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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 13:45
PROSPECTIVE METHODOLOGIQUE DE RESOLUTION ET DE GESTION DES CONFLITS INTERCOMMUNAUTAIRES EN RCA

INTRODUCTION

A partir du moment où l’on considère que la conflictualité fait partie du champ de recherche scientifique, on ne peut pas éviter la question de méthode. Certes, la problématique de la guerre et de la paix, des conflits entre les hommes, regroupés en ethnies ou « communautés », est vieille comme le monde. Sont aussi anciennes la question de savoir comment déceler les causes profondes de la conflictualité, les effets dévastateurs, les facteurs déterminants et les acteurs, ainsi que la manière de remporter la victoire. Néanmoins, il faut souligner que, sur le plan descriptif, de nouveaux modèles sont requis pour appréhender comment gérer l’après-guerre. Notre tâche n’est pas de préconiser ce que nul n’a jamais préconisé. En revanche, il est question de méditer différemment sur ce que tout le monde a devant les yeux. Tout simplement parce que le postulat de toute science de l’homme est qu’elle s’arroge le droit de comprendre les phénomènes mieux que ceux qui les vivent et se demander sans cesse si une réalité plus profonde ne se cache pas derrière les apparences immédiates (Gaston Bouthoul, 1991). Ainsi, trois approches sont à préconiser, à savoir l’approche structurelle, l’approche psychosociologique et l’approche spirituelle.

1. L’approche structurelle

Cette approche se focalise sur la sécurité, l’interdépendance économique et la coopération politique entre les parties (Kocowicz, Bar-Siman-Tov, Elgström & Jerneck ; 2000). Cette approche est celle des réformes institutionnelles, qui intègrent l’ensemble des parties en présence dans leur processus démocratique, qui favorise l’établissement ou la restauration des droits de l’homme, ainsi que la répartition la plus équitable des richesses. Dans le cas précis de la RCA, une attention particulière doit être mise à la question des minorités ethniques et/ou religieuses. Le but étant de mettre en place les mécanismes permettant : l’application équitable et coordonnée des différentes mesures de justice. le renforcement de la mise en œuvre du processus de démocratisation et de pacification de la société centrafricaine. le rétablissement de la confiance des citoyens envers leurs institutions et, ainsi, la légitimation à nouveau de l’Etat. Au vu du parcours politique de la RCA et s’appuyant sur le principe de continuité de l’Etat, il est impératif que ce dernier admette publiquement ses torts, et assume ses responsabilités.

2. L’approche psychosociologique

Elle se rapporte aux aspects émotionnels, affectifs et cognitifs de rapprochement entre les parties en conflit. Elle concerne particulièrement les croyances, les attitudes, les motivations et les émotions partagées par l’ensemble de la population en tant que citoyens d’un Etat : la langue commune – le Sango – par exemple.

3. L’approche spirituelle

L’importance de cette approche se confirme en RCA par la nature et la forme de la bellicité. Il s’agit d’un processus de « guérison collective » qui consiste au pardon, à la réhabilitation des victimes et des bourreaux (Desmond Tutu, 1999). Pour satisfaire cette exigence, il faut renverser le paradigme de la justice en mettant en place des mécanismes d’« accountability » (rendre compte), notamment : la révélation des torts, la présentation des excuses publiques, la commémoration et la reforme de l’enseignement. Il s’agit aussi, par cette approche, d’outrepasser donc la simple organisation juridique des relations humaines, puisqu’elle cherche par ailleurs à accomplir une régénération morale des individus – « guérir », « pardonner » – et une transformation politique profonde – « démocratiser », « pacifier ».

