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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 10:11

« L’instauration de la paix passe d’abord par une bonne connaissance des mobiles belligènes qui conduisent aux guerres »

 

 

 

Pour les théoriciens de « la fin de l’histoire »[1], avec la chute du mur de Berlin et la dislocation de l’ex-URSS, les relations internationales semblaient avoir livré tous leurs secrets. Francis Fukuyama prône la victoire de la démocratie libérale et de l’économie, et Daniel Bell parle de la « fin des idéologies. »[2] Ces deux slogans qui ont rencontrés des succès énormes ne sont que la reprise de la thèse d’Emmanuel Kant et Charles de Secondat de Montesquieu sur les « vertus pacificatrices » du « doux commerce » et des relations entre les nations[3]. Mais force est de constater que, malgré sa pertinence et sa clarté, ce postulat n’a pas débouché sur un monde apaisé. Tant par le passé qu’aujourd’hui encore, les peuples, les nations, les Etats jugent toujours avantageux de recourir à la guerre qu’aux relations marchandes. En effet, plutôt que de parler de la fin de l’histoire, il serait souhaitable de parler de l’évolution, de la transformation, du prolongement et de la mutation des conflits. Ce qui conduit à appuyer la thèse de Nouvelles guerres ou guerres de 4ème génération soutenue par Mary Kaldor[4].

 

Cependant, vérifiant la pertinence de l’argumentation de John Mueller qui considère comme obsolètes les guerres majeures (majors wars), Fortmann et Gomand[5] constatent que les guerres restent dans les États périphériques et/ou les États nouvellement créés[6], en particulier en Afrique. Ainsi, s’appuyant sur l’exemple concret de la bellicité dans la région des Grands Lacs, on peut augurer que les guerres postmodernes sont des guerres qui mobilisent des populations entières en un antagonisme qui gagne tous les domaines (politique, économique, social, culturel) et dont l’objectif est le système mental et organisationnel de l’adversaire. Comme l’écrit Mary Kaldor, ces guerres ont des précédents historiques et comportent des interactions entre les acteurs étatiques et les acteurs transnationaux ou infranationaux, susceptibles de changer au fil du temps, sans que le conflit ne cesse pour autant. D’où la nécessité d’étudier les changements de phase afin d’appréhender l’apparition successive des mutations qui s’opèrent au niveau local, sous-régional et régional pour comprendre le pourquoi et le comment de ceux qui interviennent au niveau mondial et détecter ainsi l’existence d’une dynamique causale commune, au-delà des trajectoires historiques spécifiques à chaque cas.

 

En effet, depuis très longtemps la guerre, en tant qu’affrontement des grandes unités politiques, a toujours été identifiée, aussi bien sur le plan théorique que dans ses manifestations : elle commençait par une déclaration de guerre et finissait par un traité de paix. C’est au lendemain de la seconde guerre mondiale et, plus précisément, avec la proscription de la guerre par la Charte des Nations Unies qui enlève aux Etats le droit de faire la guerre (article 2) sauf en cas de légitimé défense (article 51) et, conformément au chapitre VII de la Charte, lorsque la paix et la sécurité sont menacées que les changements dans la nature et les formes de la guerre sont devenus flagrants. Les conséquences de cette logique de disqualification a été le développement des concepts « conflits » pour désigner des innombrables crises qui opposent les acteurs étatiques à des acteurs non étatiques et, aujourd’hui, et « bellicité » pour évoquer la situation de « chaos géométrique », c’est-à-dire la situation avant le déclenchement des hostilités, pendant l’affrontement guerrier, ainsi que la gestion d’après crise. D’essence sociologique, ces deux notions comportent une dimension juridique consubstantielle : non seulement elles n’exigent pas la déclaration comme c’est le cas du polémos, mais encore les acteurs impliqués ne sont pas soumis à l’exigence de la souveraineté réservé par le droit international aux seuls acteurs étatiques, détenteurs du monopole de la violence légitime. Pourtant, depuis des millénaires, la vie des individus et des sociétés a toujours été prise dans un tumulte de polémos.

