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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 10:17

Ce n’est pas avec les beaux mots qu’on résout les problèmes. De Chaka Zoulou à Madiba Mandela, en passant par Joseph Ignace, l’histoire est là pour nous rappeler que « le sanglier traqué se tourne vers la meute et meurt en combattant » (Propos de Delgrès, le « Toussaint Louverture de la Guadeloupe »)

Après l’indignation, ce n’est pas la résignation. Je pense que nous devons prolonger le combat. Alors débout citoyens, aux armes citoyens (avec vos bulletins de vote) : vivre libre ou mourir. Pour l’honneur du peuple nous devons rester vaillant (comme Kirikou, il est petit mais…). L’innocence violée par la force insolente  qui, de l’esclavage à la colonisation, a égorgé nos ainé(e)s… nous devons nous battre contre. « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », nous dit Victor Hugo.

Je vous rappelle que nous sommes la génération de la transition entre deux civilisations, la génération du sacrifice. L’esclavage et la colonisation ont réussi à inventé leurs maux. Et c’est dans tous les domaines : politiques, économiques et socio-culturels. Nos ancêtres (qui ne sont pas Gaulois) en ont beaucoup souffert. Nous en souffrons aujourd’hui. Et nous nos progénitures en souffriront encore. Car entre la tradition d’un passé glorieux et éblouissant (qu’ignorent Sarkozy et Henri Gauino parce qu’ils sont incultes) et la vie stressante de la civilisation occidentale qui consiste à courir après maintes désillusions, l’option nous semble être impossible, la synthèse délicate et incertaine. Car, par la voie de l’assimilation et de l’oubli du passé, la France veut que les principaux fondements de la civilisation occidentale détruisent notre civilisation.

Parler des « effets positifs de la colonisation » est en soi une désobligeance. A cela s’ajoute le mépris envers l’homme noir exprimé à Dakar. A ces apologistes de la colonisation, il importe de rappeler ceci : si la colonisation a été un bien (pour vous bien sûr), ses méthodes ont été mauvaises. Avait-on besoin de tuer la culture des colonisés, de la nier ? Heureusement qu’il y a eu des femmes et des hommes audacieux, qui ont eu le courage de dire à l’Europe que les nègres n’étaient pas un « peuple enfant » et qu’ils avaient une culture.

Certes, aujourd’hui la question n’est plus à ce niveau. Nous pensons que la problématique réside dans l’adoption de la civilisation occidentale en l’adaptant aux réalités culturelles des individus. C’est pourquoi nous parlons de « Négro renaissance ». Ce n’est du communautarisme (même si celle-ci est pratiquée au Sommet de l’Etat). Il s’agit de respecter la diversité. Non seulement en l’évoquant dans des salles des conférences, devant les caméras, mais dans la réalité pratique. La France est une et multiple. Que cela vous plaise ou non.

Cette mission nous incombe tous, nous les progressistes, car sans cette tradition la France ne sera qu’un bâtard aux nombreuses tendances culturelles et civilisatrices, un métis qui fatalement aura oublié sa première raison d’être.
C’est vrai que nous sommes « dociles » (comme on aime nous donner ce cliché et ce préjugé). Mais je tiens ici à mettre en garde les politiques : bien évidemment il est des êtres qui répugnent à s’insurger quotidiennement contre des détails qui n’en valent pas la peine, tout simplement parce qu’ils ne sont pas pleurnichards. Cependant, il arrivera un jour que ces individus prennent une décision que nul de ceux qui leur reprochaient leur docilité ou apathie n’eût été capable de prendre. « Qui vivra verra », dit-on. Mais déjà le flambeau anti-esclavage, anti-apartheid et anticolonial porté par nos anciens est riche d’enseignements. Si les systèmes esclavagiste, colonial et d’apartheid, malgré leur cruauté, ne se sont pas éteints avec la disparition du dernier homme noir, c’est grâce aux capacités de lutte et de résistance de l’homme noir.

Aujourd’hui la lutte qui doit être faite c’est l’unité de notre peuple, de lutter pour la réhabilité de nègres et « colored people » partout où ils se trouvent, de façon à ne plus donner prise aux vieux préjugés de couleur esclavagiste, qui aujourd’hui encore accable nos consciences. Rendre au peuple d’ascendance africaine le sens de l’histoire, de l’épopée, du projet historique voire de l’utopie contre les atavismes de la peur et le sens de la fatalité malheureusement forgé par des siècles de traite, d’esclavage et des décennies de colonisation, voilà la mission historique qui nous incombe tous.

Abélard Abou-Bakr

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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 10:12

"SEBATANA HA SE BOKWE" (On ne peut détourner l'attaque d'une bête sauvage les mains nues), dit une maxime zulu.

Animé par l'esprit "Kwanzaa" qui dit: "je suis parce que nous sommes, et c'est parce que nous sommes que je suis", et piqué par une "colère vive" à la Frantz Fanon, j'ai décidé d'ouvrir un espace de discussion et d'échanges entre toutes celles et tous ceux qui refusent de se soumettre à la loi de "5 C" (Conspiration-Corruption-Calamité-Complicité-Consentement) des vampires financiers contre l'Afrique, avec nous comme spectateurs.

La création de ce groupe s'inscrit donc dans le long processus de désaliénation entamé par nos ainés: Chaka Zoulou, Toussaint Louverture, Joseph Ignace, Emery Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Bénitos Sylvain, henry Sylvestre Williams, georges Padmore, Mohamed Ali Duse, Anténor Firmin, Malcolm X, Marcus Garvey, Rosa Park, Thomas Sankara, Nkwame Nkrumah, Frantz Fanon, Aimé Césaire, Nelson Madiba Mandela, Oliver Tambo, Walter Sizulu, Albert John Luthuli, Steve Biko, Henry Mc Neal Turner, Edward Wilmot Blyden, William Dubois, Léon Gontran Damas, Langston Hughues, Dulcie September... et autres révolutionnaires car, comme l'affirme Frantz Fanon: "...Tout spectateur est un lâche ou un traître...".

"Nkosi Sikelei Africa" (Dieu sauve l'Afrique) est l'hymne national de la RSA. Sans méconnaître le caractère multi-identitaire (pour ne pas dire multiraciale) de notre société, ce groupe est un espace militant pour la restauration d'une conscience historique nègre sans laquelle le rêve du panafricanisme ou du "pan-négrisme" harmonieux ne peut s'accomplir. En effet, notre diversité ne doit surtout pas s'établir sur la base de négation de soi-même ou de la part d'africanité qui nous habite. Par contre, nous devons retourner à nos "sources perdues" pour rencontrer "l'Autre" sans nous perdre nous-même.

Ce retour aux sources nécessite la découverte-rédecouverte de l'histoire de notre continent, en tant que métropole de la civilisation, sous ses aspects tant mythiques, légendaires, qu'historiques et sociologiques, car comme nous le rappelle Oruno Lara : "l'ignorance des choses d'hier est une grande faiblesse: elle fait toujours errer dans le jour présent".

Qu'à cela tienne, je dois avouer que je suis révolté. Je suis révolté parce que j'ai l'impression que nous sommes en pleine délire: nous avons perdu le sens de la mesure, à telle enseigne que tout devient excessif et disproportionné. Il suffit d'observer l'actualité socio-politique du continent pour se rendre compte de l'évidence. J'ai l'intime conviction que nous avons délaissé ce que nous avions de plus authentique, de plus cher: notre convivialité, notre solidarité, notre combativité... au profit de ce qui vient d'ailleurs. Nous ne savons plus ce que nous sommes, où nous sommes et où nous allons.

Il convient, tous autant que nous sommes: parents, hommes et femmes politiques, étudiant(e)s, syndicalistes, enseignant(e)s, chercheurs, jeunes..., de briser les barrières invisibles mais réelles, barrières artificielles qui nous séparent les uns des autres. Nous devons, pour cela, élaborer une "théologie nègre", une théologie panafricaine transnationale, susceptible de libérer l'Homme noir et les "colored people" (mulâtres, métis...) des chaînes de l'esclavage mental, car comme l'a bien dit Chaka Zoulou: "les chaînes les plus dures à briser sont celles de l'esprit".

Abélard Abou-Bakr

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10 août 2011 3 10 /08 /août /2011 13:23

« Nicolas Sarkozy. Après tout ce que j’ai fait pour lui, il a comploté pour me renverser. Je ne sais pas ce qu’il ne m’a pas pardonné : les Rafales ? les centrales nucléaires ? ou sa Cécilia ? »
(Col. Mouammar Kadhafi)


1-Premier satellite Africain RASCOM 1

C’est la Libye de Kadhafi qui offre à toute l’Afrique sa première vraie révolution des temps modernes : assurer la couverture universelle du continent pour la téléphonie, la télévision, la radiodiffusion et de multiples autres applications telles que la télémédecine et l’enseignement à distance ; pour la première fois, une connexion à bas coût devient disponible sur tout le continent, jusque dans les zones rurales grâce au système par pont radio WMAX.

L’histoire démarre en 1992 lorsque 45 pays africains créent la société RASCOM pour disposer d’un satellite africain et faire chuter les coûts de communication sur le continent. Téléphoner de et vers l’Afrique est alors le t ari f le plus cher au monde, parce qu’il y avait un impôt de 500 millions de dollars que l’Europe encaissait par an sur les conversations téléphoniques même à l’intérieur du même pays africain, pour le transit des voix sur les satellites européens comme Intelsat. Un satellite africain coûtait juste 400 millions de dollars payable une seule fois et ne plus payer les 500 millions de location par an. Quel banquier ne financerait pas un tel projet ? Mais l’équation la plus difficile à résoudre était : comment l’esclave peut-il s’affranchir de l’exploitation servile de son maître en sollicitant l’aide de ce dernier pour y parvenir ? Ainsi, la Banque Mondiale, le FMI, les USA, l’Union Européenne ont fait miroiter inutilement ces pays pendant 14 ans.

