews, CNN, BBC News… je ne fais que zapper pour essayer de flirter ce qui va ressortir des discussions de 15 000 délégués réunis en groupes resserrés au Bella Center. J’ai même loupé les matchs de Champions’ league. Mais je n’ai pas à le regretter parce que, comme dirait le successeur d’Eric Gerets, Didier Deschamps : «  les qualifications ont respecté la logique des choses », cette logique capitaliste qui fait que les gros poissons bouffent les petits.

 

A entendre cela, j’ai peur que « Copenhague » ne se transforme en Conférence de Berlin de 1885 qui a morcelé l’Afrique selon les zones d’influences. D’où la révolte de Lumumba Stanislaus Di-Aping, président du G77 (130 pays en dévbeloppement) : « Nous n’accepterons pas un accord qui condamne  80% de la population à plus de souffrance et d’injustice » et d’Angelica Navarro, négociatrice de la Bolivie. Celle-ci constate que le texte proposé semble « être rédigé dans l’intérêt des pays industrialisés ». « Copenhague » serait-il un spectacle où les riches habillés en vert s’unissent, non pas pour sauvegarder le monde, mais pour gagner davantage des fortunes ? Même si je ne suis pas à mesure de le confirmer actuellement, je réalise au fil des jours que mon inquiétude est malheureusement fondée.  Comment ne pas douter lorsque seuls 2 milliards d’euros sont promises par l’UE pour quelques années alors que le chiffre total de ce que les 27 de l’Union ont donné aux banques pour conjurer la crise avoisine 1 000 milliards d’euros ! Avec ce comportement, je jure que « Copenhague » risque de devenir un cirque de diversion où vont se faire des grandes déclarations vertes pendant que la crise continue de ravager.

 

En effet, je me demande si « Copenhague » n’est pas la consécration déguisée du « capitalisme vert » sur lequel va d’ailleurs se fonder l’idée de la « taxe carbone », laquelle taxe que l’on va imposer aux pauvres alors que 96% des émissions de GES de l’industrie sont exonérés, sous prétexte d’éviter les « fuites de carbone » (j’allais dire les « délocalisations) ! Franchement, on n’est pas obligé d’être « Verts » ou porter la veste écolo pour comprendre qu’une économie non carbonée n’a pas besoin de ce genre de taxe inégale qui s’ajoute à d’autres mesures injustes et supplices sociales actuelles que les « riches » de ce monde infligent aux « petits ».

  

C’est pourquoi nous estimons obligatoire de modifier mécaniquement nos modes de vie et nous adapter à l’environnement. Et c’est avec ou sans « Copenhague » qui, finalement, est comme d’autres Conférences et Sommets internationaux : ces montagnes qui accouchent des souris. Pourquoi dis-je cela ?

1.      Parce que le virus (le capitalisme) qui ronge les « mauvais élèves » (les élèves de mauvaise foi) est toujours présent. Comme l’avait dit l’ancien locataire de la Maison Blanche, Georges Walker Bush : « le mode de vie américain n’est pas négociable » !

 

2.      Parce que les « Grands » de ce monde roulent avec le frein à main. Le quotidien L’Humanité n° 20247 du 4 décembre l’illustre en ces termes : « Alors que son pays est responsable à lui seul d’un quart des émissions mondiales et caracole en tête de classement par habitant, le président américain ne concède qu’un petit 4% de réduction par rapport à 1990. L’UE annonce un objectif de 20%, soit 5% de moins que le minimum préconisé par le GIEC, mais surtout un doute sérieux plane sur la capacité du Vieux Continent à remplir ses engagements. (…). La seule bonne nouvelle vient de la Chine et du Brésil qui veulent réduire son intensité carbone de 40% à 45% de ses émissions.» (p. 10).

 

3.      Parce que les débats qui s’organisent sont entachés des discours électoralistes et publicitaires qui surfent sur l’émotion produit par les grands films, le choc des mots, le poids des photos, la misère… mais qui, en réalité, servent les intérêts des plus puissants.