A. ELEMENTS STRUCTURANTS LES MECANISMES DE GESTION ET REGLEMENT PACIFIQUE DES CONFLITS

1. Analyse descriptive de la violence

L’aspiration à la paix en RCA est à la fois une préoccupation plus inquiétante et plus impérieuse que les violences sont extrêmement atroces. La notion « violence armée » revient à répétition. Sa fréquente utilisation est voulue : elle est pour souligner la forte charge émotionnelle des témoignages recueillis. C’est également une façon de mettre en exergue le caractère délibéré, structuré, stratégique et politique des atrocités commises par les groupes armés. Cette guerre est loin d’être une lutte armée entre deux forces militaires organisées. Pour autant, elle demeure une des plus sanglantes, une des plus atroces. Elle obéit aux caractéristiques d’intensité de la violence auxquelles dépend chaque guerre, selon les méthodes et les moyens utilisés, ainsi que de l’importance accordée au facteur humain. L’identification triptyque : « agressivité – violence (horizontale et verticale) – brutalité guerrière », permet de dégager l’énergie déployée (les méthodes et les moyens utilisés) et d’évaluer le degré de cruauté dans l’enchaînement de la violence. Retenons que tout comportement humain est symbiose de deux agressivités qui relèvent de la psychologie (Pierre Karli, 1996): l’« agressivity » (dans le sens négatif du terme) ou l’attitude de nuire comme font les groupes armés et l’« agressiveness », c’est-à-dire la combativité (adaptation à l’environnement) ou lorsque la survie d’une nation ou d’une identité est en cause. Dans les deux cas, l’agressivité est mère de la violence et source de l’insécurité et de malaise sociale. Mais l’agressivité dont il est question, c’est celle qui relève de la volonté de nuisance. Comme nous l’avons observé en RCA et selon les différents témoignages, la dynamique agressive comporte une dimension subjective et objective. • Subjective, parce qu’elle n’est que l’expression des sentiments de haine des chrétiens envers les musulmans et vice-versa et la volonté de les attaquer physiquement. • L’objectivité de l’agressivité réside dans la force, la vigueur, la brutalité, l’intimidation et la terreur, ainsi que le recours aux moyens et méthodes illicites. A Bangui ou en provinces, les pulsions collectives d’agressivité sont tangibles. Les items comme le djihadisme, le terrorisme, l’islamisme, l’envahisseur, etc. montrent que la violence armée en RCA n’est pas un « retour au passé », même si les dénominations, telles que « Kokora » (lance ou sagaie ou javelot) ou « Anti-balaka » ont une certaine similarité avec l’évènement de la guerre de « Kongo-wara » (manche de couteau) signalé plus haut. C’est par contre une sorte d’épiphénomène, une manifestation fiévreuse d’un déséquilibre sociale et politique qui se traduit par l’apparition de certaines idées, des « prédispositions incitatrices », qui s’appliquent aux pulsions « égoïstes et destructrices » des individus et poussent à l’intransigeance qui rend collectivement agressif. Le danger est que, si rien n’est fait, ces pulsions ne s’assouvissent qu’après des destructions humaines et matérielles que l’on comparerait, sur le plan de la psychologie individuelle, à une euphorie irrationnelle qui suit certaines crises de colère ou de fureur. En témoigne la détermination des groupes d’auto-défense « Anti-Balaka » et la volonté d’en découdre avec les « musulmans ». Les violences en RCA sont à la fois verticales (elles découlent de la hiérarchie des groupes armés) et horizontales (elles sont reproduites aussi bien entre la population et même entre les appelés des groupes armés). Du point de vue de ces mécanismes, les violences en RCA sont donc du registre de l’instinct de survie. Autrement dit, de l’appréhension que l’« Autre » menace le « Je » ou le « Nous » dans son identité et dans son image : parce que l’amour propre des populations est blessé, dévalorisé, bafoué ; parce que le « Moi collectif » ressent une blessure profonde ou narcissique. Les violences en RCA relèvent également de la recherche de la sécurité. En effet, elle se présente comme une réponse anticipée à la violence potentielle de l’« Autre », un droit de résistance à l’oppression. Elles partent du sentiment qu’il y a risque vital si l’on n’agit pas. C’est donc une disposition tactique communautaire qui consisterait à prendre l’autre de court de peur d’être elle-même devancée. Cela étant, les violences sont donc au service de la communauté et font appel à la communauté des membres pour répondre à l’instinct des membres de la communauté, les défendre contre une attaque, réelle et/ou supposée, et protéger les biens matériels