 

S’agissant du cas concret de la région des Grands Lacs, il est à souligner que l’histoire politique de cette région est caractérisée par des guerres de conquête du pouvoir entre différents groupes ethniques, notamment en République démocratique du Congo (RDC), en Ouganda, au Rwanda et au Burundi où le recours à la violence était fréquent. Généralement, les guerres reposaient sur les ambitions rivales des personnes ou des « communautés », comme la guerre dénommée « Rucunshu » (Rwanda, 1896), la « révolution sociale » hutu (Rwanda, 1959), la « sécession katangaise » (RDC, 1960), la rébellion « muléliste » (RDC, 1964), le conflit ethnique et génocide au Burundi (1972)[7], etc. Ces conflits n’étaient ni des guerres interétatiques ni des guerres civiles, deux caractéristiques principales de l’activité belliqueuse dans les sociétés en Etats, mais une forme de ce que Hubert Deschamps appelle « anarchies équilibrées »[8]; c’est-à-dire, les guerres de clans, guerres identitaires, guerres de prédation ou de « jacqueries »[9], guerres des Rois, guerres d’annexion ou de sécession et guerres de libération[10]. Un retour rapide sur l’approche géopolitique et polémologique doit donc être envisagé dans le cadre d’une discussion sur la pertinence des méthodologies universalistes et particularistes de l’étude de la bellicité dans cette région, dans une perspective qui prend en compte la coexistence des logiques locales et externes, où l’on « observe une pluralité des registres, des normes, des règles et des symboles. [Où] Il y a perméabilité, métissage et hybridation des référents »[11].

 

Depuis 1959, l’Afrique des Grands Lacs reste une région instable, un champ de bataille, un tourbillon de violences transnationales où se combinent pluralité des registres conflictogènes, renversements d’alliances stratégiques et volte-face diplomatiques. Multidimensionnelle, la conflictualité dans la région des Grands Lacs présente le caractère « catastrophique » des conflits armés et un risque systémique dans la mesure où il y a complémentarité et interdépendance entre facteurs pluriels, avec des régulations défaillantes et des réponses conduisant à accroître la crise à un niveau collectif. De la crise burundaise (Ntega et Marangara en 1988 et le Coup d’Etat du 21 octobre 1993) et rwandaise (1990 – 1994) à la guerre qui sévit en RDC depuis 1996, les conflits armés de la région des Grands Lacs d’Afrique, participent de la « polarisation duelle »[12]. Autrement dit de la capacité de désigner l’ennemi (actuel et/ou futur), de déterminer les menaces et de faire régner un climat de peur et d’anxiété[13] d’où résulte des situations explosives, simultanées ou successives qui « génèrent des processus turbulents, des tornades et des bourrasques, jusqu’aux tourbillons de la dimension d’un continent… »[14]. C’est ce que soulignent d’ailleurs Max Weber quand il insiste sur l’importance de l’ennemi dans la construction de la cohésion de la collectivité et l’affirmation de l’Etat et Carl Schmitt lorsqu’il parle de la capacité de provoquer un regroupement effectif des hommes en amis et ennemis, c’est-à-dire la manière dont se construit et se développe l’agressivité collective contre un ennemi précis, le bouc émissaire, devenant ainsi animosité et appelant au passage au polémos. C’est également une façon de souligner avec insistance l’incertitude et la rapidité des changements et du chaos qui règnent dans la région des Grands Lacs depuis les années 1950, notamment par le développement des « interdépendances complexes », par la prolifération des acteurs hors souveraineté, l’alternance des identités sous les effets contradictoires de la centralisation et de la fragmentation et, plus encore, par la réorientation des liens d’autorité et de loyautés qui attachent les individus. Une manière donc de mentionner la périodicité des guerres, autrement dit le caractère durable des turbulences qui mettent en compétition deux mondes – le monde multicentré et le monde étatique – qui s’influencent réciproquement sans jamais pouvoir véritablement se réconcilier.