 

Reconnaissant que je ne suis pas « écologiquement correct », nous considérons que « Copenhague » est un forum de négociation des conditions d’un « marché vert », c’est-à-dire une nouvelle occasion de se livrer à un exercice de « diplomatie verte », car comme l’écrit le journaliste Hervé Kempf : « pour sauver la planète, sortez du capitalisme » (Seuil, 2009). Là d’où je viens, ce n’est pas l’avenir qui est préoccupant, c’est aujourd’hui et maintenant : c’est donc une question de survie de l’humanité. Comme le dit Sylvie Pierron : « Devant l’enjeu de partager les ressources auxquelles 1 humain sur 5 n’a pas accès, devant l’urgence de l’assèchement, de la désertification croissante d’un côté et de la fonte des calottes glaciaires de l’autre, devant les conflits armés pour la maîtrise de l’eau, devant la privatisation croissante [souvent sauvage] de l’exploitation hydraulique : one ne peut qu’être en colère face aux faibles déclarations d’intention prises toutes les 3 ans et si peu appliquées. (…). Voilà un sujet qui mérite un véritable plan de bataille, une organisation internationale, du leadership, des milliards de dollars et d’euros et… des actes ! Voilà qui exige une mondialisation des solutions, une organisation des Nations pour préserver la ressource planétaire, en quantité et en qualité, et veiller à sa juste valeur répartition. (…). La bataille de l’eau commence au plus près de nos territoires : l’adduction, l’assainissement… n’existent pas sans le savoir faire des collectivités. Faute de peser efficacement sur les décisions politiques mondiales, qui demanderaient surtout une nouvelle conception de la coopération, du co-développement et du partage des richesses, un long savoir faire, depuis les romains, et des moyens financiers nous permettent au moins d’aider Madagascar, le Burkina, le Mali à améliorer leur réseau. Ces pays ont simplement besoin de toute l’aide possible ici et maintenant et il n’est pas question bien sûr d’attendre un monde plus juste pour supprimer leurs problèmes. Heureusement, de nombreuses collectivités locales prennent toute leur responsabilité dans la solidarité internationale, les associations et ONG agissent ; mais à ce titre, ils doivent avoir leur mot à dire sur la source des injustices ». Alors, en attendant la fin du Sommet, je laisse Sylvie Pierron conclure: « Je voudrais lancer pour conclure un appel à tous mes collègues ici, à tous leurs Partis politiques pour que nous soyons tous d’accord, sur un sujet aussi grave dont dépend l’équilibre de notre planète et la survie de millions d’êtres humains, pour peser sur les causes du problème. Mettre en commun les ressources – comme d’autres ressources essentielles –  ce n’est justement pas traiter l’eau comme on a traité le pétrole et le gaz : comme une marchandise et un moyen de chantage. Pour garantir, préserver et distribuer équitablement l’eau, selon les besoins des gens, des bêtes, des terres agricoles et sauvages, il n’y a pas d’autres moyens que de la déclarer  “Bien commun de l’humanité” et de la gérer au-delà des intérêts commerciaux : il n’y a pas d’autre moyen désintéressé que le Service Public. Parce que si, au contraire, nous sommes d’accord avec la marchandisation de toute chose et de tout service érigée comme règle de vie commune en Europe et dans le monde, on peut toujours causer ! Si on approuve un système qui fait dans le monde depuis des décennies plus de morts de soif, de faim, de dysenterie, de choléra et de victimes des guerres pour la maîtrise de l’eau… qu’aucun autre conflit historique, nos Fonds locaux de solidarité pour l’eau restent une goutte d’eau dans la mer ». Cette conclusion est partagée par Nawel Bab-Hamed en ces termes :« Ces préoccupations sont l’affaire de tous et démontrent l’importance de considérer le transport non pas comme une marchandise ou un bien commercial, mais bien comme un service public. Pour cela, il ne faut pas céder aux sirènes bruxelloises - soumises à la folie du libéralisme de l’AGCS de l’OMC – qui considèrent notre intérêt public et nos droits intrinsèques comme de simples marchandises à rentabiliser ». Eh bien, si j’ai bien compris ces deux conseillères communautaires de Grand Lyon, il n’y a pas de développement durable sans services publics de transport, de l’eau, de l’énergie, etc. Et si les pays riches ne sont pas bons élèves, c’est tout simplement à cause de l’impasse libérale dans laquelle ils se sont enfermés.