C’est en 2006 que Kadhafi met fin au supplice de l’inutile mendicité aux prétendus bienfaiteurs occidentaux pratiquant des prêts à un taux usuraire; le guide Libyen a ainsi mis sur la table 300 millions de dollars, La Banque Africaine de Développement a mis 50 millions, la Banque Ouest Africaine de Développement, 27 millions et c’est ainsi que l’Afrique a depuis le 26 décembre 2007 le tout premier satellite de communication de son histoire. Dans la foulée, la Chine et la Russie s’y sont mises, cette fois en cédant leur technologie et ont permis le lancement de nouveaux satellites, Sud-Africain, Nigérian, Angolais, Algérien et même un deuxième satellite africain est lancé en juillet 2010. Et on attend pour 2020, le tout premier satellite technologiquement 100% africain et construit sur le sol africain, notamment en Algérie. Ce satellite est prévu pour concurrencer les meilleurs du monde, mais à un coût 10 fois inférieur, un vrai défi.

Voilà comment un simple geste symbolique de 300 petits millions peut changer la vie de tout un continent. La Libye de Kadhafi a fait perdre à l’Occident, pas seulement 500 millions de dollars par an mais les milliards de dollars de dettes et d’intérêts que cette même dette permettait de générer à l’infini et de façon exponentielle, contribuant ainsi à entretenir le système occulte pour dépouiller l’Afrique.

2. Fond Monétaire Africain, Banque Centrale Africaine, Banque Africaine des Investissements


Les 30 milliards de dollars saisis par M. Obama appartiennent à la Banque Centrale Libyenne et prévu pour la contribution libyenne à la finalisation de la fédération africaine à travers 3 projets phare :
- la Banque Africaine d’Investissement à Syrte en Libye,
- la création dès ce 2011 du Fond Monétaire Africain avec un capital de 42 milliards de dollars avec Yaoundé pour siège,
- la Banque Centrale Africaine avec le siège à Abuja au Nigeria dont la première émission de la monnaie africaine signera la fin du Franc CFA grâce auquel P ari s a la main mise sur certains pays africains depuis 50 ans.

On comprend dès lors et encore une fois la rage de P ari s contre Kadhafi. Le Fond Monétaire Africain doit remplacer en tout et pour tout les activités sur le sol africain du Fond Monétaire International qui avec seulement 25 milliards de dollars de capital a pu mettre à genoux tout un continent avec des privatisations discutables, comme le fait d’obliger les pays africains à passer d’un monopole publique vers un monopole privé. Ce sont les mêmes pays occidentaux qui ont frappés à la porte pour être eux aussi membres du Fond Monétaire africain et c’est à l’unanimité que le 16-17 décembre 2010 à Yaoundé les Africains ont repoussé cette convoitise, instituant que seuls les pays africains seront membres de ce FMA.

Il est donc évident qu’après la Libye la coalition occidentale déclarera sa prochaine guerre à l’Algérie, parce qu’en plus des ses ressources énergétiques énormes, ce pays a une réserve monétaire de 150 milliards d’Euros. Ce qui devient la convoitise de tous les pays qui bombardent la Libye et qui ont tous quelque chose en commun, ils sont tous financièrement en quasi faillite, les USA à eux seuls ont 14000 Milliards de dollars de dettes, La France, la Grande Bretagne et l’Italie ont chacun environ 2.000 milliards de dettes publiques alors que les 46 pays d’Afrique Noire ont au total moins de 400 milliards de dollars de dettes publiques. Créer des fausses guerres en Afrique dans l’espoir de trouver de l’oxygène pour continuer leur apnée économique qui ne fait que s’empirer ne fera qu’enfoncer les Occidentaux dans leur déclin qui a pris son envol en 1884, lors de la fameuse Conférence de Berlin. Car comme l’avait prédit l’économiste Américain Adams Smith en 1865, dans son soutient à Abraham Lincoln pour l’abolition de l’esclavage, «l’économie de tout pays qui pratique l’esclavage des noirs est en train d’amorcer une descente vers l’enfer qui sera rude le jour où les autres nations vont se réveiller »

3- Unions régionales comme frein à la création des États Unis d'Afrique

Pour déstabiliser et détruire l’union Africaine qui va dangereusement (pour l’Occident) vers les États-Unis d’Afrique avec la main de maître de Kadhafi, l’Union Européenne a d’abord tenté sans y parvenir la carte de la création de l’UPM (Union Pour la Méditerranée) Il fallait à tout prix couper l’Afrique du Nord du reste de l’Afrique en mettant en avant les mêmes thèses racistes du 18-19ème siècle selon lesquelles les populations africaines d’origine Arabes seraient plus évoluées, plus civilisées que le reste du continent. Cela a échoué parce que Kadhafi a refusé d’y aller. Il a compris très vite le jeu à partir du moment où on parlait de la Méditerranée en associant quelques pays africains sans en informer l’Union Africaine, mais en y invitant tous les 27 pays de l’Union Européenne.

L’UPM sans le principal moteur de la fédération africaine était foirée avant même de commencer, un mort-né avec Sarkozy comme Président et Mubarack, le vice-président. Ce qu’Alain Juppé tente de relancer, tout en misant sur la chute de Kadhafi, bien sur. Ce que les dirigeants Africains ne comprennent pas est que tant que ce sera l’Union Européennes à financer l’Union Africaine, on sera toujours au point de départ, car dans ces conditions, il n’y aura pas d’effective indépendance. C’est dans le même sens que l’Union Européenne a encouragé et financé les regroupements régionaux en Afrique. Il était évident que la CEDEAO qui a une Ambassade à Bruxelles et qui tire l’essentiel de son financement de l’UE, est un obstacle majeur contre la fédération africaine. C’est ce que Lincoln avait combattu dans la guerre de sécession aux États-Unis, parce qu’à partir du moment où un groupe de pays se retrouvent autour d’une organisation politique régionale, cela ne peut que fragiliser l’organe central. C’est ce que l’Europe voulait et c’est ce que les Africains n’ont pas compris en créant coup sur coup, la COMESA, l’UDEAC, la SADC et le Grand Maghreb qui n’a jamais fonctionné encore une fois grâce à Kadhafi qui lui l’avait très bien compris.


4-Kadhafi, l'Africain qui a permis de laver l'humiliation de l'Apartheid

Kadhafi est dans le cœur de presque tous les Africains comme un homme très généreux et humaniste pour son soutien désintéressé a la bataille contre le régime raciste d’Afrique du Sud. Si Kadhafi avait été un homme égoïste, rien ne l’obligeait à attirer sur lui les foudres des occidentaux pour soutenir financièrement et militairement l’ANC dans sa bataille contre l’apartheid.
C’est pour cela qu’à peine libéré de ses 27 ans de prisons, Mandela décide d’aller rompre l’embargo des Nations Unis contre la Libye le 23 Octobre 1997. A cause de cet embargo même aérien, depuis 5 longues années aucun avion ne pouvait atterrir en Libye. Pour y arriver, Il fallait prendre un avion pour la Tunisie ; arriver à Djerba et continuer en voiture pendant 5 heures pour Ben Gardane, passer la frontière et remonter en 3 heures de route par le désert jusqu’à Tripoli. Ou alors, passer par Malte et faire la traversée de nuit, sur des bateaux mal entretenus jusqu’à la côte libyenne.

Un calvaire pour tout un peuple, juste pour punir un seul homme. Mandela décida de rompre cette injustice et répondant a l’ex Président Américain Bill Clinton, qui avait jugé cette visite «malvenue», il s’insurgea : «Aucun État ne peut s'arroger le rôle de gendarme du monde, et aucun État ne peut dicter aux autres ce qu'ils doivent faire ». Il ajouta : « ceux-là qui hier étaient les amis de nos ennemis, ont aujourd’hui le toupet de me proposer de ne pas visiter mon frère Kadhafi, ils nous conseillent d’être ingrats et d’oublier nos amis d’hier ». En effet, pour l’Occident, les racistes d’Afrique du Sud étaient leurs frères qu’il fallait protéger. C’est pour cela que tous les membres de l’Anc étaient considérés des dangereux terroristes, y compris Nelson Mandela. Il faudra attendre le 2 Juillet 2008, pour que le Congrès Américain vote une loi pour rayer le nom de Nelson Mandela et de ses camarades de l’ANC de cette liste noire, pas parce qu’ils ont compris la bêtise d’une telle liste, mais parce qu’on voulait faire un geste pour les 90 ans de Nelson Mandela. Si les Occidentaux sont aujourd’hui repentis de leur soutien d’hier aux ennemis de Mandela et sont vraiment sincères lorsqu’on lui donne des noms de rue et de places, comment continuer à faire la guerre à celui qui a permis la victoire de Mandela et son peuple, Kadhafi ?

B- Ceux qui veulent exporter la démocratie sont ils des démocrates?

Et si la Libye de Kadhafi était plus démocratique que les USA, la France, la Grande Bretagne et tous ceux qui font la guerre pour exporter la démocratie en Libye ? Le 19 Mars 2003, le Président Georges Bush lance les bombes sur la tête des Iraquiens avec le prétexte d’y exporter la démocratie. Le 19 Mars 2011, c’est-à-dire 8 ans plus tard et jour pour jour, c’est le Président Français qui lance ses bombes sur la tête des Libyens avec le même prétexte de leur offrir la démocratie. Monsieur Obama , Prix Nobel de la Paix 2009 et président des États Unis d’Amérique, pour justifier qu’il procède à un déferlement de missiles Cruise de ses sous-m ari ns sur la tête des Libyens a dit que c’était pour chasser le dictateur Kadhafi du pouvoir et y instaurer la démocratie.