 

Au fond, la situation dans la région des Grands Lacs n’est pas une situation de guerre, mais de conflit, de la bellicité. La nuance est d’une importance capitale, parce qu’elle souligne la dimension sociologique de la conflictualité telle que mise en lumière par Georg Simmel[15] et repris par Julien Freund[16], l’un des grands disciples de Raymond Aron, ami de Gaston Bouthoul et fondateur en 1970 de l’Institut de polémologie de Strasbourg. En substance, le paradigme bellicité prend sens dans la région des Grands Lacs d’Afrique, parce que les guerres qui y sévissent actuellement ont des précédents socio-historiques et joue des fonctions bien déterminées : elles sont constituées d’éléments anciens, voire archaïques, comme le fanatisme ethno-identitaire (le tribalisme en RDC, le clanisme au Rwanda et au Kenya, l’ethnisme au Rwanda et au Burundi), et d’éléments nouveaux à l’exemple de la mondialisation ou du transnationalisme. C’est dans ce contexte que, d’une part, sont nés des mouvements rebelles locaux (LRA, ADF/Nalu, « Maï-Maï », « Banyamulenge », ALIR-FDLR, FNL-Palipehutu, CNDD-FDD…) qui, en lutte pour des motifs souvent crapuleux, se revendiquent en lutte contre ou pour les gouvernements des Etats qu’ils se revendiquent. D’autre part, la mondialisation et le transnationalisme ont accéléré l’affaiblissement de la souveraineté des Etats de la région, particulièrement la RDC où des bandes armées, soutenues par les pays voisins (le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda…), ont pris le contrôle de l’Est (Sud et Nord-Kivu, Maniema et Haut-Zaïre) et alimentent la guerre par l’exploitation des ressources minières qu’elles commercialisent directement sur le marché international. C’est dans cette imbrication complexe entre les facteurs économiques et ethno-identitaires que la bellicité prend ses racines et se rallonge dans le temps et dans l’espace.

 

En effet, la crise de la région des Grands Lacs n’est autre qu’un affrontement d’intérêts « politico-géo-économiques » artificiellement gonflés par la présence des mouvements rebelles. L’ethnicité, le tribalisme, le clanisme… ne sont donc qu’un moyen de manipulation psychologique des populations pour justifier le caractère propre d’une guerre affairiste. La guerre de sécession au Congo (guerre des Banyamulenge), l’enchaînement de putschs militaires au Rwanda et au Burundi, les guerres civiles (RDC, Ouganda, Rwanda, Burundi…), les récents troubles et tensions internes au Kenya, montrent que les conflits armés dans la région des Grands Lacs sont l’expression transnationale de la dimension géostratégique. Rappelons qu’après la guerre froide, les guerres civiles sont devenues la forme la plus courante de conflits armés et que les raisons d’intervenir se sont articulées plutôt à des enjeux géopolitiques des grandes puissances qu’à des enjeux humanitaires. Il suffit d’observer le redéploiement d’alliances qui s’est opéré dans la région des Grands Lacs à la fin de la guerre froide (sujet que nous développerons dans notre prochain article) pour comprendre l’envergure de la question.

 

Qu’à cela ne tienne, l’analyse explicative de la crise qui affecte l’Afrique des Grands Lacs décèle les causes endogènes (la faillite politique, économique et sécuritaire des Etats) et exogènes (le jeu des puissances internes et externes au continent) suivantes :

 

1.      La marginalisation de certains citoyens, notamment les minorités, les « étrangers » (ces « autres » différents de « nous »). En Afrique des Grands Lacs, les hommes au pouvoir sont à la merci d’une clientèle personnelle, généralement régionale, ethnique ou tribale qui dicte de fastidieuses obligations et apporte du soutien dans les prétentions des gouvernants d’être les protecteurs de cette clientèle et de veiller à la satisfaction des besoins de leurs obligés. Le plus souvent, cette solidarité ou complicité entre les dirigeants et leurs obligés provient de la participation commune à la lutte pour la libération (Burundi, Rwanda, RDC…), du patronage du chef de l’Etat (Rwanda, Ouganda), d’intérêts affairistes (Rwanda, Ouganda), de liens matrimoniaux (Ouganda, Rwanda, RDC…), de la corruption (Kenya), mais encore du projet hégémonique de domination d’autres peuples (Rwanda) et beaucoup moins d’une conception partagée du développement du pays. Qu’elle soit aristocratique, technocrate instruite ou partisane, cette classe dirigeante se constituent en groupe dominant unique et essentiel à la stabilité du pays[17].