 

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24 septembre 2009 4 24 /09 /septembre /2009 16:47

 

1. Can we talk about ‘postcolonial racism’ in France?

As a French citizen of African migrant origin, this question concerns me personally. It also concerns more than 10 million women and men, young and old, who have left their country to live in France for various reasons. Some people or their parents fought alongside those of ‘French origin’ against the German occupation and in Indochina. For others, it is the French State that encouraged them to come in the 1960s because of the country’s economic needs. Others still came to France fleeing terror or dictatorial and tyrannical governments and/or wars supported by France.

Whether they came as adults or as children, or were born here, African immigrants have one thing in common:

(1) They come from formerly colonized countries and are always the most feared, scorned, depreciated migrants and carry with them negative images dating back to slavery and colonization.

(2) They are all victims - to varying degrees of course - of exploitation, experience difficult living conditions, are subjected to police repression (based on their physical appearance), and are stigmatized.

2. A very French question:

‘Where are you from?’ This is the question you cannot escape in France when you are Black or Arab. Moreover, it is the first response after ‘Hello’ in a benign conversation.

Having an origin or otherwise is not the problem. The problem stems from the consequences of this question: it indicates that the person who is asked is primarily considered as a ‘foreigner’ before being French. It reminds Blacks and Arabs that they have another ‘home’ than France. It is a devastating question for the French West Indian (Antillais) – a very harsh question for young people born and having grown up in France, who know only France as their country.

This situation tells us that, in the French national collective unconscious, French nationality and skin color are linked. The whiter you are, the more French you are!

3. Systematization and institutionalization of racism and/or discrimination in France

In Imperial culture, Colonial culture, Postcolonial culture, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard and Sandrine Lemaire show how France’s colonial past continues to have a profound impact in various areas: international development with Africa (coopération), policies on immigration and integration, or even in ‘humanitarian’ policy, tourism, mass culture or/and debates on collective memory. 

This hypothesis is supported by the writings of Karl Marx. He studied the interaction between the past and the present, and the role of the inherited social imaginary through which borders between ‘us’ and ‘them’ take shape: the weight of the past similarly explains how postcolonial immigrants are treated today, and how their economic, social and political marginalization is legitimized: they are a people reduced to their identity as workers. The emergence of mass unemployment and of various precarious socio-economic statuses since the 1980s has taken place on the basis of this form of domination in which immigrants (Black and Arab) constitute the ‘dominated among the dominated’. Everything seems to have happened as if the ‘French citizens of colonial origin’ have inherited their place in society from their parents.

Two situations can currently be seen in France:

(1) The existence of xenophobic stigmatization in an exacerbated form for those people having recently arrived in France.

(2) Racist images which crystallize deep-rooted representations concerning Blacks and Arabs. This can be seen with the renewal of generations and the emergence of people of postcolonial migrant origin with their roots in France. One example: on their arrival in France, immigrants from Italy, Poland, Armenia, Portugal, Spain, etc. were certainly victims of xenophobic discourse and discriminatory measures comparable to what postcolonial immigrants suffer today. But the situation is not the same for their children, and even less grandchildren. Only the descendants of postcolonial migrants are condemned to the absurd but politically telling epithet ‘second’ or ‘third generation’.   

In effect, racism can be defined as the widespread and definitive insistence on real or imaginary differences to the benefit of the accuser and the detriment of his/her victim, in order to legitimize an assault or some privileges. It displays the following characteristics:

·        the ‘essentialization’ and naturalization of ‘cultural differences’ (including reference to Islam);

·        The ‘moral disqualification’ that these differences contain, and

·        The theorization and production of the ‘indigenous subject’ as the ‘body of exception’ framed by specific devices such as in Algeria with the Sénatus-Consulte law of 14 July 1865.

Postcolonial racism is therefore not a mere survival of the past. It is thus a permanent, systemic and institutional production of the representations inherited from slavery and colonialism. These representations are then reformulated and reinvested under the terms ‘integration and ‘insertion’:  politically, such terms serve to produce ‘lower-class citizens’, ‘subjects’ who, although they are not foreign in the legal sense of the term, are nonetheless not treated like French citizens.