La question que tout être humain doté de la moindre capacité intellectuel de jugement et d’appréciation ne peut s’empêcher de se poser est : ces pays comme la France, l’Angleterre, les USA, l’Italie, la Norvège, le Danemark, la Pologne dont la légitimité pour aller bombarder les Libyens se base sur le seul fait de s’être autoproclamés « pays démocratiques » sont-ils réellement démocratiques ? Si oui, sont-ils plus démocratiques que la Libye de Kadhafi ? La réponse, sans équivoque est NON, pour la simple et bonne raison que la démocratie n’existe pas. Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais celui-là même dont la ville natale, Genève abrite l’essentiel du commandement des Nations Unies. Il s’agit bien entendu de Jean-Jacques Rousseau né à Genève en 1712 qui affirme dans le chapitre IV du Livre III de son très célèbre « Contrat Social » que : « il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais». Pour qu’un état soit véritablement démocratique Rousseau pose 4 conditions selon lesquelles la Libye de Kadhafi est même de loin plus démocratique que les États-Unis d’Amérique, la France et tous les autres qui prétendent lui exporter la démocratie à savoir :

1- Dimension de l’État : plus un état est grand, moins il peut être démocratique, pour Rousseau l’État doit être très petit pour que le peuple soit facile à rassembler et que chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres. Avant donc de faire voter les gens, il faut s’assurer que chacun connaisse tous les autres sans quoi voter pour voter est un acte dénué de tout fondement démocratique, c’est un simulacre de démocratie pour élire un dictateur. La structure de l’organisation de l’État Libyen se fonde sur une base tribale qui regroupe par définition le peuple en de petites entités. Le sentiment démocratique est plus présent dans une tribu, dans un village que dans une grande Nation, parce que le fait que tout le monde se connaisse et que la vie tourne autour des mêmes points communs apporte une sorte d’autorégulation, d’autocensure même pour peser à chaque instant, la réaction ou la contre-réaction des autres membres pour ou contre les opinions qu’on peut avoir. Sous cet angle, c’est la Lybie qui répond le mieux aux exigences de Rousseau, ce qu’on ne peut pas dire de même pour les États-Unis d’Amérique, la France ou la Grande Bretagne , des sociétés fortement urbanisées où la majorité des voisins ne se disent même pas bonjour et donc ne se connaissent pas, même vivant cote-à-cote pendant 20 ans.
Dans ces pays, on est passé directement à l’étape suivante : « le vote » qu’on a malignement sanctifié afin de faire oublier que ce vote est inutile à partir du moment où je m’exprime sur l’avenir d’une nation sans en connaitre ses membres. On est ainsi arrivé jusqu’à la bêtise du vote des citoyens vivant à l’étranger. Se connaitre et se parler est la condition essentielle de la communication pour le débat démocratique qui précède toute élection.

2- Il faut la simplicité des mœurs et des comportements pour éviter que l’on passe l’essentiel du temps à parler de justice, de tribunal pour trouver des solutions aux multitudes querelles d’intérêts divers qu’une société trop complexe fait naitre naturellement. Les Occidentaux se dé finissement comme des pays civilisés, donc aux mœurs complexes et la Libye comme pays dit primitif, c’est-à-dire aux meurs simples. Sous cet angle, encore une fois, c’est la Libye qui répondrait mieux aux critères démocratiques de Rousseau que tous ceux qui prétendent lui donner des leçons de démocratie. Dans une société complexe, les trop nombreux conflits sont résolus par la loi du plus fort, puisque celui qui est riche évite la prison parce qu’il peut se permettre un meilleur avocat et surtout, orienter l’appareil répressif de l’état contre celui qui vole une banane dans un supermarché, plutôt que le délinquant financier qui fait crouler une banque. Dans une ville comme New York où 75% de la population est blanche, 80% des postes de cadres sont occupés par des Blancs et ils ne sont que 20% des personnes en prison.

3- L’égalité dans les rangs et dans les fortunes. Il suffit de voir le classement FORBES 2010 pour voir quels sont les noms des personnes les plus riches de chacun des pays qui jette la bombe sur la tête des Libyens et voir la différence avec le salaire le plus bas dans chacun des pays et faire de même pour la Libye pour comprendre qu’en matière de redistribution de la richesse du pays, c’est à la Libye d’exporter son savoir faire à ceux qui la combattent et non le contraire. Même sous cet angle, selon Rousseau, la Libye serait plus démocratique que ceux qui veulent pompeusement lui exporter la prétendue démocratie. Aux États-Unis 5% de la population possèdent 60% de la richesse nationale. C’est le pays le plus déséquilibré, le plus inégal du monde.

4- PAS DE LUXE. Pour Rousseau pour qu’il y ait la démocratie dans un pays, il ne faut pas qu’il y ait de luxe parce que selon lui, le luxe rend nécessaire la richesse et cette dernière devient la vertu, l’objectif à atteindre à tout prix et non le bonheur du peuple, « le luxe corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l'État tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l'opinion ». Ya-t-il plus de luxe en France ou en Libye ? Ce rapport d’asservissement des employés qui sont poussés jusqu’au suicide les employés mêmes des entreprises publiques ou semi-publique, pour des raisons de rentabilité et donc de possession de luxe d’une des parties est-il plus criant en Libye ou en Occident ?

Le sociologue Américain C. Wright Mills a décrit en 1956 la démocratie américaine comme « la dictature des élites ». Selon Mills, les États-Unis d’Amérique ne sont pas une démocratie parce qu’en définitive, c’est l’argent qui y parle dans les élections et non le peuple. Le résultat de chaque élection y est l’expression de la voix de l’argent et non la voix du peuple Après Bush-père et Bush-fils, pour les primaires républicaines de 2012, on parle déjà de Bush-benjamin. En plus, si le pouvoir politique se base sur la bureaucratie, Max Weber fait remarquer qu’il y a 43 millions de fonctionnaires et militaires aux États-Unis qui commandent effectivement le pays, mais qui n’ont été votés par personne et qui ne répondent pas directement au peuple de leurs activités. Une seule personne (un riche) est donc votée mais le vrai pouvoir sur le terrain est tenu par une seule caste de riches qui ne résulte purement et simplement que de nominations comme les ambassadeurs, les généraux de l’armée etc...

Combien de personnes dans les pays autoproclamés « démocratiques » savent qu’au Pérou la constitution interdit un deuxième mandat consécutif au président de la république sortant ? Combien de personnes savent qu’au Guatemala, non seulement le président sortant ne doit plus jamais se présenter comme candidat à cette fonction, mais qu’en plus à aucun degré de parenté, aucun membre de sa famille ne pourra plus prétendre à cette fonction ? Combien savent que le Rwanda est le pays qui intègre politiquement le mieux les femmes au monde avec 49% de parlementaires femmes ? Combien savent que dans le classement de la CIA 2007, sur 10 pays les mieux gérés au monde, 4 sont Africains ? Avec la palme d’or à la Guinée équatoriale dont la dette publique ne représente que 1,14% de son PIB.

La guerre civile, les révoltes, les rebellions sont les ingrédients d’un début de démocratie soutient Rousseau. Parce que la démocratie n’est pas une fin, mais un processus permanent pour réaffirmer les droits naturels des humains que dans tous les pays du monde (sans exception) une poignée d’hommes et de femmes, confisquant le pouvoir du peuple, l’oriente pour se maintenir aux affaires. On trouve ici et là des formes de castes qui usurpent le mot « démocratie » qui doit être cet idéal vers lequel tendre et non un label à s’approprier ou un refrain à vanter parce qu’on est juste capable de crier plus fort que les autres. Si un pays est calme comme la France ou les États-Unis, c’est-à-dire sans aucune révolte, pour Rousseau cela veut tout simplement dire que le système dictatorial est suffisamment répressif pour empêcher toute tentative de rébellion. Si les Libyens se révoltent, ce n’est pas une mauvaise chose. C’est prétendre que les peuples acceptent stoïquement le système qui les opprime partout dans le monde sans réagir qui est très mauvais. Et Rousseau de conclure : « Malo periculosam libertatem quam quietum servitium -traduction : S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ». Dire qu’on tue les Libyens pour leur bien est un leurre.

C- Quelles leçons pour l'Afrique?

Après 500 ans de relations de dominateur et de dominé avec l’Occident, il est dès lors prouvé que nous n’avons pas les mêmes critères pour définir le bon et le méchant. Nous avons des intérêts profondément divergents. Comment ne pas déplorer le Oui de 3 pays africains au sud du Sahara, Nigeria, Afrique du Sud et Gabon pour la résolution 1973 inaugurant la nouvelle forme de colonisation baptisée « protection des peuples », validant la théorie raciste que les Européens véhiculent depuis le 18ème siècle selon laquelle l’Afrique du Nord n’a rien à partager avec l’Afrique Subsah ari enne, l’Afrique du nord serait ainsi plus évoluée, plus cultivée et plus civilisée que le reste de l’Afrique. Tout se passe comme si la Tunisie, l’Égypte, la Libye, l’Algérie ne faisaient pas partie de l’Afrique. Même les Nations Unies semblent ignorer la légitimité de l’Union Africaine sur ses états membres. L’objectif est d’isoler les pays d’Afrique subsah ari enne afin de mieux les fragiliser et les tenir sous contrôle. En effet, dans le capital du nouveau Fond Monétaire Africain (FMA), l’Algérie avec 16 milliards de dollars et la Libye avec 10 milliards de dollars contribuent à eux tous seuls pour près de 62% du capital qui est de 42 milliards de Dollars. Le premier pays d’Afrique subsah ari enne et les plus peuplés, le Nigeria suivi de l’Afrique du Sud arrivent très loin derrière avec 3 milliards de dollars chacun.

C’est très inquiétant de constater que pour la première fois de l’histoire des Nations Unies, on a déclaré la guerre à un peuple sans avoir exploré au préalable la moindre piste pacifique pour solutionner le problème.

L’Afrique a-t-elle encore sa place dans une telle organisation ? Le Nigeria et l’Afrique du Sud sont disposés à voter OUI à tout ce que l’Occident demande, parce qu’ils croient naïvement aux promesses des uns et des autres de leur donner une place de membre permanent au Conseil de Sécurité avec le même droit de veto. Ils oublient tous les deux que la France n’a aucun pouvoir de leur attribuer le moindre poste. Si elle l’avait, il y a belle lurette que Mitterrand l’aurait faite pour l’Allemagne de Helmut Kohl. La reforme des Nations Unies n’est pas à l’ordre du jour. La seule manière de compter, est la méthode chinoise : tous les 50 pays africains doivent quitter les Nations Unies. Et s’ils doivent y retourner un jour, ne le faire que s’ils ont obtenu ce qu’ils demandent depuis longtemps, un poste pour toute la fédération africaine, sinon rien.

Cette méthode de la non-violence est la seule arme de justice dont disposent les pauvres et les faibles que nous sommes. Nous devons tout simplement quitter les Nations Unies, car cette organisation de par sa configuration, de par sa hiérarchie est aux services des plus forts.