et immatériels. La prolifération des armes dans la communauté musulmane (notamment à Km 5) et dans la communauté chrétienne (Boy-Rabe, Combattant, Bimbo, etc. et dans certains quartiers de Bangui) exacerbe l’antagonisme. Aussi, faut-il souligner que dans une situation d’anarchie et de vide institutionnelle, comme celle qui règne en RCA actuellement, la violence devient la source de confort pour les détenteurs des armes. La crainte aujourd’hui c’est la « réaction violente défensive » susceptible de se déclencher par un simple reflexe vital de défense. Car chaque communauté se sent offensée ou même menacée par l’autre qu’elle accuse proche – à défaut d’être complice – soit des AB, soit de l’ex-SLK. L’impulsion belliqueuse est très forte dans chaque communauté que la seule présence de l’autre devient insupportable : leurs croyances, leurs lois, leur comportement sont devenus objet de réprobation et de dégoût ; leur existence est devenue une provocation. Les relations entre les musulmans et les chrétiens en RCA ont atteint le sommet du déni de toute moralité à la vie sociale et politique. Ceci dit, ce ne sont pas les différences religieuses qui sont la cause de la violence armée en RCA, mais la conséquence. Pour le moment, les musulmans et les chrétiens vivent dans une psychose, un délire guerrier, caractérisé par le climat de suspicion, de méfiance, de peur, de haine et de violence. De cette situation, il est probe de s’interroger sur les valeurs centrales à protéger : la survie étatique ? La souveraineté nationale ? Les minorités ? Les libertés fondamentales ? La cohésion sociale ? Les discussions avec les populations et les acteurs de la société civile nous amènent à considérer la sécurité dans sa conception la plus élargie qui reconnaît l’existence d’autres menaces que militaires. Nous avons ainsi constaté que les menaces quotidiennes qui pèsent sur la vie et le bien-être des populations ne proviennent guère uniquement des forces armées, mais de la pauvreté, des conditions de vie difficiles, et de la peur de « l’Autre ». De ce point de vue, il ne fait guère de doute que la sécurité concerne tout d’abord les humains et qu’elle est davantage menacée par les bandes armées et les insuffisances du gouvernement et du CNT. On peut donc classer la sécurité souhaitée par la population centrafricaine de la manière suivante : la sécurité socio-économique (accès aux ressources et au bien-être), la sécurité sociétale (identité ethnique, culturelle et cultuelle), la sécurité politique (stabilité institutionnelle des Etats) et la sécurité militaire (les capacités offensives et défensives). Mais c’est la sécurité sociétale qui constitue la rupture paradigmatique en ce qu’elle procède à un changement de référent : plus subjective qu’objective, la sécurité sociétale est synonyme de survie identitaire. Elle renvoie au « Nous » qui se reproduit en se distinguant des « Autres », de « Eux ». Tout ce qui constitue une menace à la survie de ce « Nous » est potentiellement considéré comme une menace existentielle. Dans la situation des violences armées comme celle de la RCA actuellement où l’Etat n’est pas un acteur cohérent, le système national est polarisé, divisé en deux communautés dont l’une, la communauté musulmane – apparentée à la Seleka – considérée comme étrangère dans son propre pays ; et l’autre – la communauté chrétienne – qui a le sentiment d’avoir été envahie, humiliée par les Tchadiens et les Soudanais, et trahie par les musulmans de l’intérieur qui ont entretenu des liens affectifs et/ou fonctionnels privilégiés avec la Seleka. De l’affirmation de l’identité confessionnelle, on a l’impression que tout semble réuni pour favoriser l’affrontement guerrier intercommunautaire entre chrétiens et musulmans en RCA, avec les violences conséquentes. Des prédispositions incitatrices qui font germer la volonté homicide sont également réunies : l’ennemi, comme point d’application de la violence guerrière, est déjà désigné. Les communautés chrétiennes et musulmanes se sont appropriées la maxime romaine : « si vis pacem para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre). Le sentiment d’insécurité, la peur de l’autre ou l’instinct de survie sont partagés. Il en découle une cohésion sociale des populations chrétiennes dans ce qu’ils ont dénommé « groupe d’auto-défense Anti-balaka » et une alliance probable avec les FACA. Dans les deux communautés la cause des violences paraît être déjà légitimée que les pulsions belliqueuses se répandent au sein de chaque groupe belligérant et emportent l’adhésion des futurs protagonistes, à tel point que l’affrontement physique est toujours inévitable.