The following quotes show that racism has its roots in French political philosophy:

‘Finally I see men who appear to me superior to these Negroes, like these Negroes are to monkeys and the monkeys are to the oysters and other animals of this species’ (Voltaire, Treaty of Metaphysics, 1734).

‘It is there before you, this block of sand and ash, this lifeless and passive heap that since six thousand years preclude universal walking this monstrous Cham stops Sem by its enormity, Africa. What earth is that this Africa! Asia has its history, America has its history, Australia itself has its history, which dates from its beginning in the human memory. Africa has not the history; something of a legend, large and obscure, wraps it up’. (Victor Hugo). These words have been adopted recently by Nicolas Sarkozy in Dakar (Senegal).

‘Nature made a race of workers. This is the Chinese race of a dexterity of wonderful hand without hardly any sense of honor; govern it with justice by taking it for the benefit of a such a Government ample dower for the benefit of conquering race, it will be satisfied; the earth workers race, is the nigger : be for him good and human and everything will be in the order; the masters and soldiers race is the European race. Can each one do what he must do and everything will go all right. We aspire, not to the equality, but to domination. The race of foreign country should become a country of serfs, agricultural day labourers or industrial workers. It is not to remove inequalities among humans, but to amplify them and make it a law.’(Ernest Renan).

How to resolve the current social situation is also presented in colonial and racist terms, with biological and/or culturalist explanations given such as those by the prominent intellectual Alain Finkielkraut and others, who have spoken of a lack of hard work, and unfamiliarity with ‘Republican values’ or ‘modernity’.

In November 2005, during the urban riots, a government minister declared that the ‘young people living on the poor estates’ are not employed because of their ‘social misbehavior’, which behavior is supposedly caused by their parents’ polygamy!

The recent declarations by Bruce Hortefeux (Interior Minister) to the young Arab activist from his own party (UMP) are not far from those of Georges Frèche (Parti Socialiste) or what Alain Finkielkraut said about France’s national football team, or the claims of Manuals Valls (Parti Socialiste) that ‘there are many foreigners here’. In any case, they constitute a serious infringement on the dignity of Arab and Black people. 

The most distressing aspect of this situation lies in the unanimous way in which leading politicians, including those from Arab or Black communities (Fadela Amara, Rama Yade) and by a minority of the Muslim community have allowed such declarations to become commonplace, and have supported them, directly or indirectly. Indignation varies according to the group concerned.    

In addition to official speeches and statements in private, the systemization and the institutionalization of racism can also been read through the theme of ‘integration’, which is very present in public policy. This theme stems from slavery and colonialism. Not only does it undermine the equality of citizens to serve the cultural designs of the nation, but it also supposes that immigrants or their children cannot become full citizens unless they renounce what was known as their ‘personal status’, i.e. their identity. That is why in official speeches we expect to hear sentences or words like: ‘Islam is ill-suited to modernity’, ‘secularism’, ‘lack of efforts to integrate’, ‘women needing to be emancipated through the law on religious symbols’, ‘the need to adapt the penal measures to the new populations’; and like during colonization itself, stereotypes such as the ‘violent heterosexuality of Blacks and Arabs’, ‘barbaric peoples’, ‘urban territories to conquer or re-conquer’, etc. All this is the continuation of the agenda of the civilizing mission.

Conclusion

Underlining that slavery and colonization lie behind some forms of discrimination and racism in France against Blacks and Arabs is not to deny the existence of other forms of racism and discrimination, which are rooted in history and other social processes. I am not arguing that all Blacks and Arabs in France are experiencing the same situation as their ancestors. Certainly, the prefix ‘post’ marks a filiation or link. But, it also means that we are now in a different era. The main question which must be asked is: ‘who is allowed to assign names to whom, why and how’? This is the perspective from which I would like to pursue the debate.