Nous devons quitter les Nations Unies afin de marquer notre réprobation de cette conception du monde basée uniquement sur l’écrasement du plus faible. Tout au moins ils seront libres de continuer de le faire, mais pas avec notre signature, pas en rappelant que nous sommes d’accord alors qu’ils savent très bien qu’ils ne nous ont jamais interrogés. Et même quand nous avons donné notre propre point de vue, comme la rencontre de samedi 19/3 à Nouakchott avec la déclaration sur la contr ari été à l’action militaire, ceci a été passé tout simplement sous silence pour aller accomplir le forfait de bombarder le peuple africain.

Ce qui arrive aujourd’hui est le scén ari o déjà vu auparavant avec la Chine. Aujourd ’hui, on reconnaît le gouvernement Ouattara , on reconnaît le gouvernement des insurgés en Libye. C’est ce qui s’est passé à la fin de la deuxième guerre mondiale avec la Chine. La soit disant communauté internationale avait choisi Taiwan comme unique représentant du peuple Chinois en lieu de place de la Chine de Mao. Il faudra attendre 26 ans, c’est-à-dire le 25 octobre 1971 avec la résolution 2758 que tous les Africains devraient lire, pour mettre fin à la bêtise humaine. La Chine est admise, sauf qu’elle a prétendu et obtenue d’être membre permanent avec doit de veto, si non elle n’entre pas. Cette exigence satisfaite et la résolution d’admission entrée en vigueur, il faudra attendre un an pour que le 29 septembre 1972, le Ministre Chinois des Affaires Étrangères donne sa réponse avec une lettre au Secrétaire Général des Nations Unies pas pour dire Oui ou Merci, mais pour faire des mises au point, en garantie de sa dignité et de sa respectabilité.
Qu’est-ce que l’Afrique espère obtenir des Nations Unies sans poser un acte fort pour se faire respecter ? On a vu en Cote d’Ivoire un fonctionnaire des Nations Unies se considérer au dessus d’une institution constitutionnelle de ce pays. Nous sommes entrés dans cette organisation en acceptant d’être des serfs et croire que nous serons invités à table pour manger avec les autres dans les plats que nous avons lavés est tout simplement crédule, pire, stupide. Quand l’UA reconnaît la victoire de Ouattara sans même tenir compte des conclusions contraires de ses propres observateurs envoyés sur le terrain, juste pour faire plaisir à nos anciens maîtres, comment peut-on nous respecter ? Lorsque le président Sud-Africain Zuma déclare que Ouattara n’a pas gagné les élections et change à 180° après un tour à P ari s, on peut se demander ce que valent ces dirigeants qui représentent et parlent au nom de 1 milliard d’Africains.

La force et la vraie liberté de l’Afrique viendront de sa capacité à poser des actes réfléchis et en assumer les conséquences. La dignité et la respectabilité ont un prix. Sommes-nous disposés à le payer ? Si non, notre place reste à la cuisine, aux toilettes pour garantir le confort des autres.

Genève le 28/03/2011

Jean-Paul Pougala
Ecrivain
Directeur de l’Institut d’Études Géostratégiques
Professeur de sociologie
Université de la Diplomatie de Genève
Suisse.

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 16:04

Dans mon article "Postcolonial racism in France: Systemic and institutionnal reproduction of negative representations of colonized people", publié le 24 septembre 2009 sur ce blog, je démontre les bases, les racines des comportements et discours racistes et xénophobes actuels envers les françaises et les français d'origine africaine et arabe.

Aujourd'hui, avec l'extrême droitisation ou la droitisation à l'extrême, le sujet est plus que d'actualité. A l'UMP, l'hostilité à l'égard des "étrangers" ou toute personne considérée en tant que tel est manifeste. Au-delà d'une stratégie électoraliste pour les présidentielles 2012, les mots, les déclarations dépassent tout entendement. Après le "un ça va, c'est quand ils sont nombreux que ça pose problème" de Bruce Hortefeux, on a aujourd'hui "l'accroissement du nombre de musulmans en France pose problème" de Claude Guéant qui, pour aller au bout de sa logique, ambitionne de "réduire l'immigration légale" en l'occurrence "le nombre de personnes admises au titre de l'immigration du travail" et les regroupements familiaux. Esprit de Vichy? Chasser le naturel, il reviendra au galop, ont bien souligné "nos ancêtres les Gaulois".

Du débat sur l'identité national au débat sur la laïcité, en passant par la loi sur le port du Niqab, les "néoreacs" de l'UMP se veulent défenseurs d'un occident blanc, d'une identité républicaine "blanche", catholique. A cela s'ajoute les différentes sorties médiatiques d'Eric Zemmour qui se positionne comme pourfendeurs du racisme "antiblanc" et postcolonial! A la radio, à la télévision, dans la presse écrite et virtuelle, l'image du Français idéal que l'on nous présente est définie par deux critères: la couleur blanche de la peau (la "souchesation" du français d'origine) et sa culture d'origine (le catholicisme, les coutumes de sa région, de son "terroir", éventuellement taxées de "gauloises").

En effet, on peut se poser les questions suivantes:

- Comment penser la question d'identité d'un groupe d'individus dans le cas de la nation en tant qu'ensemble hétéroclite de populations regroupées sur un territoire et marquée de sceau de nationalité?

- Existe-t-il une identité nationale immuable? Seules l'histoire de l'Etat-nation (1870) et la nouvelle législation sur la nationalité qui en est suivie (1889) peuvent nous apporter des éléments de réponse.

- Qu'est-ce qui fait d'un français un français? La couleur de sa peau? la tradition "gauloise"? Seule l'histoire des idées politiques peut nous éclairer sur le sujet.

Alors que la communauté internationale a dédié cette année aux personnes d'ascendance africaine, en tant que groupe distinct, groupe des victimes particuliers qui continue de souffrir de discrimination, héritage historique de la traite transatlantique  des esclaves, dont les droits doivent être promus et protégés, la France est encore hantée par ses vieux démons esclavagistes, colonialistes et vichystes. Non seulement les noirs et les arabes en France sont victimes de discriminations, mais encore sont confrontés régulièrement au racisme.

Théorie née au XIXème siècle, fondée sur la croyance d'une supériorité, la pureté de la race blanche sur d'autres races, et donc à la domination de celle-ci sur les autres races, les comportements raciste et xénophobe ont en commun la perception de l'"Autre" comme différent, inférieur ou mauvais. Ils relèvent tous deux de ce qu'Albert Memmi qualifie de "l'hétérophobie" et reposent sur un même préjugé : la conviction de différences des valeurs entre les groupes humains qui s'accompagnent d'une représentation stéréotypée des particularités physiques visibles ou des caractéristiques culturelles, linguistiques ou religieuses attribuées aux membres d'un même groupe. Ce qui débouche inéluctablement sur la haine, l'exclusion, la violence et, à titre collectif, sur un racisme institutionnel ou d'Etat comme c'est le cas aujourd'hui en France.

Pour conclure, je me dois de souligner que racisme et xénophobie sont contraires aux principes même de la République, notamment celui de l'égalité, et sont incompatibles avec les principes de la démocratie. En allumant la mèche de la haine, en instituant le profilage racial, l'Elysée fonce dans la dérive.

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 14:26

Dans ses multiples et différentes intervention sur terrain, les casques bleus de l'ONU, ont très souvent rencontrés des situations inédites, complexes, inextricables et difficiles à résoudre, des "états de violence" (Frédéric GROS, Paris, Gallimard, 2006) qui " transforment le rapport à la mort, (...), imposent toujours plus la logique d'une destruction unilatéral de civils démunis, brisant un rapport ancestral d'égalité et d'échange" (F. GROS).

Ces "transformations de la guerre" (Jean-Paul JOUBERT, Paris, L'harmattan, 2002) présentent un caractère catastrophique des conflits armés et un risque systémique dans la mesure où, non seulement il y a complémentarité et interdépendance entre facteurs pluriels, avec des régulations défaillantes et des réponses conduisant à accroître la crise à un niveau collectif, mais encore parce que les phénomènes font tâche d'huile à une échelle infra et internationale.

Face à cette situation, il est donc impératif de prendre des nouvelles initiatives, d'avoir des nouvelles intelligences sur le plan international pour que les opérations de maintien de la paix aboutissent à des succès. Des nouvelles stratégies de prévention doivent être envisagées, des actions variées doivent être menées et des moyens consistants doivent être engagés le plus en amont possible du déclenchement des hostilités pour contrer les ambitions guerrières de ceux à qui profitent les violences armées: les Seigneurs de guerre.

Considérant que "l'instauration de la paix passe d'abord par une bonne connaissance des mobiles belligènes qui conduisent aux guerres" (Gaston BOUTHOUL, Paris, Payot, 1991), il est impératif de procéder à l'évaluation et à la compréhension de la situation sur terrain, et décider les actions dont le contenu doit être parfaitement ajusté aux réalités sur terrain. 

Ma proposition est que les opérations de maintien de la paix doivent être faites à partir d'une étude polémologique qui définirait les signes de fragilité et d'instabilité que dégage une situation belliciste, et des crises qui peuvent en résulter. La polémologie permet d'imaginer tous les scenarii catastrophiques possibles, de déterminer les facteurs et les acteurs du conflit afin d'inventer les actions qui éviteraient l'engrenage de la décomposition du système comme cela fût le cas en Somalie (1991), au Rwanda (1994) et, depuis 1996, en RD Congo. C'est dans cette hypothèse que l'irénologie, en tant que théories et pratiques de la paix, rejoint la polémologie.

Examinant les tenants et les aboutissants des opérations de maintien de la paix menées en Afrique subsaharienne, ma conviction est que la prévention des conflits et la stabilisation des Etats ne peuvent se réaliser sans la conjugaison d'activités civiles et militaires cohérentes, imbriqués les unes dans les autres, et conduites sur le long terme. L'outil militaire de l'ONU doit être adapté à la finalité des actions civiles, c'est-à-dire au bénéfice de la préservation de la dimension humaine, de l'action économique, sociale et politique.