2. Facteurs et fonctions des violences armées : enchevêtrements et « Interdépendances complexes » des clivages

2.1. Facteurs de la bellicité

Quand bien même la conflictualité en RCA prendrait source dans l’histoire sociopolitique du pays, les violences armées actuelles trouveraient leur origine tant dans les dysfonctionnements affectant l’Etat (causes endogènes) que dans les effets de la mondialisation (causes exogènes). La situation, telle qu’elle se présente actuellement en RCA, se définit par une crise de légitimité affectant le pays et le règne d’une culture de la violence armée comme moyen d’accéder au pouvoir ou de changement politique. En effet, les violences armées actuelles en RCA sont l’expression du chaos qui règne depuis quelques années, notamment avec l’avènement Bozizé, par la prolifération des acteurs hors souveraineté et, plus encore, par la réorientation des liens d’autorité et de loyautés ethno-identitaires qui attachent les individus. Comme expliqué dans notre précédente réflexion, ces violences ont, bien évidemment, une dimension politico-historique. En témoigne la périodicité des turbulences et des violences. Tout bien considéré, la crise de la RCA n’est autre qu’un affrontement d’intérêts « politico-géo-économiques ». L’ethnicité, le tribalisme, le clanisme, le communautarisme religieux… ne sont donc qu’un moyen de manipulation psychologique des populations pour justifier un conflit politique aux pratiques « affairistes » et aux enjeux géo-économiques. L’enchaînement de putschs militaires et les troubles et tensions internes conséquents, montrent que les violences armées récurrentes en RCA sont l’expression politique de conquête du pouvoir. A cela s’ajoute la faillite politique, économique et sécuritaire de l’Etat. L’analyse explicative de la crise qui affecte la RCA décèle d’autres causes, à la fois internes et externes Depuis l’avènement Bozizé en 2003, les hommes au pouvoir sont à la merci des « forces mercenaires » qui dictent de fastidieuses obligations et auxquelles ils sont obligés de satisfaire. Le pouvoir apparait apporter du soutien dans les prétentions des gouvernants d’être les protecteurs des besoins de ces mercenaires. Cette solidarité et complicité contraintes entre les gouvernants et ces forces mercenaires proviennent de la participation commune à la lutte pour la conquête du pouvoir et du patronage du chef de l’Etat tchadien dans le déclenchement des offensives (c’était le cas pour Bozizé et pour Djotodia). Elles proviennent également d’intérêts affairistes (pour les mercenaires Soudanais) et géopolitiques (intervention sud-africaine, l’opération Sangaris et la présence américaine). Et pour l’opinion chrétienne interne, ces violences résultent « du projet hégémonique de domination d’autres peuples » (en ce qui concerne les Tchadiens et la collaboration des musulmans et la Seleka). Côté musulman et tribus affiliés (Runga, Goulas, Peulhs, Haoussa, etc.), il s’agit de droit des minorités à disposer d’eux-mêmes ; autrement dit droit de lutter pour la survie de son peuple. Aussi, faut-il reconnaître que la classe dirigeante en RCA – composée principalement par les Gbaya - s’est toujours constituée en groupe dominant d’autres populations. Ce qui a conduit au fait que l’Etat se découple de la population et devient une entité captive, entre les mains d’une petite fraction : une ethnie, un groupe d’individus, un parti politique ou autres réseaux. D’où la remise en question de sa légitimité. Depuis très longtemps, l’Etat est accaparé par un individu, un groupe d’individus ou une communauté. Vu sous cet angle, les violences armées de la RCA sont politiques, donc liées à la conquête du pouvoir. Elles résultent de crises politique, économique, sociale, culturelle et morale actuelles ; à la faiblesse ou la défaillance généralisée de l’Etat menant au quasi effondrement d’institutions. C’est ainsi que l’ethnisme, le régionalisme et le communautarisme religieux ont substitué le nationalisme ou le socialisme comme projet de sociétés. Les causes initiales ont souvent été mineures. En revanche, la succession d’événements a atteint un point critique au-delà duquel une petite perturbation prend des proportions gigantesques. Et une fois déclenchée, les violences deviennent brutales incontrôlables. Les potentialités naturelles inexploitées, l’inégalité d’accès aux postes de responsabilité ou aux services de base, ainsi que la compétition pour le pouvoir ont créé des tensions entre groupes sur des bases ethno-identitaires et/ou religieuses. A cela s’est ajouté le fait que le pouvoir n’avait pas le contrôle de tout le territoire. Dans d’autres cas, on constate des citoyennetés qu’on peut qualifier « d’embryonnaires ». Autrement dit : des individus « désirables », avec qui l’on va s’allier pour accaparer le capital politique et économique, et des individus « indésirables », c’est-à-dire des « allogènes » qu’il faut exclure ! C’est cette faillite du modèle étatique, à laquelle s’ajoute la dévalorisation de l’Etat, qui a conduit à la montée en puissance de factions s’appuyant sur des identités communautaires et ethno-identitaires. La résurgence d’anciens clivages politico-identitaires, la mobilisation des configurations anciennes fouillées dans l’histoire des religions et le retour du « refoulé » ne sont pas un hasard. D’où la conclusion selon laquelle les violences armées en RCA comporteraient une dimension historique de pouvoir et une facette fondamentale de stratégie et de choix politique. Les violences armées en RCA se situent également dans le contexte des guerres aux registres multiples et au redéploiement d’alliances. Elles constituent les caractéristiques d’une société décomposée ou implosée avec une dimension territoriale à la fois nationale, internationale et transnationale. D’où les alliances « ethno-étatique-transnationales » de la Seleka dues à des contagions régionales de groupes ethniques à cheval sur plusieurs territoires nationaux et à des choix géopolitiques. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’intervention des éléments tchadiens et des mercenaires soudanais. Pour appréhender les facteurs exogènes et les enjeux géopolitiques transnationaux des violences armées en RCA, nous nous sommes focalisées sur le processus de recrutement des acteurs qui prennent part aux conflits, aux stratégies adoptées et à la recherche d’alliances. Ces trois éléments (acteurs-stratégies-alliances) sont importants pour comprendre la dimension internationale de la guerre civile centrafricaine. Les hostilités, telles qu’elles ont été déclenchées en RCA et leur évolution, ainsi que l’état de différents enchevêtrements et alliances nouées, démontrent combien les clivages sont hétérogènes. Elles expliquent également comment l’appartenance sociale, ethnique ou religieuse n’a pas la même signification selon le temps, l’espace territorial et les situations. Ainsi, pour éviter certaines confusions, nous avons pris en compte certaines caractéristiques et avons considéré la conflictualité en RCA non pas comme une dichotomie mais comme un continuum. Il en résulte que la conflictualité en RCA n’est ni strictement interne, ni exclusivement internationale, ni uniquement universaliste, ni purement particulariste, mais plus ou moins l’un ou l’autre à la fois. C’est pourquoi les massacres commis par les groupes armés font l’objet d’interprétations différentes, selon le point de vue de l’observateur, des acteurs et des revendications. Cela étant, les violences armées qui secouent la RCA ne peuvent pas prétendre être uniquement inter-religieuses. Avec l’affrontement intercommunautaire chrétien contre musulmans, les violences présentent certes des aspects confessionnels. Néanmoins, elles sont et restent, par leur essence même, des violences politiques. En revanche, la dimension internationale de la conflictualité est présente. Les éléments étrangers (tchadiens et soudanais) participent à la belligérance aux côtés de la Seleka. Ils défendent des intérêts ou des ambitions de quelques individus ou groupes d’individus au pouvoir à Bangui, à Karthoum et à N’djamena. Ainsi, pour les AB, il faut défendre la RCA face à une « invasion musulmano-soudano-tchadienne » !