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14 juillet 2009 2 14 /07 /juillet /2009 18:19

Des reportages télévisuels aux articles de la presse écrite, les moyens de communication dans leur ensemble ne cessent de véhiculer des stéréotypes racistes et des clichés dont l’une des caractéristiques est de nier ou de dévaloriser les mœurs et les traditions culturelles des immigrés, surtout ceux de l’Afrique. Et dans les meilleurs des cas, la culture des « étrangers » est réintégré uniquement sous son aspect folklorique, exotique ; donc, de manière dévalorisée puisque, à part s’y évader, on ne peut rien en apprendre ! Alors peut-on, de ce fait, parler du racisme postcolonial?

Pour répondre à cette question je m’interroge comment peut-on ne pas en parler lorsque les immigrés issus de pays anciennement colonisés, notamment les noirs et les arabes, sont toujours les plus dépréciés, les plus craints ou les plus méprisés. Comment ne pas en parler alors que les noirs et les arabes portent en eux des clichés négatifs qui remontent de l’esclavage et colonisation ? Certains disent même que les « immigrés » occupent les métiers des « Français ». Ne faudrait-il pas simplement dire que les noirs et les arabes font le travail que les blancs ne veulent pas ou plus faire dans les conditions de travail et de rémunération à la limite du tolérable, maintenues par le patronat déterminé par la recherche du profit maximum ? Et si ces « immigrés subis » retournaient tous chez eux ?

Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale dont les bases de création sont l’élaboration des statistiques des « nègres » indésirables (communément appelé « Sans papiers ») à embarquer dans les charters laisse croire qu’il suffit de renvoyer les étrangers pour régler la question de l’immigration et de chômage des Français ! Il convient de souligner que le renvoi des immigrés « sans papiers » ne libérerait pas de place pour les chômeurs de la comptabilité et gestion, du journalisme, du dessin industriel, de l’architecture, de l’administration publique, de la politique, de l’économie, des finances… métiers où ne se trouvent pas d’immigrés. Par contre, c’est les entreprises BTP et la restauration qui seraient gravement perturbés sinon fermeraient la porte.

C’est pourquoi nous considérons que le racisme postcolonial trouve son fondement dans des institutions, des pratiques, des discours et des représentations qui se sont élaborées dans le cadre de l’empire colonial français. Marx a bien étudié cette interaction entre passé et présent, et le rôle que joue l’imaginaire social hérité, à travers lequel se dessinent les frontières entre « nous » et « eux » et sont traités les immigrés postcoloniaux et légitimée leur relégation économique, sociale et politique.

Le racisme postcolonial est donc une reproduction permanente, systémique et institutionnelle des représentations héritées de l’esclavage et du colonialisme, reformulées et réinvesties sous les vocables « intégration » et « insertion »  qui, au sens politique du terme, produit des « sous-citoyens », des « sujets » qui ne sont pas étrangers au sens juridique du terme, mais ne sont pas pour autant traités comme des Français à part entière.

 

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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 16:04

Les droits sociaux s’inscrivent dans l’histoire générale des droits avec comme point essentiel sa dimension collective.

Les droits sociaux constituent l’idéal de la raison et du progrès qui affirme un lendemain meilleur. En effet, la problématique des droits sociaux consiste aux enjeux et moyens à mettre en œuvre pour qu’ils deviennent effectifs. Contrairement aux « droits libertés » (il suffit qu’ils s’écrivent pour qu’ils soient appliqués), les droits sociaux sont des « droits de créances », c’est-à-dire les droits qui nécessitent des moyens pour qu’ils soient réalisés : droit à l’éducation, droit à la santé, droit au logement, droit au travail, etc.

 

Ainsi dit, on peut augurer que les droits sociaux sont des droits qui nous renvoient au collectif (vivre ensemble) et à la solidarité aussi bien  en Europe (I) que dans les sociétés non industrialisées (II).

 

I.                En Europe.

 

La problématique des droits sociaux est récurrente à la constitution de l’an I introduite par une déclaration des droits sociaux (droits à l’instruction, droits au travail, droits à l’assistance) à la fin du 18ème, aux 19ème et 20ème siècles et à l’ébranlement du monde par la révolution industrielle. Mais il fallait attendre la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) pour que ces droits aient une dimension internationale (articles 22, 23, 24 et 25).