 

2.      Le fait que l’Etat se découple plus gravement encore de la population et devient une entité captive, entre les mains d’une petite fraction de la population : une ethnie, un parti politique ou autres réseaux. Ce qui implique la remise en question de sa légitimité. Pour ce qui est du cas particulier de l’Afrique des Grands Lacs, trois éléments entrent en compte :

  • Le parti-Etat : même dans la situation du pluralisme, ce parti joue un rôle important, à savoir : empêcher toute vie politique démocratique réelle, populariser la propagande de l’élite au pouvoir, organiser les cérémonies politiques et canaliser le clientélisme et à mettre en place les mécanismes de contrôle social et économique.
  • L’armée : même si les nombreux régimes sont d’apparence civile, leur assise est militaire. A cela s’ajoute que la moitié des dirigeants africains sont militaires et dictateurs.
  • L’ordre international : pour reprendre la formule de Julius Nyerere, l’ONU et l’OUA jouent le rôle de syndicat des Chefs d’Etat. 

 

3.      La confusion souvent entretenue entre le gouvernement et l’Etat. Pourtant celui-ci se distingue de celui-là. D’autant plus que l’Etat est une continuité alors que les gouvernements tombent à chaque échéance électorale ou lors d’un coup d’Etat. Si, dans la théorie, le gouvernement représente la population de l’Etat (les citoyens ou la nation), dans les faits, est-il l’émanation de la population par le biais d’élections libres et démocratiques, ou la chasse gardée d’un acteur (parti politique), d’un peuple (ethnie, clan), d’une confession religieuse ou d’une autre structure ? Beaucoup de conflits de la région des Grands Lacs sont nés ou se sont développés à partir de ces situations faussées dans lesquelles le gouvernement ne représente pas la population mais une partie de celle-ci. Certains Etats sont accaparés par les peuples ou les groupes (dynastie, castes, tribus, clans, ethnies, religions, etc.) et, de ce fait, les conflits de la région des Grands Lacs sont des querelles de légitimité, souvent instrumentalisés par les pouvoirs. Ces conflits résultent de crises  économique, sociale, environnementale et politique actuelles, à la faiblesse ou la défaillance généralisée de l’Etat menant au quasi effondrement d’institutions. C’est ainsi que l’ethnisme et le tribalisme ont substitué le nationalisme ou le socialisme comme projet de sociétés. Les causes initiales sont souvent mineures, mais comme « les petites erreurs peuvent se révéler catastrophiques »[18]et qu’« une succession d’événements peut atteindre un point critique au-delà duquel une petite perturbation peut prendre des proportions gigantesques »[19], une fois déclenchés, ces conflits deviennent violents et incontrôlables.  Les potentialités naturelles inexploitées, l’inégalité d’accès aux postes de responsabilité ou aux services de base, ainsi que la compétition pour le pouvoir créent des tensions entre groupes sur des bases identitaires (religieuses, ethnolinguistiques et/ou régionales). Dans certains Etats, comme la RDC, le pouvoir n’a pas le contrôle de tout le territoire. Dans d’autres pays, on constate des proto-Etats et des citoyennetés embryonnaires : des factions ou groupes au pouvoir inventent des concepts - « congolité » (RDC) - pour exclure « l’allogène » indésirable ou intégrer l’« Autre » désirable avec qui l’on va s’allier pour accaparer le capital politique et économique. Cette faillite du modèle étatique postcolonial, à laquelle s’ajoute la dévalorisation de l’Etat par l’idéologie libérale, a conduit à des fractionnements territoriaux et à une montée en puissance de factions s’appuyant sur des identités claniques, communautaires et ethniques transnationales. Tel est le cas de la guerre dite des « Banyamulenge » en RDC.

 

4.       Les conflits de la région des Grands Lacs se situent également dans le contexte des guerres aux registres multiples et au redéploiement d’allégeances. Ils constituent aujourd’hui les caractéristiques même des sociétés décomposées ou implosées avec une dimension à la fois intra-nationale, sous-régionale et transfrontalière. D’où les alliances « ethno-étatique-transnationales » dues à des contagions régionales de groupes ethniques à cheval sur plusieurs pays et des choix stratégiques ou hégémoniques. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’intervention du Rwanda, Burundi, Zimbabwe, Angola, Ouganda, Namibie, Tchad… et, en moindre mesure de la Tanzanie et du Congo (Brazzaville) en RDC.  Face aux questions que soulèvent les évolutions de la science des relations internationales, il importe de repenser les connaissances produites sur les conflits armés. Jean Marc Ela préconise d’arracher l’Afrique au présent ethnologique pour le soumettre aux exigences d’une analyse dynamique[20], laquelle analyse suppose l’émergence d’une sociologie politique de l’Afrique qui, comme l’affirme Pierre-François Godinec, permettrait de mieux comprendre les similitudes et les différences entre les phénomènes politiques africains et ceux des autres régions du globe[21]. D’autant plus que le phénomène d’intégration régionale s’y développe tant sur le plan politique (Union Africaine), économique (SADC, CEEAC, EAC, CEDEAO) que sécuritaire (ECOMOG).