2.2. Fonctions de la conflictualité

On ne peut pas passer sous silence l’aspect économique et considérer la conflictualité en RCA comme une entreprise militaro-économique : avec les richesses pillées, les différentes rébellions qui ont sévit en RCA bâtissent une « machine de guerre » que Gilles Deleuze (1980) considère comme une invention de l’organisation nomade dirigée contre les appareils d’Etat dans des conditions déterminées, des contextes bien particuliers et des milieux très précis – espace lisse (qui correspond au nomadisme) ou espace striée (auquel se rapporte le sédentarisme) – comme une espèce de riposte, de parade. La question n’est pas de savoir si les groupes armés ont créé ou se sont appropriés la machine de guerre. L’important, si nous empruntons le propos de François Zourabichvilli (2003), c’est « l’extériorité de rapport à l’Etat ». C’est grâce à cette machine de guerre, comme mode d’action, que les groupes armés qui ont conduit au pouvoir Bozizé (en 2003), et Djotodia (en 2013), vivent, prospèrent, bâtissent leurs richesses et renforcent leur capacité de menacer la paix et la sécurité du pays. Il y a donc intérêt pour ces groupes armés que la RCA ne se stabilise pas. De ce point de vue, les violences armées en RCA comportent également une dimension militaro-économique, laquelle dimension confirmée au travers du recrutement des combattants gratuits, comme c’est le cas des enfants soldats recrutés de gré ou de force pour renforcer les rangs de la SLK ou l’engagement massif des jeunes désœuvrés au sein des forces d’auto-défense AB. Sans rémunération, ces recrus et/ou ces engagés reçoivent des soldes et avantages directes ou indirectes liés aux butins de la guerre et à leur participation aux pillages et rackets. C’est ainsi que des jeunes sont mobilisés pour les violences et d’aucun effort n’est ménagé pour trouver les « trésors de guerre », les butins de la guerre. Les conséquences sont que les centrafricains vivent dans des violences extrêmes et dans des conditions miséreuses. La politique militaro-économique de la Seleka et des Anti-balaka étant fondée sur le prolongement des violences et, ainsi, de la crise. Il faut également évoquer la question de changement du statu quo. Pour la communauté musulmane, l’avancée et la victoire de la SLK ont été perçues comme un privilège social. Les musulmans – peuple minoritaire, souvent victime des discriminations, « étrangers dans leur propre pays » – sont sortis de l’ombre, ont existé et ont fait partie intégrante de la vie publique nationale. Pour les minorités musulmanes, l’avancée de la Seleka offrait une occasion de mettre définitivement fin à ce qu’ils percevaient comme une domination et de se libérer ainsi, par la violence armée, de l’« emprise fraternelle » ! La victoire de la SLK a donc symbolisé la survie, ne pas succomber sur les coups des discriminations et porte à un degré élevé la détermination de perdurer dans l’être, avec l’espoir de contredire la fatalité historique. Pour la majorité chrétienne (Gbaya, Banda, Mandjia, Sara, etc.), l’avènement Seleka est une humiliation, un mépris. Et c’est la frustration conséquente et les violences subies qui ont conduit à la dynamique AB : il faut alors combattre « l’envahisseur-musulman-étranger ». C’est ainsi qu’est né le mouvement d’auto-défense AB, constitué, en sa grande majorité par une jeunesse désœuvrée, pour qui le port d’arme est devenu une marque d’honneur, de prestige et de courage ; et les violences, un signe d’exaltation du patriotisme, de la force et de la résistance ; une démonstration du degré de dévouement des hommes (les AB qui se considèrent comme membres de la communauté chrétienne) envers la société. Etre AB était, en quelque sorte, une manière d’exprimer la haute idée que l’on se fait devant l’obligation envers la communauté chrétienne. Pour la minorité peuhle, les violences subies sont un affront qui a plongé toute la communauté dans une honte qui exige effacement et réparation afin que la réputation soit gardée sans tâche. Ou bien l’affront sera lavé par la vengeance ou bien il n’y aura pas d’autre solution que d’accepter de mourir. Les combats sont ainsi une marque de prestige indélébile contre tout ce qui a insulté et affecté l’honneur. Tout bien considéré, les violences armées ont permis le marquage, le maintien et la mise en valeur des frontières symboliques et développé des attachements communautaires à connotation confessionnelle . En alimentant l’antagonisme confessionnel, les violences armées ont participé à la polarisation du dualisme et, ainsi, à la propagation de la militarisation des communautés. Retenons au passage que ce sont les querelles de famille et de voisinage qui déchaînent les passions les plus extrêmes. C’était le cas en ex-Yougoslavie, au Rwanda et au Burundi, c’est actuellement pareille en RCA. La cohabitation interethnique et intercommunautaire Chrétiens/Musulmans, loin d’atténuer le conflit, l’a, à la grande surprise de tous, exacerbé. Les violences armées regorgent également la fonction punitive et judiciaire : elles sont l’expression de la volonté de réparer « l’injustice subie », une voie de droit ou de fait pour trancher les différends, de régler les comptes, de se rendre justice. A cela s’ajoute les préjugés, les stéréotypes, les stigmatisations et les diabolisations qui viennent renforcer la construction d’un « chaos mental » qui pousse à chercher dans l’« Autre » – « le bouc émissaire » – la cause de son propre désordre ou malheur. Ainsi, les bourreaux croient à la culpabilité des victimes, car le bouc émissaire est le responsable de tout le malheur. Il faut donc faire mourir des victimes – les méchants « Eux » ou « Autres » – pour sauver les vivants – les gentils « Nous ». D’où la fougue, la rage de tuer, parce qu’il faut venger la mort des « Siens ». C’est dans ce contexte que la RCA a été transformée à un quasi « far West » où règne la raison de la force insolente des armes, ponctuée par des actes de vengeance, de règlements des comptes, des enlèvements, des assassinats ciblés, des destructions des biens meubles et immeubles (villages incendiés), y compris la profanation des symboles (Eglises, Mosquées, Bibles, Corans et autres archives), des viols des femmes, exécutions sommaires, etc. En définitive, on peut augurer que les conséquences des atrocités commises par les groupes armés sur les populations civiles innocentes font que chaque communauté est aujourd’hui incapable d’interpréter avec certitude les intentions de l’autre. Il s’est créé au sein des populations musulmanes et chrétiennes un climat de suspicion, de méfiance, de peur – « la peur hobbesienne » – et de haine. Il est donc important de déterminer le processus de responsabilisation et de reconnaissance des faits susceptibles de réconcilier toutes les parties au conflit et les populations affectées; de prévenir, par la dissuasion, une reprise du conflit en instaurant un climat favorable à une paix durable. Nous proposons donc d’examiner les actions à mener et la dynamique post-conflit.

B. ACTIONS A MENER ET DYNAMIQUE POST-CONFLIT EN RCA

Il est impossible de ne pas se poser la question de savoir comment parvenir à une paix durable en RCA, tant les facteurs conflictogènes sont complexes et interdépendants. A l'aune de la pacification de la RCA, la dynamique post-conflit pose la problématique de la consolidation de paix : le DDRR, la gouvernance politique et socio-économique et le développement humain durable. Mais cela passe d’abord par :

1. L’accueil, installation et la réintégration des populations réfugiées ou déplacées de la guerre

Ce qui implique la gestion d’un douloureux héritage de la violence passée, mais trop récente et présente dans les mémoires : panser, alléger des souffrances physiques et psychologiques des populations affectées : Soins aux victimes et un suivi psychologique et clinique post-traumatique : renforcement des moyens de prise en charge des personnes affectées. Aide au rapatriement et à la réinstallation des populations déplacées et réfugiés : programme de construction des maisons délabrées ou incendiées - « shelter programme ». La sécurité alimentaire (lutte contre la faim) : aide à l’autosuffisance alimentaire et de réduction de la pauvreté (micro-crédits, appui aux projets locaux de développement dans le domaine de l’agriculture et de l’élevage, etc.). Recherche et réunification des familles/tracing and family reunification /fostering).