 

Entre « Tout politique » de Karl Marx et le « Tout marché » du libéralisme, il était nécessaire qu’émerge et se développe les droits sociaux pour éviter de noyer les sociétés dans le « tout marchand ». Les droits sociaux sont aujourd’hui affirmés universalistes. Ils se fondent sur le principe que nous avons besoin les uns des autres (l’interdépendance mutuelle) et se concrétisent par des relations transnationales. Cependant, certaines réflexions poussent à leur catégorisation et nous amènent, ainsi, à la situation de départ. La Constitution européenne (Traité de Lisbonne) mentionne bien que l’on est dans une « économie sociale du marché ».

 

Si l’on admet que la 2ème guerre mondiale a amplifié la solidarité qui s’était produite pendant la 1ère, que les deux guerres ont joué le rôle d’accélération des droits sociaux en Europe et de leur organisation, qu’au cœur de ces horreurs l’Etat a continué à renforcer et raffermir les droits sociaux et qu’est apparue la notion de « l’Etat providence » parce qu'aider les orphelins, les veuves, les personnes âgées, les personnes démunies,… était devenu une obligation morale de la société ; il faudra également reconnaître qu’il n’y a manifestement pas des droits sociaux sans dramatisation des situations. Exemple : les congés payés ne furent-ils pas arrachés suite aux manifestations des grévistes (Front Populaire) ?

 

Ainsi dit, les droits sociaux sont une conquête, une lutte permanente, le combat de tous les jours pour le changement de la figure de la valeur dans les économies, pour un changement ou déplacement radical du paradigme et pour l’accroissement des interventions de l’Etat dans les sociétés et les économies. Ces interventions ne peuvent être possibles que grâce au développement des modèles économiques particuliers que l’on appelle « épanouissement des modèles keynésiens », modèles de croissance de production qui entrainent les prélèvements obligatoires dont les cotisations et les impôts. C’est pourquoi il est difficile de comprendre aujourd’hui le bien fondé du « bouclier fiscal ».

 

Contrairement aux époques de début du 20ème siècle, on remarque aujourd’hui une régression considérable de la prédominance du rôle de l’Etat dans les affaires sociales et le développement d’un libéralisme galopant qui oblige l’Etat de s’éloigner davantage de la mise en oeuvre des droits sociaux: « on n’a plus assez d’argent pour mettre en œuvre les droits sociaux », nous disent-ils. 

Si l’on peut affirmer qu'avec la crise les moyens financiers ont consifdérablement diminué et les marges de manoeuvre réduites, force est de constater que la réponse que nous propose Sarkozy conduit à des résultats qui, loin de résoudre les problèmes que vivent les françaises et les français au quotidien, amplifient la crise et ses conséquences sans s'attaquer à ses origines: le capitalisme financier. 

 

Nous pensons que toute proposition doit consister à l’interprétation d’un nouveau contexte sur lequel doit se fonder la solidarité, car le schéma établit (le capitalisme) n’est pas adéquat. Le modèle de l’«Etat providence » étant déverrouillé, notre interrogation porte sur la place des droits sociaux dans nos sociétés, singulièrement sur: 

-          La citoyenneté sociale dans l’accès aux droits : il s’agit de repenser les droits sociaux non seulement sur le principe d’égalité, mais aussi sur celui d’équité et d’action affirmative (pour ne pas dire discrimination positive).

 

-          La responsabilité (porter un regard critique sur la dimension assistancielle qu’on a tendance à attribuer aux droits sociaux).

 

-          L’individualisation des droits sociaux (chacun doit se voir attribuer des droits qui lui correspondent en sa qualité de personne humaine).

 

Et comme publié dans la Charte des droits de fondamentaux de l’Union Européenne, publiée en 2000, cela n’est possible que sous 3 corbeilles :

-          La corbeille des droits classiques (liberté et égalité),

-          La corbeille des droits civils et politiques avec tout un chapitre consacré à la citoyenneté,

-          La corbeille des droits sociaux.