 

Conclusion

 

Certes, plusieurs analyses sur les conflits armés de l’Afrique des Grands Lacs existent déjà. Cependant, le besoin n’est pas encore comblé, aussi bien en ce qui concerne la polémologie (études et recherche sur les causes des conflits armés) qu’en irénologie (« peace research », c’est-à-dire théories et pratiques de la paix). Compte tenu de l’articulation entre le national, l’international et le transnational ainsi que du lien entre les différents niveaux d’analyse, les motifs immédiats de la guerre – Casus belli - tels que les décrit Gaston Bouthoul[22], il s’avère impératif de se consacrer aux causes, à la nature, aux transformations et à la typologie des conflits armés en Afrique avec un regard rigoureux sur les réalités sociologiques et géopolitiques tant au niveau micro des acteurs qu’au niveau macro des ensembles qu’ils composent : « structures » et « systèmes ».

La nature politique des conflits en Afrique des Grands Lacs réside donc dans l’ordre interne, international et transnational même des Etats. Ce sont des luttes pour le pouvoir. Elles ont commencé avec la lutte pour l’indépendance par des mouvements indépendantistes et de libération et, actuellement, par l’insatisfaction des citoyens par rapport aux institutions politiques de l’Etat. Ce sont aussi des conflits en rapport avec la perte de légitimité étatique due à une politique déficiente des gouvernants, et à l’absence totale de démocratisation des Etats qui, paradoxalement,  traduisent l’importance de la conquête ou de la contestation du pouvoir d’Etat. Ce sont donc des conflits de citoyenneté ou de nationalité, des conflits « ethnico-nationaux» qui proviennent de la difficile articulation entre l’organisation politique et la configuration sociale des sociétés africaines. Ces conflits intègrent les phénomènes qui n’entrent pas dans le système interétatique mais qui influent sur lui et, en même temps, sont influencés par lui : les phénomènes transnationaux. D’où le rôle mobilisateur de la politisation de l’ethnicité et du transnationalisme ethnique parce que, comme on peut le constater dans la guerre dite des « Banyamulenge » en RDC, il subsiste des liens éternels entre deux peuples qui, à un moment de leur histoire, ont appartenu au même territoire étatique. Aujourd’hui les rebelles du CNDP exploitent la faillite de l’Etat et le cataclysme ambiant pour prôner un ethnisme transnational reliant les « Banyamulenge » et les rwandais. Loin d’être un soutient aux FDLR, le soulèvement populaire Maï-Maï contre l’armée rwandaise venue chasser les génocidaires n’est qu’une expression nationaliste contre des troupes étrangères, considérées comme une armée d’occupation. Cela étant, l’importance du nationalisme dans la région des Grands Lacs se décline sous diverses formes et différents registres, notamment l’opposition entre pôles ethniques, entre ethnicité et transnationalisme, qui constituent un rempart pour le pouvoir et le contrôle des territoires. De ce fait, on peut augurer que la lutte incessante de pouvoir a fini par créer un phénomène d’ethnogenèse des conflits armés et d’alliances dans la région des Grands Lacs. La résurgence d’anciens clivages politico-identitaires, la mobilisation des configurations anciennes et le retour du « refoulé » ne sont pas seulement une simple répétition de l’histoire. C’est, par contre, une autre dynamique des relations internationales qui se dessine en fonction des rapports de force et des stratégies, les leaders politiques ne faisant que réactualiser les anciennes frontières politiques et identitaires comme lignes de clivages interétatiques. D’où la conclusion selon laquelle la bellicité dans la région des Grands Lacs comporterait une dimension historique de pouvoir et une facette fondamentale de stratégie et de choix politique. Cette bellicité représente trois tendances référentielles qui résument la pluralité des registres et le redéploiement d’alliances : le transnationalisme (ou nationalisme transnational), l’ethnicité et le nationalisme territorial.