2. Lutter contre la culture de l’impunité tout en préservant l’harmonie sociale et le droit des victimes

Il se pose la question de promouvoir et de garantir le droit à la justice, le droit à la vérité, le droit à la réparation et la garantie de non-réparation (la non récurrence). Retenons que les violences armées passées et actuelles ont miné les relations de cohabitation entre les communautés chrétiennes et musulmanes qui, pourtant, ne peuvent se séparer, parce qu’elles ne peuvent pas y arriver, mais qui se heurtent à des obstacles mémoriels et pièges symboliques que des politiques dressent et exploitent de manière systématique à des fins politiciennes liées à la conquête du pouvoir. Face à la complexité de la situation, des facteurs conflictogènes et des acteurs, la justice transitionnelle peut être considérée, de ce fait, comme un outil essentiel de réconciliation nationale et de consolidation de paix en RCA. Cependant, l’interrogation porte sur la portée et les limites de la réconciliation, surtout lorsqu’elle est « nationale » ou « politique » ; c’est-à-dire inspiré au sommet de l’Etat. Pour certaines opinions, notamment les politiques et les diplomates, la réconciliation ne relève pas de leur domaine : elle renvoie à un processus moral, quasi spirituel ou religieux, limité au niveau interpersonnel. Pour d’autres penseurs, en l’occurence des historiens, des philosophes, des psychologues, des sociologues, des politologues et, également, des praticiens irénologues, des médiateurs et/ou négociateurs, la réconciliation est la condition la plus importante d’une paix stable et durable. Qu’à cela ne tienne, la réconciliation en tant que concept est en soi polysémique. C’est pourquoi d’ailleurs aucun consensus ne rassemble les penseurs quant aux conditions et processus de la réconciliation. Notre postulat est qu’il ne peut y avoir de réconciliation sans établissement d’une sécurité minimale pour chaque partie en conflit. De ce point de vue, la réconciliation doit être conçue comme une « forme d’arrangement » (William J. Long & Peter B. Brecke, 2003, p.1), de compromis mutuel entre les deux communautés. Ce qui implique le pardon et la confiance, parce que, comme l’écrit Duncan Marrow (1999, p. 132), « la réconciliation est un rétablissement d’une relation qui inspire suffisamment de confiance pour ne plus diviser. » La problématique réside dans le processus et/ou la condition de cet arrangement, de ce compromis : La vérité. Comme fût le cas en Afrique du Sud sur le cas Winnie Mandela, on peut, de ce fait, considérer que la réconciliation permet : d’affronter des vérités dérangeantes ; d’approcher des visions qui, à défaut d’être antagonistes, sont, pour le moins que l’on puisse dire, divergentes ; d’œuvrer vers une « compréhension identique » (Kader Asmal, Louise Asmal & Ronald S. Robert, 1997, p. 46). Ce qui suppose des actions d’éducation et de promotion des droits de l’homme et de l’« ubumuntu » (l’humanisme) ou « I Koué ». En effet, si les conflits nés des ambitions politiques de conquête de pouvoir peuvent conduire à l’affrontement et à la violence intercommunautaire, l’art de la paix a pour vocation de faire de ces conflits l’occasion d’un enrichissement mutuel. C’est que traduit bien l’« ubumuntu » (l’humanisme) aux autres. Soulignons au passage que, l’ubumuntu est un courant philosophique bantou selon lequel les êtres humains sont interdépendants, et en tant que tels, ils se doivent pardon, tolérance, hospitalité, respect, partage et solidarité. «Umuntu ngumuntu ngabantu », est un proverbe bantou. Ce qui veut dire en français : « Un humain est humain à cause des autres humains ». L'auteur nigérian, Chinua Achebe explique : « Notre humanité dépend de l’humanité de nos semblables. Aucun individu, aucun groupe ne peut être humain tout seul ». Selon Desmond Tutu : « Quelqu'un d'ubuntu est ouvert et disponible pour les autres », car il a conscience « d'appartenir à quelque chose de plus grand ». Le proverbe « Umuntu ngumuntu ngabantu » signifie donc « Je suis, parce que vous êtes. Vous êtes parce que je suis. Et je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes ». D'une manière générale : « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ». Entre la recherche de la paix et les violences armées interminables ; entre les tentatives de dialogue et les actions inspirées par la haine, la cupidité et l’intolérance ; entre les avantages de la communication sans frontières et le caractère pléthorique et anonyme de l’information ; il est pertinent, voire nécessaire, de renforcer les démarches susceptibles d’ouvrir le chemin de la solidarité et de l’union entre les centrafricains, au-delà de leurs différences (ethniques, culturelles et cultuelles). Il s’agit d’impératifs politiques et éthiques qui doivent être accompagnés par un programme d’éducation et de formation de la population, car le « Vivre ensemble » à l’échelle individuelle, familiale et nationale, exige un art de la Paix permettant d’articuler des cultures différentes, des intérêts divergents, des sentiments opposés. La construction de la paix se fait dans les esprits, dans les cultures et dans les méthodes permettant de créer, préserver et si besoin rétablir et consolider la paix. En témoigne le Préambule de la constitution de l’UNESCO selon lequel « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». L’éducation dont il est question ne consiste pas seulement à enseigner, à donner des leçons comme une matière imposée et rébarbative. Il s’agit de sensibiliser, « élever » dans tous les sens du terme, rendre conscient des enjeux en question : rendre sensible et responsable tout un chacun aux problèmes de tous ; faire l'histoire d'aujourd'hui et de demain dans le sens indiqué par l'histoire d'hier en prenant en compte la violence qui habite tout un chacun et chaque groupe, de ses stratégies et contre-stratégies que, loin de toute culpabilisation, on peut lui opposer. L'éducation est donc l'ensemble des actions qui préparent un avenir de justice équitable et de paix, résultats d'un esprit tiré d'une grande campagne de mobilisation tournant chacun vers l'autre – non pas comme des rivaux ou des ennemis – mais comme des concitoyens solidaires qui doivent bâtir ensemble le pays et affronter le futur et celui de l’Etat, car rien de réellement humain ne pourra se construire si certains centrafricains ne sont pas considérés pleinement membre de la société.