 

II.            Dans les pays non industrialisés.

 

Dans les sociétés colonisées, les droits sociaux correspondent à toute une histoire de rupture contenue instituant des droits sociaux dans une forme résiduelle. Dans les sociétés traditionnelles précoloniales la protection sociale tournait autour de la « famille providence » dont l’important était de préserver le patrimoine familial pour les progénitures. A partir des devoirs et droits sociaux communautaires, la famille était placée au centre de toute organisation sociale et l’homme définit comme un être solidaire, né imbriqué dans un ensemble des liens solidaires et interdépendants comportant les aspects sont les suivants :

 

  1. Le principe d’éthique des liens sociaux : liens de sang et du sol (voir la définition de la famille de Joseph KI-ZERBO : « regroupement des descendants d’un ancêtre commun, soudés entre eux par des liens de sang et de sol »).

 

  1. La répartition  des tâches et des revenus comme règle essentielle pour assurer la coexistence familiale : demeurer, produire et consommer ensemble. Dans les sociétés traditionnelles, l’individu n’existe pas. Seules les sociétés (communautés) existaient et l’individu y venait avec des droits. Dans ces sociétés, les tâches sont divisées et il y existe une hiérarchie sociale fondée sur l’âge, l’expérience et le sexe avec des rites de passage, à chaque tranche de vie. Ce cheminement permettait à l’individu de s’exprimer et se valoriser à travers les tâches qui lui sont confiées par le groupe. Et au-delà des rôles familiaux, il y avait aussi des relations extra-familiales qui se fondaient sur les alliances pour mettre ensemble des biens de production ou conserver une certaine lignée sociale. D’où l’existence des associations entre les membres des familles différentes pour des activités de solidarités et humanitaires, ainsi que des entraides communautaires publiques qui se réalisaient sous des formes diverses et qui intéressaient les clans et les villages. Les surplus des productions étaient redistribués en guise des solidarités suivants les situations des crises (calamités naturelles : sécheresse, inondations, séisme,…) et situations ordinaires (cérémonies religieuses ou festives : mariages, décès, initiation, etc.), au sein des familles et dans le circuit extra-familial.

 

Comme l’écrit Georges Balandier (Sens et puissance, 1986) : « la richesse ainsi conçu n’apportait qu’assez peu d’avantages matériels à l’homme prééminent, la satiété était vite atteinte, de l’esclave au chef du lignage, les différences étaient peu marquées. On considérait celui-ci comme gestionnaire d’une richesse à caractère collectif, résultant d’un effort collectif. La richesse s’avère d’une part importante aux investissements sacrés qui doivent assurer la santé et la fécondité du groupe et plus largement la sécurité matérielle de chacun ». Dans son ouvrage Psychologie économique africaine (Paillot, 1970), Jacques Binet considère que la richesse, dans les sociétés traditionnelles africaines, était créée une fois pour toute et que l’ambition était juste de la gérer. D’où la méfiance qui entoure toujours l’homme prospère.

Cette affirmation mérite une réflexion critique. Nous pensons que ce n’est pas la prospérité qui, en réalité, était condamnée mais plutôt l’accumulation sans partage. Nous considérons que le prestige de l’homme prospère est dans sa compassion à partager. Ce qui compte dans les sociétés traditionnelles, c’est la participation et la solidarité de tous et non la personnalité de l’individu. C’est pourquoi d’ailleurs Georges Hardy pense que, face à l’esclavage, la situation allait être encore plus pire si les principes de solidarité et organisation sociales ne seraient pas restés dans la configuration des sociétés.

 

En effet, la rencontre avec l’occident et les sociétés industrielles a créé et développé un certain nombre des déséquilibres sociaux, notamment quant à l’organisation sociale. Sous prétexte de « civiliser les peuples indigènes » qu’il faut enlever de ténèbres et les amener à la lumière, c’est-à-dire à la raison, la colonisation a entrainé des rapports sociaux différents et/ou autres : un certain nombre des mécanismes sociaux vont être organisés, surtout dans le domaine de l’éducation et de la santé, non pas dans l’intérêt du colonisé mais du colon, parce qu’il faut une forte main-d’œuvre. C’est ainsi que les droits sociaux dans les formes actuelles résiduelles ont émergé, concurrençant les formes traditionnelles.