Cependant, force est de reconnaître la complexité des interactions entre différents domaines et lignes d'interventions. de l'imposition du cessez-le-feu aux programmes de renforcement, en passant par le DDR (désarmement-démobilisation-réinsertion), il est prépondérant de souligner l'importance du social et de la solidarité humanitaire dans la restauration et le développement des fonctions élémentaires de la vie locale, de celle des populations affectées par les conflits armés, de leur administration, et de leur gouvernance politique locale. J'insiste ainsi sur l'exigence que tous les acteurs de la stratégie préventive doivent s'évertuer être en mesure de coordonner les multiples domaines d'intervention avec les populations locales. Ce qui nécessite des qualités relationnelles et des compétences particulières qui permettent, non seulement de nouer des bonnes relations avec la population, mais encore d'analyser avec discernement les besoins de celle-ci, ainsi que l'extrême complexité des problèmes à résoudre, en l'occurrence la question des différents groupes armés qui contrôle le terrain, sèment la terreur et la violence. Aussi faut-il éviter, comme cela a été le cas à l'est de la RD Congo, que la zone de sécurité créée et concernée ne devienne un refuge idéal des bases d'entrainement et de soutien pour tout type d'activité illicite (groupes terroristes, mafieux, organisation criminelle).

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 18:02

"Moi, je me suis exilé. Mais ceux qui sont restés se sont exilés en eux". 

Contrairement à mes habitudes, aujourd'hui je ne vais pas signer un article comme il est de mon habitude à chaque commémoration du Génocide des Tutsi et massacres des Hutu en 1994. Aujourd'hui il va être question des quelques réflexions.

Primo, je considère que la commémoration du Génocide des Tutsi et massacres des Hutu doit concerner tous les Rwandais, femmes et hommes, jeunes et vieux. Mais tel n'est pas le cas aujourd'hui. Pourquoi?

Tout simplement parce qu'à mon humble avis:

- Tout est mensonge au Rwanda: mon pays se meurt dans le mensonge et la fausse morale. Seule l'enrichissement personnel des hommes au pouvoir est valeur morale.

- Il est difficile de survivre avec la frustration et la honte : le problème qui se pose effectivement est, d'un côté, d'essayer de comprendre pourquoi la communauté ethnique dite "hutu" s'isole ou se sent beaucoup moins concernée par cette commémoration, et de l'autre, de s'interroger sur le contexte, les motivations et les conséquences éventuelles exclusion.

- Mon pays d'origine ne respecte pas la dignité, n'a plus d'hommes et de femmes dignes de ce nom à cause de ce que Jean-François Bayart appelle Politique du ventre. Très souvent, on évoque l'exclusion économique, politique, sociale et politique pour expliquer l'escalade de la violence qui a conduit au Génocide. Mais force est de constater que le mal qui a conduit à ce que des milliers des populations innocentes soient tuées non pas pour le tort qu'ils ont faits (même si je ne suis pas partisan de la peine de mort) est toujours présent dans le pays de mille collines : aujourd'hui comme jadis, les gens sont incriminés pour leurs possessions, leurs opinions politiques, leur identité; ce qu'ils sont, la façon dont ils sont identifiés ou s'identifient eux-mêmes.

Pour finir ma petite réflexion et à l'hommage de tous les personnes innocentes qui sont morts pendant le Génocide et massacres de 1994, je tiens à citer cette prose de Birago Diop:

"Ceux qui sont morts ne sont jamais partis: Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire et dans l'ombre qui s'épaissit. Les Morts ne sont pas sous la Terre: ils sont dans l'Arbre qui frémit, Ils sont dans le Bois qui gémit, ils sont dans l'eau qui coule, ils sont dans l'Eau qui dort, ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule: Les Morts ne sont pas morts. (...). Ecoute dans le vent, le Buisson en sanglots : C'est le Soufle des Ancêtres morts, Qui ne sont pas partis, Qui ne sont pas sous la Terre, Qui ne sont pas morts."


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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 14:07

« Nous sommes bien obligés de reconnaître (…), que la guerre continue d’être un fléau jusqu’à présent inséparable de toutes les formes d’Etats. Cela montre qu’on ne peut la considérer à la légère comme un phénomène erratique lié aux caprices et à l’humeur plus ou moins méchante des peuples ou leurs chefs. Nous sommes incontestablement en présence de l’une des fonctions sociales les plus solidement ancrées. »


                        (Gaston Bouthoul)

 

En quête de nouveaux alliés capables de la promotion de leurs intérêts, les démocraties occidentales, animées par La fin de l’histoire[1] et la « fin des idéologies »[2], se sont livrées à une lutte d’influence entre les Etats-Unis (soutenus par la Grande Bretagne), à la recherche de nouveaux leaders, et la France qui soutenait à tout prix son  pré carré. Les Etats-Unis, dans le but de renverser la donne, ont soutenu aux plans financier, militaire et stratégique les différents mouvements rebelles, notamment la « National Resistance Army » (NRA) de Yoweri Kaguta Museveni pour la conquête du pouvoir en Ouganda et le Front Patriotique Rwandais (FPR) pour la conquête du pouvoir au Rwanda[3]. En effet, si la responsabilité de la Communauté internationale dans les conflits armés africains est incontestable, celle des grandes puissances, notamment la France, la Grande Bretagne, la Belgique et les EUA, dans les conflits armés qui minent l’Afrique des Grands Lacs, n'est pas moins évidente[4]. La crise en Afrique des Grands Lacs n’aurait l’ampleur qu’elle a s’il n’y avait pas l’attitude passive et l’obligeance de ces grandes puissances, dues aux calculs géopolitiques et à la volonté affichée des Américains de dessiner une nouvelle carte stratégique de l’Afrique.

 

Que les guerres civiles ougandaises, burundaises, rwandaises et congolaises soient une composante de la crise de l’Etat-nation ou de la faillite de l’Etat, cela ne fait aucun doute. La multiplicité d’acteurs infra-étatiques libres de souveraineté, la prééminence de logiques micro (paramètres individuels), macro (paramètres structurels) et micro-macro (paramètres rationnels) sur la conquête du pouvoir, l’invisibilité tactique des acteurs, l’intersubjectivité des luttes pour la reconnaissance et la délocalisation des combats, le rôle du transnational et les nouveaux rapports de « voisinage » ou d’« inimitiés » entre les Etats ou les peuples conséquents, les richesses sol et sous-sol, l’enclavement du Rwanda et de l’Ouganda … autant d’éléments que toute étude sur les conflits armés de l’Afrique des Grands Lacs doit mettre en exergue pour analyser le « chaos géométrique » qui gangrène cette sous-région. L’objet n’est pas de chercher à énumérer les facteurs polémologiques ou géopolitiques, mais d’offrir, à partir de ceux-ci, une lecture téléologique, c’est-à-dire la finalité, les tenants et aboutissants, la dynamique sous-jacente qui se cachent derrière le comportement politique des belligérants et des grandes puissances dans la région des Grands Lacs d’Afrique. Et ce, d’autant plus que les affrontements actuels sont le prolongement des conflits des années 1950, 1960 et 1970.

 

C’est vrai que la crise de la région des Grands Lacs s’enracine dans l’histoire sociopolitique des pays de la région. Mais elle a connu son apogée en 1990 avec la fin de la guerre froide. Au climat d’insécurité suscité par le conflit armé ougando-ougandais et rwando-rwandais s’ajoute, parallèlement, la guerre civile au Burundi. Ces trois crises se sont déroulées dans un contexte régional complexe, à telle enseigne que les conflits du Burundi, du  Rwanda et d’Ouganda ont gagné le Zaïre (RDC, depuis mai 1997), devenu ainsi le théâtre d’affrontements violents entre plusieurs antagonistes. Cette exportation des conflits a provoqué ce que l’on a appelé « la première guerre mondiale africaine »[5] à cause de l’implication, non seulement des pays des Grands Lacs, mais également des pays de l’Afrique centrale (Tchad) et de la Southern African Developpment Community (SADC), notamment l'Angola, le Zimbabwe, la Namibie. Ce fut le début de la régionalisation du conflit qui, non seulement détruisit les liens sociaux qui existent entre les peuples de la région, mais encore mit à mal les efforts consentis pour la paix dans le cadre de la coopération régionale, notamment  avec la création de la Communauté Economique  des Etats des Grands Lacs (CEPGL), de la Communauté Economique des Etats de l'Afrique Centrale (CEEAC), de l’East African Community (EAC) et de la SADC[6].

 

Cette situation de « chaos géométrique » a redessiné la géopolitique de la région des Grands Lacs et les grandes puissances occidentales en ont fait un instrument de leur politique dans la région. Ainsi, pour faire face au soutien que les anglo-saxons (les Etats-Unis d’Amérique et la Grande Bretagne) apportaient au mouvement rebelle rwandais FPR (soutenu par l'Ouganda), la France – estimant ses intérêts dans la région menacés – s’est rangée derrière les régimes dictatoriaux en place. Aussi faut-il admettre que les Etats de la région eux-mêmes ne sont pas restés indifférents à cette nouvelle carte géopolitique. Ces ingérences ont eu des conséquences désastreuses pour la stabilité des Etats de la région : elles ont créé des principautés (des pouvoirs de type médiéval) fondées uniquement sur la force des armes et le jeu d'influence des puissances protectrices et installé une situation d'instabilité généralisée : tout changement d'intérêts ou de rapports de forces au sein de la coalition des Etats protecteurs déclenchait systématiquement des rébellions. Tel a été le cas en RDC où les anciens alliés de Laurent-Désiré Kabila s'affrontent. Dans le même temps, par-delà l'émergence de tutelles africaines distinctes des tutelles coloniales, le droit d'ingérence a contribué à la violation du droit international, notamment le droit des conflits armés, et à la multiplication des registres.

 

Sur le plan géopolitique, force est de constater que, pour sentir ses effets bien au-delà des Grands lacs, la crise  rwandaise s'est révélée vecteur puissant de la recomposition géopolitique de la région : elle a façonné deux pôles de structuration géopolitique de l'influence anglo-saxonne et francophone. 