Dans la situation post-conflit que vit la RCA actuellement, les mécanismes de la justice transitionnelle s’avèrent donc impérieux. Ils s'articuleraient sur les éléments interdépendants suivants :

2.1. Les poursuites criminelles

Doivent être visés les auteurs des faits considérés comme les plus responsables de premier plan. Il faut toutefois souligner que de telles poursuites sont difficiles à engager au niveau national. Très souvent, ce sont les responsables des crimes qui occupent des postes de responsabilité ; au plus haut sommet de l’Etat (Ministres, militaires haut-gradés, députés, diplomates, etc.). Ils sont, de ce fait, protégés par toute sorte d’immunités, liées à la détention de pouvoir. La proposition est de soutenir et promouvoir la création des mécanismes internationaux et internationalisés – à l’exemple du TPIR ou du TPIY – et des initiatives de l’ONU, UA ou de la CPI. Un plaidoyer auprès de UNHCDH et des organisations de défense des droits de l’homme doit être mené d’une manière soutenue. Les exemples du Rwanda – avec les Tribunaux Gacaca – et du Timor Oriental montrent que l’incorporation des éléments de la justice coutumière dans les procédures de la justice transitionnelle permet de placer la justice et l’exercice de la responsabilité au niveau de la communauté. Les crimes graves doivent être déférés aux tribunaux classiques pour y être jugés. Les crimes dont la gravité est jugée moins élevée, tels que les pillages et les incendies de propriétés, sont à traiter par le biais des processus de réintégration et de réconciliation communautaires, dans le cadre de la commission vérité et réconciliation (CVR), créée pour recueillir des témoignages et documenter une série de crimes liés aux violences armées . Un programme de réconciliation communautaire basé sur la pratique coutumière doit faire le gros du travail de la CVR. Il exige, de la part de l’auteur d’un crime, une confession publique et des excuses. Un jury local (quartier ou village), composé des « hommes intègres » doit animer le processus et faciliter la négociation d’un « acte de réconciliation », acceptable par la victime, tels que des travaux d’intérêt général (TIG), des réparations ou d’autres formes de compensation. Une fois la session terminée, un accord de réconciliation communautaire doit être enregistré auprès de la cour de district compétente, et l’accusé doit bénéficier de l’immunité pour toute responsabilité pénale et civile. Victimes de premier plan des violences armées, les femmes doivent être encouragées à participer aux commissions d’arbitrage afin de veiller à ce qu’elles aient un rôle à jouer dans le processus. Elles doivent également dans tout le processus de résolution des conflits. Pour ce, des mesures requises doivent être prises pour assurer la sécurité physique et psychologique des victimes et des témoins, assurer leur dignité et le respect de leur vie privée.

2.2. Les réparations

L’Etat doit reconnaître les préjudices causés et prendre des mesures pour y remédier. C’est le principe de continuité de l’Etat. Ces initiatives comportent souvent : des éléments tangibles, à savoir : des indemnités en numéraire, des services de santé (soins médicaux et suivi psychologique), construction des maisons détruites et/ou incendiées, etc. des aspects symboliques : présentation d’excuses publiques ou journées du souvenir (commémorations). Le programme de réparations doit être adopté par le gouvernement sur la recommandation de tribunaux transitionnels ou de la CVR. Ce programme doit répondre aux souffrances des victimes, veiller à dédommager les préjudices subis par les victimes et aider les victimes à reconstruire leur vie. Les réparations peuvent comporter les aspects suivants :

a) La restitution

Il s’agit de rétablir les victimes dans la situation où elle se trouvait avant le conflit, notamment en lui rendant la liberté, en lui permettant de regagner son domicile, en lui rendant son emploi et ses biens.

b) Indemnisation

L’indemnisation consiste à accorder aux victimes des sommes d’argent pour réparer des dommages subis, lesquels dommages doivent être évalués en termes économiques, à savoir : atteintes physiques ou mentales ; chances perdues, notamment en matière d'emploi, d'éducation, de protection sociale; dégâts matériels et pertes de revenus; souffrances morales; coûts de l'assistance apportée par des juristes ou des experts, des soins médicaux, des services d'aide psychologique et sociale; etc.

c) Réadaptation/Réintégration

Il est question de l’accompagnement juridico-administratif, socio-économique et sanitaire des victimes dans leur vie quotidienne : soins médicaux et psychologiques, services juridiques et sociaux, micro-crédits, etc.

d) Réhabilitation

La réhabilitation concerne principalement : l’établissement de la vérité concernant les crimes ; la recherche du lieu où se trouvent les disparus et des dépouilles mortelles ; les excuses publiques ; les cérémonies du souvenir et hommages aux victimes.