 

Dans ce développement des mesures sociales résiduelles, l’idée était que les indigènes vont travailler et avoir, ainsi,  accès aux soins. Mais les régulations n’étaient pas les mêmes entre les métropoles et les colonies : il y avait, dans les colonies, un pouvoir central aux mains des gouverneurs qui organisaient la vie sociale, administrative et politique des colonies. Le budget des colonies était financé par ces colonies mêmes par le travail forcé et les impôts. Mais les questions sociales restaient pour compte: elles ne constituaient pas l’enjeu de la colonisation et, en plus, les colonies devaient être gérées dans le moindre coût en utilisant les chefs locaux et/ou coutumiers.

 

Parlant de l’Afrique moderne, les difficultés à mettre en œuvre les droits sociaux sont criantes, surtout avec le PAS (Programme d’Ajustement Structurel) imposé par les institutions à l’œuvre du capitalisme que sont la Banque mondiale et le FMI (Fond Monétaire International) qui ont imposé aux Etats du Sud la fameuse « dynamisation de l’économie qui réduit les charges sociales » ! C’est ainsi que dans les années 1990, les révoltes (ou rébellions) de toutes formes ont jaillies de partout débouchant à un nouveau questionnement des principes constitutionnels mettant en avant les revendications sociales et économiques (le droit à la santé, la redistribution des richesses, la protection de la famille, droits à l’emploi et au travail, etc.) ainsi que la protection de certaines catégories des populations : les jeunes, les femmes, les personnes âgées, les personnes handicapées.

 

Cependant, il est à souligner que cette fièvre constitutionnelle née des revendications sociales fortes n’a été que le mimétisme des principes et droits sociaux reconnus et mentionnés dans les constitutions des Etats occidentaux. Malgré les insuffisances et le manque de volonté politique de mettre en œuvre les droits sociaux proclamés, l’on se doit quand même de reconnaître l’aspect politique de ce mimétisme : non seulement il rejoint le vécu quotidien des populations, c’est un aspect de droit de porté éducatif et téléologique (avoir un horizon vers un but) qui inscrit les Etats vers un idéal et qui offre une base fondamentale. Et même si l’on peut considérer ces principes comme un luxe pour les sociétés qui n’ont pas les moyens des les accomplir, on ne peut pas se soustraire des droits sociaux sous-prétexte que l’on n’a pas des moyens de les honorer. La sécurité sociale n’a-t-elle pas connue son apogée pendant que les Etats sortaient de deux guerres mondiales ? La solidarité et la redistribution des richesses dans une optique de plein emploi sont donc l’affaire de l’Etat qui doit tout faire pour mettre en œuvre les droits sociaux et accompagner toute activité économique et sociale.

 

Les pratiques politiques et sociales de violation flagrante des principes constitutionnels sont partout, aussi bien dans les pays du Nord que ceux du Sud. Elles sont caractérisées par les inégalités qui se retrouvent dans l’écart qui existe entre l’administration publique et les besoins de sa population et sont constituées des marginalisations géographiques, politiques et sociales.

-          Marginalisations géographiques parce que les moyens sont plus axés dans les zones urbaines. Ces marginalisations font que les ressources nationales soient monopolisées par les citadins et tous les programmes économiques, politiques et sociaux sont focalisés dans les villes. D’où l’exode rural et le délaissement du rural.

-          Par marginalisations politiques nous faisons allusion au déficit démocratique. Il s’agit de l’absence de participation des populations aux choix politiques, aux décisions qui régissent la vie des citoyens.

-          Les marginalisations sociales sont les conséquences de ces deux marginalisations, car il y a un système inégalitaire d’accès aux droits selon que l’on soit en ville, du village ou de banlieues ; que l’on soit politicien ou paysan ; que l’on soit riche, modeste ou pauvre.

 

Pour toutes ces raisons, nous considérons que c’est le gouvernement qui est le premier violateur des principes constitutionnels déjà posés. Et même s’il n’y a pas de standard à atteindre ou fixé, il faut poser le minimum pour protéger les droits sociaux et assurer aux populations une vie décente et digne. 

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