 

§         Au premier pôle correspond l'EAC (Eastern African Community) qui  regroupe le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie et, depuis le 6 juillet 2009, le Burundi et le Rwanda. En effet, une coalition hétéroclite s'est constituée, en octobre-novembre 1997, allant de l'Ouganda à l'Angola en passant par le Zimbabwe, le Rwanda et le Burundi, avec le consentement indirect de l'Erythrée, de l'Ethiopie, de la Tanzanie et du Kenya  contre le pouvoir de Mobutu, président du Zaïre (actuellement RDC). Cette configuration qui va de l'océan Indien (Mombasa, Dar-es-Salam) à l'océan Atlantique (Luanda, Matadi, Libreville, Douala) redessine l'Afrique médiane, jadis appelé « Mittel Africa » par la géopolitique allemande du 19ème siècle. Cet axe se situe à la jonction de l'Afrique pétrolière (de Luanda à Lagos) et de l'Afrique agropastorale (de Dar-es-Salam à Massoua). *

 

§         Autour du second pôle s'organisent deux cercles: 

  1. celui de la CEEAC associant la RDC, le Gabon, le Cameroun, le Tchad, la RCA, le Congo (Brazzaville) et les pays membres de la CEPGL, c’est-à-dire la RDC, le Rwanda et le Burundi
  2. celui de la SADC regroupant l'Angola, le Botswana, la RDC, le Lesotho, le Malawi, l'Île Maurice, le Mozambique, la Namibie, les Seychelles, la République Sud-Africaine (RSA), le Swaziland, la Tanzanie, la Zambie et le Zimbabwe.

 

Cela étant, la situation, telle qu’elle se présente actuellement dans la région des Grands Lacs, se définit par une crise de légitimité affectant les pays du champ, qui sont soit des « dictatures de droit » (Angola, Ouganda, RDC, Rwanda, Burundi, Erythrée), soit des « dictatures de fait » (Congo, Zimbabwe et Ethiopie). A cela s’ajoute le règne d’une culture de la violence étatique comme moyen de gouvernement dans les pays dirigés par les anciens rebelles : Zimbabwe, Ouganda, Rwanda, Burundi, Ethiopie, Erythrée, RDC, Tchad et Congo. Aussi faut-il souligner que ce sont les milices victorieuses, à la solde d’un clan ou d’une ethnie, voire d’un homme, qui paradent en lieu et place d’une armée républicaine ; c’est-à-dire d’une force publique garante de la sécurité des personnes et des biens, des institutions et de l’intégrité territoriale. Nombre d’Etats du champ et hors champ font face à des rébellions armées : Tchad, Ouganda, RDC, Burundi. Malgré une accalmie relative, ni les pays du champ (l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Zimbabwe, l’Angola, la RDC et le Congo) ni les pays hors champ (le Gabon, le Cameroun, le Tchad et le Soudan) ne sont encore sortis de la crise de l’Etat et de la société qui les ronge. Il est donc aujourd’hui prématuré de prédire qui dominera la région, eu égard aux vulnérabilités multiples dont souffrent les compétiteurs.

 

L’Angola paraît être le seul pays de l’Afrique médiane qui, à terme, pourrait disposer des moyens de la puissance régionale. Pays pétrolier en passe de concurrencer les monarchies du Golfe persique à la suite de nouvelles découvertes de gisements « off shore », il est un Etat semi-maritime, d’une superficie de 1.246.700 Km², disposant d’une population estimée à 11.000.000 habitants. Toutefois, le régime de Luanda souffre de trois handicaps :

-         la persistance d’une culture de violence étatique

-         la discontinuité géographique de la côte angolaise qui rend périlleuse la sécurisation de l’enclave de Cabinda où sont exploités les gisements les plus importants. Aussi faut-il souligner que les revendications indépendantistes de l’enclave de Cabinda constitue un enjeu territorial que Luanda est obligé de verrouiller son hinterland immédiat, en parrainant les régimes de Kinshasa et de Brazzaville. D’où son intervention dans les deux pays.

-         Le prix à payer pour la reconstruction d’un pays ravagé par vingt-quatre ans de guerre.

 

Ni pétrolier ni minier, dépourvu de profondeur, l’Ouganda reste un pays enclavé : il dépend de Kenya pour ses débouchés maritimes. Cependant, il doit son rayonnement au dynamisme de son Président Yoweri Kaguta Museveni – qui, à l’instar d’autres guérilleros gagnés à la cause de « good governance », du libéralisme économique et, de toute évidence des intérêts étatsuniens – a le statut de « Président-pivot » dans le dispositif américain visant à contenir l’islamisme soudanais et à conquérir la région. Les institutions de Bretton Woods – Le FMI et la Banque Mondiale – lui apportent un soutien financier important. Néanmoins, il n’a pas les moyens d’une puissance régionale, même si la sécurité de la frontière avec la RDC est une obsession partagée avec le Rwanda et Burundi. Aussi faut-il souligner que la double défaite subie à Kisangani (RDC) face aux hommes de l’APR, lors de ses affrontements militaires avec le Rwanda, a affaibli son influence et réduit son poids dans la région. Faut-il également rappeler que le choix de Museveni d’organiser et de soutenir la rébellion du FPR contre le Rwanda en 1990 fut dicté par l'administration Clinton dans son souci de guerre contre le terrorisme au Soudan engagé après le coup d’Etat d’Omar El-Béchir en 1989[7]. Initialement, après la fin de la guerre froide au cours de laquelle Mobutu a joué un rôle important en faveur des intérêts occidentaux, l'administration Bush (père), en conformité avec Mitterrand, voulait se débarrasser des « alliées désormais gênants ». Il fallait, comme alliés, des régimes plus démocratiques. La visite à Kinshasa, le 24 mars 1990, de James Baker, le Secrétaire d’Etat américain, au Président Mobutu pour le remercier confidentiellement des services rendus mais qui, malheureusement, ne seraient plus nécessaires, s’inscrit dans cette logique de renversement d’alliances.

 

De son côté, Mitterrand a préféré une action plus spectaculaire avec son discours lors du Sommet Franco-africain à la Baule en juin 1990. Le résultat fut l’organisation de la plus longue conférence nationale souveraine au Zaïre et l’avènement du multipartisme au Rwanda, considéré comme un « aggiornamento politique »[8] par le Président rwandais de l’époque, le Général Major Habyarima Juvénal.

Mais puisque les exilés Tutsi en Ouganda n'avaient pas de chance de gagner des élections et qu’il fallait que Museveni se décharge de ces exilés devenus encombrants dans son pays, la solution fut de lancer une attaque contre le Rwanda à partir de l’Ouganda, pour conquérir plus tard la RDC. On se souviendra que, suite à la débâcle subie à Mogadiscio, le  3 octobre 1993, Clinton avait déjà décidé de retirer tous les soldats américains de l'Afrique considérée comme « sans importance économique et politique »[9]. Pour les EUA, l'Ouganda représentait ainsi un rempart contre le Soudan et il fallait accepter ses conditions.

 

Concernant le Rwanda, il fallait laisser tomber les Accords d'Arusha et permettre au FPR de prendre le pouvoir à Kigali et établir un régime pro-américain qui ferait la liaison entre l'Ouganda et la province orientale pour approvisionner les rebelles du Soudan du sud, ce que Mobutu a toujours permis. D’autant plus que le régime en place à Kigali avait déjà multiplié des erreurs politiques.

De son côté, Mobutu aussi fut « libéré » de la pression démocratique exercée par Tshisekedi. Tout d'un coup, Mobutu apparut de nouveau sur la scène internationale parce qu'il était prêt à recevoir les réfugiés hutu prévisibles pendant la conquête du pouvoir par le FPR. Mais lorsqu’on apprit la gravité de sa maladie en 1996, il fallait le remplacer et éviter l'arrivée au pouvoir du nationaliste Tshisekedi peu susceptible de jouer le jeu anti-Khartoum. C’est dans ce contexte que Museveni fut chargé de chercher la « pièce de rechange » en la personne de Laurent-Désiré Kabila et, avec Paul Kagame, ils en furent leur allié pour poursuivre les Hutu réfugiés au Congo et conquérir le Zaïre. D’où l’intervention rwandaise et ougandaise en RDC qui fut présentée au monde comme une mesure contre la « menace du retour des génocidaires » au Rwanda et pour le changement au Zaïre. L’avancée de Kagame sur le sol congolais répondrait aussi à un vieux rêve issu du supposé mythe de l’empire Hima[10] : s’approprier les deux Kivu, terres toujours enviées par ses aïeux. La guerre de l’AFDL aurait pu prendre fin après la chute de deux Kivu si les Américains n'avaient pas voulu mettre en place Laurent-Désiré Kabila à Kinshasa. L'administration Walker Bush était prête à accepter ce marché passé mais refusait d'honorer la promesse de Madeleine Albright de céder les Kivu au Rwanda. Lors de la visite de  Kagame et de Joseph Kabila à Washington fin janvier 2001 le nouveau ministre des affaires étrangères américain Colin Powell leur a signifié que les frontières du Congo ne devaient souffrir d’aucune modification, une position réaffirmée par Condoleezza Rice lorsque Nkunda et Kagame ont réitéré leur démarche. Mais le signal fort est venu de Mme Clinton lors de son périple africain en août 2009. En rencontrant Joseph Kabila à Goma, elle a signifié à Kagame que les frontières du Congo sont intangibles. Revirement d’alliances ? Même si le gouvernement américain aident la RDC à traduire les auteurs de crimes de guerre devant la justice[11], il est encore trop tôt pour savoir s'il s'agit déjà d'un changement définitif de la politique américaine en faveur de la paix dans la Région des Grands Lacs africains. D’autant plus que l’on ne connaît pas encore l'analyse que fait le Pentagone des intérêts militaires dans la Région.

 

Champ de ruines et de pillages, la RDC est victime aussi bien de son espace que de ses potentialités minières[12]. Ce pays a été réduit à l’impuissance pour longtemps par la faillite ou la faiblesse de l’Etat[13] et la débâcle économique et sociale. Si les 32 ans de « Mobutisme » en sont la cause principale, la guerre infligée par ses voisins du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda a, pour le moins que l’on puisse dire, fragilisé les institutions et étouffé toute espérance d’un avenir prospère. Le « Kabilisme » qui s’est en effet révélé, à l’usage, « un messianisme révolutionnaire » s’est effondré avant même d’exister, à cause du continuum de la violence et du coup d’Etat qui a coûté la vie à Laurent-Désiré Kabila. Après la mort celui-ci, Kagame aurait obtenu de ses alliés américains et européens - l’intervention de l’Eufor au Congo est à situer dans ce contexte - que la RDC soit dirigée par « un jeune inoffensif » en la personne de Joseph Kabila. Ceci permettrait au Rwanda de faire main basse sur les richesses du Congo et d’être sûr que le danger pour la lutte contre son pouvoir ne viendrait pas de la RDC. 