[1] FUKUYAMA Francis., « The end of History », in The National Interest, article repris dans Commentaire, n° 47, automne 1989.

[2] BELL Daniel, La fin des idéologies, traduit de l’américain par BÂILLON Emanuelle, préface de BOUDON Raymond, Paris, PUF, 1997,403 p.

[3] Dans son Projet de paix perpétuelle, Kant propose les grandes axes d’un nouveau système juridique international à l’intérieur duquel il ne sera plus permis d’employer la force et où les conflits seront réglés par des voies pacifiques. 

[4] KALDOR Mary, Old and NewWars: Organized violence in Globalized Era, 2nd edition, Stanford, Stanford University Press, 2007 (1998).

[5] FORTMANN Michel et GOMAND Jérémie, « L’obsolescence des guerres interétatiques ? Une relecture de John MUELLER », in Raisons politiques, Paris, n° 13, février 2004, p. 79.

[6] Depuis sa création à San Francisco (1945), l’ONU ne cesse de recenser ses nouveaux adhérents : de 51 membres au départ (1945), l’organisation compte aujourd’hui plus de 192 membres. Ils seront, avec l’indépendance du Sud-Soudan, 193 membres. Cette progression se justifie en grande partie par le mouvement d’indépendance (Afrique), la chute du mur de Berlin (1989) et la dislocation de l’URSS (1990). De 1945 à 1960, le nombre des Etats  membres est passé de 51 à 99 (48 nouveaux membres dans 15 ans, soit 3,2 adhésions /an) ; de 1960 à 1980, l’ONU a enregistré 55 nouveaux membres (soit 2,75/an) et de 1980 à 2000, le nombre des nouveaux membres est descendu à 35, c’est-à-dire 1,75/an. Actuellement, l’ONU connaît une situation stable : seuls 3 Etats ont adhéré à l’organisation depuis  2000, soit 0,375/an. La Palestine, le Vatican (Saint Siège), l’Île Cook, la RASD, Taiwan, le Tibet, Malte ainsi qu’une soixantaine d’organisations internationales, notamment le CICR, la Communauté européenne qui représente l’UE siègent à l’ONU en qualité d’observateurs.

[7] LEMARCHAND René, Burundi : Ethnic conflict and Genocide, Cambridge, Cambridge University Press, New éd., 1996, 248 p. Lire aussi CHRETIEN Jean-Pierre & DUPAQUIER Jean-François, préface de NDAYWEL E NZIEM Isidore, Burundi 1972 : Au bord des Génocides, Paris, Karthala, 2007.

[8] DESCHAMPS Hubert, « Peuples et frontières », in Revue française d’études politiques africaines « Le mois en Afrique », n° 154, oct. 1978, p. 25-42.

[9] CHAIGNEAU Pascal, « Pour une typologie des conflits africains », in Michèle BACOT-DECRIAUD & Jean-Paul JOUBERT, La sécurité internationale d’un siècle à l’autre, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 361 & BRAECKMAN Colette, Les nouveaux prédateurs. Politiques des puissances en Afrique centrale, Paris, fayard, 2003, 309 p.

Les rapports de l’ONU S/2002/1146 du 16/10/2002 et S/2003/1027 du 23/10/2003 sur l’exploitation illégale des ressources naturelles de la République Démocratique du Congo (RDC) décrypte les mécanismes de pillage mis à l’œuvre dans ce pays. Le groupe d’experts nommé par le Conseil de Sécurité observe que les Etats voisins maintiennent une instabilité artificielle en RDC pour justifier la présence de leurs troupes et continuer à piller les richesses sous-sols. Ils observent également que cette exploitation illégale n’est pas destinée au marché régional, mais aux pays industrialisés. Dans son article « RD Congo. Rouge Kivu », paru dans Afrique magazine (n° double 303-304, décembre 201 – janvier 2011, pp. 92-99), DUPONT Valérie écrit : « Bon nombre de conflits dits” interethniques”  trouvent leur justification dans les ressources. En armant telle ou telle faction rebelle, en détruisant la structure sociale d’une région, en faisant couler le sang, les prédateurs instrumentalisent méthodiquement des conflits qu’ils transforment en chaos. Pendant ce temps, ils peuvent continuer à se servir dans les sous-sols. En toute impunité. Comme au Nord-Kivu. » C’est pourquoi Lewis A. COSER (Les fonctions du conflit social, trad. de l’anglais par MATIGNON Marie, revu par ANDRES Pierrette, DE LAUNAY Michèle et LECUYER Jacqueline, Paris, PUF, 1983) définit le conflit comme étant « une lutte pour les valeurs et des biens rares, où les acteurs cherchent à neutraliser, léser ou éliminer leurs rivaux » (p. 31).