e) Garanties de non-répétition

C’est l’ensemble des mesures visant à ce que les victimes ne subissent pas d'autres crimes. La garantie de non-répétition – communément appelé « plus jamais ça » – s’articule notamment autour des actions suivantes : La réhabilitation de la justice et renforcement de l'indépendance de la justice La formation en matière de droits humains des responsables de l'application des lois de l'armée, des forces de sécurité, de la police judiciaire (OPJ, IPJ), service pénitentiaire, etc. La suppression des lois qui ont rendu les crimes possibles ou ont encouragé leurs auteurs à les commettre. La lutte contre l’impunité : application des lois.

f) La réforme institutionnelle

Elle concerne les entités gouvernementales ou de l’Etat qui ont commis des abus ou participé aux violences armées : les forces armées (FACA), les gardes présidentielles (G.P), les forces de sécurité intérieure (gendarmerie et police), afin de démanteler par des moyens appropriés les structures responsables des faits et de prévenir la survenue future de graves violations des droits de la personne. Au-delà des considérations d’ordre institutionnel et/ou structuro-fonctionnel, il serait impérieux de concevoir des actions de résolution et de règlement des conflits à l’échelle locale, régionale, nationale voire internationale.

3. La mise en place des mesures qui favorisent la paix et la stabilité par des programmes de renforcement des capacités

Du désarmement, démobilisation, réinstallation et réinsertion (DDRR) de toutes les groupes et éléments armés aux programmes de renforcement des capacités, il est prépondérant de souligner l’importance du social, de la solidarité humanitaire, du droit à la justice, de la réparation, des réformes dans la restauration et le développement des fonctions élémentaires de la vie locale, de celle des populations affectées par les violences armées, de l’administration, et de la gouvernance politique locale, conformément aux objectifs du millénaire pour le Développement (OMD), à savoir : la réduction de la pauvreté et la faim, l’éducation primaire pour tous, la promotion de l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes, la réduction de la mortalité infantile, l’amélioration de la santé maternelle, la lutte contre le VIH/Sida, le paludisme et d’autres maladies ; ainsi que la préservation de l’environnement. Aussi, faut-il souligner que les actions menées dans le cadre de la DDRR, consisteraient principalement à la sécurisation du pays et des habitants, au désarmement de tous les éléments ou groupes armés qui sèment la désolation et le désordre, à la facilitation de l’acheminement de l’aide humanitaire. Soulignons au passage que le retour à la paix est une urgence. La RCA a besoin des institutions stables et viables. Il faut la mobilisation de la communauté internationale pour la sécurisation du pays, le rétablissement et le maintien de la paix ; le renforcement des capacités dans le cadre de la restauration de l’autorité de l’Etat et de la vie sociale et économique.

4. Mettre en place un partenariat mondial pour le développement

Ces actions doivent mettre au devant la préservation de la dimension humaine et garantir la cohésion sociale et veiller aux aspirations socio-économiques de la population dans le cadre de renforcement des capacités institutionnelles. Il s’agit de : a) Appui aux grands chantiers nationaux: reconstruction des infrastructures délabrées (écoles, hôpitaux et centres de santé, ponts et chaussées, puits d’eau, etc.). b) Aide et accompagnement à la reconstruction de l’Etat (de droit) : appui institutionnel (équipement, matériels et fournitures), formation des cadres, etc. c) Lutte contre le chômage des jeunes : formation professionnelle, formation des formateurs, réinsertion et intégration des enfants-soldats et des enfants non accompagnés. Exemples : Centres communaux de formations professionnelles (CCDFP), centres communaux d’alphabétisation fonctionnelle et de lutte contre l’illettrisme, etc. d) Réhabilitation de la justice (formation continue des policiers et gardiens de prisons, formation des magistrats, OPJ et IPJ, etc.) e) Formation des enseignants et autres « leaders d’opinions », réhabilitation du système universitaire et renforcement des capacités du système scolaire. f) Travailler à l’élaboration d’un programme national d’enseignement qui valorise les potentialités touristiques ; culturelles et ethnologiques des grandes régions de la RCA.

CONCLUSION

En définitive, la paix n’est pas le fruit d’une activité programmable et maîtrisable par un individu ou un groupe d’individus mais d’une action commune, tant sur le plan national qu’international. La paix facilite l’accès à nombre de droits tel que les droits sociaux et économiques (santé, éducation, travail, logement, la culture, propriété, etc.) et les droits civils et politiques (la liberté d’expression et d’opinion). Il est donc impératif de prendre des nouvelles initiatives sur le plan international pour que les opérations de maintien de la paix aboutissent à des succès. Des nouvelles stratégies de prévention doivent être envisagées. Celles-ci consisteraient en des actions variées, engagées le plus en amont possible des situations conflictuelles et permettant de maîtriser ou contrer les ambitions de ceux qui exploitent toutes les formes de violence : les seigneurs des guerres. La justice transitionnelle peut se pratiquer par le biais d’une combinaison d’entités provisoires établies spécifiquement à cette fin et des mécanismes judiciaires permanents de l’Etat. Certains systèmes de justice transitionnelle peuvent avoir un vaste champ de compétence alors que d’autres ont une juridiction bien plus circonscrite et ciblée. Outre les réparations accordées pour les crimes spécifiques commis envers les femmes, les mécanismes de justice transitionnelle offrent l’occasion d’apporter des changements transformateurs dans la vie des victimes/survivant(e)s. Les réparations doivent consister en l’autonomisation sociale et économique des victimes. Elles contribuent à la mise en place d’une justice transformatrice en plaçant les victimes/bénéficiaires en meilleure position pour rompre avec les tendances historiques de subordination et d’exclusion sociale.

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