 

Enclavé, surpeuplé (plus de 300 habitants/Km²) et dépourvu d’espace et de ressources tant minières que pétrolières, le Rwanda, avec ses 26 338 Km² et ses plus de 8 millions d’habitants, reste dans le rang des pays pauvres : il occupe la 164ème place. Par conséquent, il ne peut pas devenir une puissance régionale. D’ailleurs, il risque d’être ravagé par la famine. Cette situation n’épargne pas le Burundi voisin qui, depuis 1973, vit dans une violence armée.

 

Certes, c’est depuis longtemps que la région des Grands Lacs est en crise à cause de l’animosité entre Tutsi et Hutu, entretenue depuis l’époque précoloniale et exacerbé par le protectorat belge. Ce conflit entre « les frères ennemis » de la région a toujours engendré des guerres meurtrières au Rwanda, au Burundi et plus récemment en RDC. Mais c’est avec le soutien inconditionnel du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda, que la rébellion congolaise conduite par l’AFDL de Kabila (Laurent-Désiré) – vieille figure de la rébellion zaïroise – va entamer sa marche vers Kinshasa en mai 1996 et connaître ses premiers succès militaires avec le démantèlement des camps des refugiés hutus, la conquête des villes d’Uvira, de Bukavu et de Goma (janvier 1997), de Kisangani (mars 1997), de Lubumbashi (9 avril 1997) et de Kinshasa (mai 1997) et, enfin, le renversement du régime Mobutu. Renversement d’alliances, voltefaces diplomatiques… les anciens alliés eux-mêmes n’ont cessé de se désolidariser : Kigali et Kampala tentent un coup d’Etat militaire à Kinshasa, fomentent des mutineries armées qui aboutiront à un deuxième épisode de la guerre. Les rebelles emmenés par le chef d’Etat major limogé, James Kabarebe, s’emparent de Kivu avant d’engager une nouvelle marche sur Kinshasa et de se brouiller avec l’armée Ougandaise dans un affrontement sanglant à Kisangani. Le 20 août 1997, le Zimbabwe, l’Angola, la Namibie envoient des troupes pour sauver le régime Kabila alors qu’au départ l’Angola était allié du Rwanda et du Burundi dans la campagne militaire qui a renversé Mobutu.

 

Plus que par les mobiles ethno-identitaires, la chasse aux génocidaires s’est transformée en pillage affairiste des ressources naturelles. Selon les différents rapports des observateurs internationaux indépendants et des spécialistes de la région, les motivations et la durée de la guerre en RDC tiennent aux bénéfices de l’exportation des richesses minières (diamant, or, colombo-tantalite, cuivre, cobalt, manganèse, étain, niobium, plomb, etc.) et de bois. Et, aujourd’hui, il se vérifie que le pillage affairiste des ressources naturelles de la RDC constitue le moteur de l’activité économique privatisée du Rwanda qui oriente les investissements, en produit le chiffre d’affaires et en affecte les bénéfices. Ce sont donc les intérêts financiers privés issus de cette activité militaro-économique qui orientent les choix de crises dans la région des Grands Lacs d'Afrique. Et il s’avère même que les réseaux rwandais de la guerre en RDC s’écartent de leur légitimité initiale revendiquée : ils ne trouvent leur logique d’existence que dans la crise elle-même, c’est-à-dire dans le maintien de la situation de guerre et les fractures sociales, l’anxiété et les violences conséquentes. De l’AFDL au CNDP, en passant par le RCD-Goma, les rébellions à l’Est de la RDC assurent leur mainmise sur les Tutsi grâce au spectre du « retour » des Interahamwe[14], créent et propagent la fracture sociale[15]. Ceci dit, les nouveaux pouvoirs rebelles (les Maï-Maï et les rebelles dits « Banyamulenge ») puisent dans la guerre leur identité initiale et prétendent y fonder leur légitimité. Cette stratégie se manifeste dans la recherche permanente d’alliances pour élargir l’assise des réseaux de la guerre. Force est de constater que ces alliances sont sans rapports obligés avec l’identité ni l’intérêt des groupes qu’elles prétendent représenter ou défendre. Exercées dans le dos des adversaires, ces alliances constituent, par contre, le vecteur de la dissémination du conflit. D’où l’intérêt d’examiner les causes endogènes et exogènes de la bellicité.



[1] FUKUYAMA Francis., « The end of History », in The National Interest, article repris dans Commentaire, n° 47, automne 1989.

[2] [2] BELL Daniel, La fin des idéologies, traduit de l’américain par BÂILLON Emanuelle, préface de BOUDON Raymond, Paris, PUF, 1997,403 p.

[3] PHILPOT Robin, ça ne s’est pas passé comme à Kigali, Paris, Duboiris, 2004, 238 p.

Selon la presse montréalaise : « Philpot présente le génocide comme une conséquence d’un complot américano-britannique visant à soutenir le Front patriotique rwandais, d’ascendance tutsi, contre le gouvernement républicain à majorité hutu de Juvenal Habyarimana. »

[4] PEAN Pierre, Les Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Paris, Fayard, 2010, p. 570 p. Dans cet ouvrage, l’auteur révèle les dessous du Grand Jeu africain des puissances occidentales et les affrontements feutrés entre elles. Il démontre comment après la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis, aidés notamment de la Grande-Bretagne et d’Israël, ont décidé d’étendre leurs aires d’influence sur le continent africain, en réduisant notamment le pré carré français. BRACECKMAN Colette (op. cit.,  Paris, Fayard, 2003),  explique comment la région des Grands Lacs est convoitée et démontre comment elle est à la base de la configuration stratégique planétaire à laquelle s’emploient les grandes puissances, notamment les EUA, la France, la Grande Bretagne et la Chine.

L’enquête de PHILPOT Robin (op. cit, Paris, Duboiris, 2004) révèle, derrière les mots, une entreprise de déstabilisation et de remodelage de la région.», écrit Africa international.

[5] FILPO Blandine, « RDC-Congo : retour sur la “première guerre mondiale africaine”, dans Médiapart, 1à octobre 2008. http://www.mediapart.fr/journal/international/101008/rdc-congo-retour-sur-la-premiere-guerre-mondiale-africaine (page visitée le 27 mai 2010).

[6] Calquées sur le modèle européen, ces organisations sous-régionales ont été créées dans un esprit de coordination pour éviter des disparités entre les structures politiques et socio-économiques existant au sein des Etats. Il ne s'agissait pas de rendre tous les Etats égaux, mais de rendre la participation effective de tous les Etats dans la recherche de la concorde régionale et de la paix. Mais force est de constater que l'intégration  régionale a malheureusement connu plusieurs  revers à cause des conflits armés. En ce qui concerne le cas particulier de la CEPGL, fondée le 20/09/1976 et qui rassemble au sein d'institutions communes la RDC, le Rwanda et le Burundi, il est à souligner que, comme stipulé dans les accords de création signé à Gisenyi (Rwanda), son but principal est l'intégration économique, la coopération transfrontalière, ainsi que la facilitation de mouvement des personnes et des biens. Parmi les secteurs favorables à cette intégration économique régionale figurent les infrastructures, le transport et communication, le secteur bancaire, l'énergie et l'agriculture. Ils constituent le moteur de relance de la CEPGL. D'où la création de la BDGL (Banque de développement des Etats de Grands lacs), de l'IRAZ (Institut de Recherche Agronomique et Zootechnique), de la SINELAC (Société Internationale d'Electricité des Pays des Grands Lacs) et de l'EGL (Energie pour les pays des Grands Lacs) comme institutions clefs de la CEPGL. Chacune de ces institutions était organisée selon les méthodes qui lui étaient propres en distinguant bien les fonctions politiques aux fonctions techniques, confiées aux techniciens et experts qui, aux compétences bien reconnues, étaient à la tête de  l'organisation fonctionnelle. Bien que distinctes, les fonctions de ces organisations étaient interdépendantes et s'enrichissaient en expériences. 

Il faut toutefois souligner que le point d'aboutissement de la pensée de la création de la CEPGL était l'élimination de possibilité de la guerre entre les Etats de la sous-région. Mais tel n'a pas été le cas. Cet aspect d'élimination de toute possibilité de guerre entre les nations s'est effondré avec le litige frontalier entre le Zaïre (actuellement RDC) et le Burundi en 1986, lequel litige portait sur la zone de Gatumba. A cela s'est ajouté la guerre ougando-rwando-rwandais (1990 à 1994) et la guerre civile au Burundi (1993 - à aujourd'hui) qui se sont étendues en RDC en mai 1996, provoquant la décomposition de l'Afrique centrale dans l'ensemble. 

[7] MASHIMANGO Abou-Bakr, Transnationalisme ethnique, Etats et Conflits armés. Approches sociopolitiques de la bellicité dans la Corne de l’Afrique : 1961-2006, Thèse de Doctorat, Lyon, Université jean Moulin Lyon 3, 2010, 570 p. La « structural war » (James Rosenau) en tant que crise qui  touche le niveau fondamental des structures sociales et le niveau conjoncturel de l’exercice du pouvoir au quotidien a des conséquences énormes sur la vie interne des Etats : elle génère des violences intérieures catastrophiques qui, au nom du « devoir d’ingérence humanitaire » ou de lutte contre le terrorisme international, entrainent une intervention étrangère ou une « contagion » au-delà des frontières (p. 452). Et ce, d’autant plus que la construction de l’Etat de droit, selon le modèle occidental de l’Etat-nation a été un échec : comme on peut le constater en Somalie, la faillite de l’Etat postcolonial traduit une triple crise de sens, de direction et de projet de société. Cette crise du modèle de l’Etat-nation en Afrique n’est pas sans conséquence sur les principes caractéristiques des relations internationales, à savoir : la souveraineté, la sécurité et la territorialité des Etats dont le droit, voire le devoir d’ingérence, est apparu comme la nouvelle donne des relations internationales. Ce qui, aux termes de Bertrand Badie, dénote la déchéance même du concept de souveraineté (p. 96). 