[10] A l’instar de ses prédécesseurs du même nom dynastique de Kigeri (les noms dynastiques de Kigeri et Mibambwe conféraient à leurs porteurs la mission d’élargir le Rwanda par la guerre), Kigeri V Rwabugiri (1853-1897 selon Alexis Kagame, 1951, pp. 30-50 ; et 1860-1895 selon Mahmood Mamdani, 2001, p. 69), qui s’était surnommé Inkotanyi cyane (redoutable combattant), s’est illustré par des victoires militaires spectaculaires. Tous les auteurs s’accordent à dire qu’il était de loin le guerrier le plus craint et, effectivement, le plus redoutable, de toute l’histoire du Rwanda. Selon Alexis Kagame : « Ce prince, dernier Roi guerrier, fut un batailleur infatigable, à l'exemple de ses trois homonymes de l'ascendance. Toutes les régions limitrophes du Rwanda, à l'exception du Karagwe, furent l'objet d'innombrables expéditions auxquelles le Roi prenait presque toujours part. On peut dire qu'il fut le fléau des princes autochtones dont les territoires se trouvaient à sa portée. Ses ravages se firent surtout à l'Ouest, dans les régions orientales du Congo et dans les principautés de l'actuel Protectorat de l'Uganda, zone traditionnellement de réserve, où le Rwanda avait l'habitude de s'enrichir en bovidés ».

[11] HUGON Philippe, Géopolitique de l’Afrique, 2ème éd., Paris, SEDES, 2009, p. 15.

[12] WALLERSTEIN Peter, Conflicts in the 1990, Uppsala University, 1994 & SCHMID P. Alex & JONGMAN Bertho, « Contemporary Armed Conflicts: a global inventory » in Pioom newsletter and report, summer 1994 and winter 1995.

[13] BIGO Didier, « Grands débats pour un petit monde », in Cultures et Conflits (« troubler et inquiéter les discours du désordre international »), n° 19/20, hiver 1995.

C’est la fracture sociale qui crée l’angoisse. Cette angoisse est née de l’histoire et de la propagande, des rumeurs et des mythes. Tel a été le cas dans les années 1990 où le pouvoir politique disait aux populations hutu : si les Tutsi reviennent au pouvoir, vous serez de nouveau asservis. Non seulement l’angoisse fait accepter aux populations des subordinations nouvelles, mais encore les appareils de la violence s’appuient elle pour  développer l’attitude de se tenir sur son propre camp, le « nous » et se retourner contre les communautés voisines, l’« eux ». L’angoisse fait accepter aux populations des subordinations nouvelles.

[14] GLEICK James, La théorie du chaos. Vers une nouvelle science, Paris, Flammarion, p. 44.

[15] SIMMEL Georg, Sociologie, Paris, PUF, 1992.

[16] FREUND julien, Sociologie du conflit, Paris, PUF, 1983. Il définit le conflit « comme un affrontement ou heurt intentionnel entre deux êtres ou groupes de même espèce qui manifestent les uns à l’égard des autres une intention hostile  et qui essaient de briser la résistance de l’autre, éventuellement par le recours à la violence ».

[17] ILLIFE John, Les Africains. Histoire d’un continent, éd. revue et augmentée, Paris, Flammarion, 2009, p. 521

[18] GLEICK James, ibid., p. 34

[19] Ibid., p. 41.

[20] ELA Jean Marc, Restituer l’histoire aux Africains, Paris, L’harmattan, 1994, pp. 60-61.

[21] GODINEC Pierre-François, « Pour une sociologie politique de l’Afrique », in Le Mois en Afrique, n°s 251-252, déc. 1986-janv. 1987, pp. 7-22.

[22] BOUTHOUL Gaston, Traité de polémologie. Sociologie des guerres, Paris, Payot, 1991, p. 442.

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