[8] Dans son discours du 5 juillet 1990, Président Juvénal Habyarimana annonce la fin du cumul entre sa fonction de Président de la République et celle de Président du parti unique MRND, ainsi que l’amorce d’un processus démocratique avec la reconnaissance du multipartisme.

[9] Cette décision a provoqué une réaction de la part des milieux politiques et militaires américains qui avaient en vue les intérêts sécuritaires que le Soudan représente dans la stratégie américaines au Proche orient : les EUA avaient donc besoin de gens capables de se battre contre Omar El-Béchir et Museveni était à même de le faire mais en contre partie, il fallait l’aider à se débarrasser des Tutsi Rwandais en Ouganda et  le « libérer » des exigences démocratiques dans son propre pays (et au Congo).

[10] International Alert, Les Mots Qui Tuent. Rumeurs, préjugés, stéréotypes et mythes parmi les peuples des pays des Grands Lacs d’Afrique, Kenya, 2007, 63 p. http://www.international-alert.org/pdf/Les_mots_Qui_Tuent.pdf

Selon Sévérin MUGANGU, Paulin BAPOLISI, Vincent MUKWEGE, Elly HABIB et Augustin CHABWINE : « La rumeur rapporte que les Tutsi du monde entier travaillent en réseau ou “network”  comme les juifs sous le sionisme, dans le but d’étendre les frontières rwandaises et ériger l’empire Hima/Tutsi dans la région des Grands Lacs, en grignotant sur les territoires des pays voisins et en falsifiant les données historiques » (p.22).

Lire aussi SINDAYIGAYA Jean Marie, Grands Lacs : Démocratie ou ethnocratie ?, Paris, L’Harmattan, 1998.

[11] Selon mediacongo.net du 27/10/2010, les Etats-Unis aideraient la RDC à arrêter et à traduire les auteurs de crimes de guerre devant la justice internationale, aurait déclaré à Kinshasa l'ambassadeur des Etats-Unis itinérant pour les crimes de guerre, Stephen Rapp. Le diplomate américain, en visite de travail en RDC, aurait souligné la volonté du gouvernement américain de travailler en collaboration avec le gouvernement congolais pour mettre fin au cycle de violences qui touche l'Est de la RDC. Le représentant des Etats-Unis pour les crimes de guerre a passé sept semaines dans l'Est de la RDC où il a eu des entretiens avec des autorités civiles et militaires congolaises, des responsables de la Société civile et des défenseurs des droits de l'homme. « Je suis venu écouter les Congolais de tous les horizons, les acteurs de la société civile, les dirigeants politiques sur des cas graves de violations des droits de l'homme dans l'Est de la RDC. Des témoignages que nous avons recueillis sont très poignants. Nous travaillerons avec les autorités congolaises pour que les auteurs de ces crimes commis durant la période de la guerre civile en RDC soient sanctionnés et traduits devant la justice. Il faut que le droit et la justice soient restaurés », aurait-il déclaré. Il aurait en outre affirmé qu'à son retour à Washington, il s'entretiendra avec la Secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton pour élaborer un programme d'appui et d'assistance au système judiciaire congolais et noté que le rapport Mapping sur la RDC, les différents rapports de la Mission de l'ONU pour la stabilisation au Congo (MONUSCO) constituent une base de données importantes pour démasquer les auteurs de crimes de guerre en RDC avant de les traduire devant un tribunal.

[12] BRAECKMAN Colette (op. cit., 2003) affirme : « Trop longtemps, en effet, au gré des prédateurs rôdant dans la région, la dictature de Mobutu a été un frein à l’exploitation du cobalt, de l’or, du diamant, du colombo-tantalite et du pétrole : il était urgent d’ouvrir les immenses réserves congolaises aux prospecteurs et aux aventuriers. Dans le même temps, les pays voisins – Rwanda, Ouganda, Zimbabwe – rêvaient de bâtir leur développement sur les ressources puisées chez leur voisin. Mais Laurent-Désiré Kabila, le tombeur de Mobutu, qui aurait dû être le fondé de pouvoir de ce vaste projet régional, ne tarda pas à renier ses promesses. Telle fut la raison profonde de l’éclatement du conflit. »

Cette affirmation est étayée par PEAN Pierre (2010). Evoquant  le pillage du Congo par le Rwanda, l’Ouganda, divers groupes mafieux et de nombreuses multinationales (pp  457-478), il souligne les opérations  réseau d’élite gérées par le Bureau Congo de l’APR, les stratégies et sources de revenus, le conflit armé et conséquences.

[13] PEROUSE DE MONTCLOS Marc-Antoine, Etats faibles et sécurité privée en Afrique noire. De l’ordre dans les coulisses de la périphérie mondiale, Paris, L’harmattan, 2008, 204 p.

Selon l’auteur, la défaillance ou la faiblesse des Etats africains relève de problèmes tant structurels que conjoncturels. Elle n’est ni récente ni limitée géographiquement et est caractérisée par une économie politique de la violence et du racket qui consiste à rançonner la population au  nom de l’Etat et au service d’intérêts privés. Ces pratiques d’extorsion ne sont des simples dérapages des agents. Par contre, au vu de leur caractère systématique, notamment au Burundi et en RDC, il convient assurément de les avoir à l’esprit si l’on veut réformer en profondeur les appareils sécuritaires des pays en développent. Dans le même ordre d’idées, l’auteur préconise de dépasser les habituels lieux communs sur la prétendue « nouveauté » des phénomènes de privatisation de la sécurité depuis la fin de la guerre « froide ».

 

[14] Milice qui, en 1994, a commis un Génocide au Rwanda sous l’organisation et l’autorité du parti MRND-CDR.

[15] La fracture sociale rompt les liens de la solidarité générale des peuples et favorise le replie sur des solidarités particulières. Elle élargie les clivages sociaux en fractures et crée des déséquilibres démographiques ainsi que des inégalités dans l’accès aux ressources vitales. Les appareils de lutte des factions en conflit sont donc bâtis sur la fracture sociale.  

La fracture sociale rompt les liens de la solidarité générale des peuples et favorise le repli sur des solidarités particulières. Elle élargit les clivages sociaux en fractures et crée des déséquilibres démographiques ainsi que des inégalités dans l’accès aux ressources vitales. Alors que les appareils de lutte des factions en conflit sont bâtis sur la fracture sociale, l’angoisse fait accepter aux populations des subordinations nouvelles.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 10:11

« L’instauration de la paix passe d’abord par une bonne connaissance des mobiles belligènes qui conduisent aux guerres »

 

 

 

Pour les théoriciens de « la fin de l’histoire »[1], avec la chute du mur de Berlin et la dislocation de l’ex-URSS, les relations internationales semblaient avoir livré tous leurs secrets. Francis Fukuyama prône la victoire de la démocratie libérale et de l’économie, et Daniel Bell parle de la « fin des idéologies. »[2] Ces deux slogans qui ont rencontrés des succès énormes ne sont que la reprise de la thèse d’Emmanuel Kant et Charles de Secondat de Montesquieu sur les « vertus pacificatrices » du « doux commerce » et des relations entre les nations[3]. Mais force est de constater que, malgré sa pertinence et sa clarté, ce postulat n’a pas débouché sur un monde apaisé. Tant par le passé qu’aujourd’hui encore, les peuples, les nations, les Etats jugent toujours avantageux de recourir à la guerre qu’aux relations marchandes. En effet, plutôt que de parler de la fin de l’histoire, il serait souhaitable de parler de l’évolution, de la transformation, du prolongement et de la mutation des conflits. Ce qui conduit à appuyer la thèse de Nouvelles guerres ou guerres de 4ème génération soutenue par Mary Kaldor[4].

 

Cependant, vérifiant la pertinence de l’argumentation de John Mueller qui considère comme obsolètes les guerres majeures (majors wars), Fortmann et Gomand[5] constatent que les guerres restent dans les États périphériques et/ou les États nouvellement créés[6], en particulier en Afrique. Ainsi, s’appuyant sur l’exemple concret de la bellicité dans la région des Grands Lacs, on peut augurer que les guerres postmodernes sont des guerres qui mobilisent des populations entières en un antagonisme qui gagne tous les domaines (politique, économique, social, culturel) et dont l’objectif est le système mental et organisationnel de l’adversaire. Comme l’écrit Mary Kaldor, ces guerres ont des précédents historiques et comportent des interactions entre les acteurs étatiques et les acteurs transnationaux ou infranationaux, susceptibles de changer au fil du temps, sans que le conflit ne cesse pour autant. D’où la nécessité d’étudier les changements de phase afin d’appréhender l’apparition successive des mutations qui s’opèrent au niveau local, sous-régional et régional pour comprendre le pourquoi et le comment de ceux qui interviennent au niveau mondial et détecter ainsi l’existence d’une dynamique causale commune, au-delà des trajectoires historiques spécifiques à chaque cas.

 

En effet, depuis très longtemps la guerre, en tant qu’affrontement des grandes unités politiques, a toujours été identifiée, aussi bien sur le plan théorique que dans ses manifestations : elle commençait par une déclaration de guerre et finissait par un traité de paix. C’est au lendemain de la seconde guerre mondiale et, plus précisément, avec la proscription de la guerre par la Charte des Nations Unies qui enlève aux Etats le droit de faire la guerre (article 2) sauf en cas de légitimé défense (article 51) et, conformément au chapitre VII de la Charte, lorsque la paix et la sécurité sont menacées que les changements dans la nature et les formes de la guerre sont devenus flagrants. Les conséquences de cette logique de disqualification a été le développement des concepts « conflits » pour désigner des innombrables crises qui opposent les acteurs étatiques à des acteurs non étatiques et, aujourd’hui, et « bellicité » pour évoquer la situation de « chaos géométrique », c’est-à-dire la situation avant le déclenchement des hostilités, pendant l’affrontement guerrier, ainsi que la gestion d’après crise. D’essence sociologique, ces deux notions comportent une dimension juridique consubstantielle : non seulement elles n’exigent pas la déclaration comme c’est le cas du polémos, mais encore les acteurs impliqués ne sont pas soumis à l’exigence de la souveraineté réservé par le droit international aux seuls acteurs étatiques, détenteurs du monopole de la violence légitime. Pourtant, depuis des millénaires, la vie des individus et des sociétés a toujours été prise dans un tumulte de polémos.

 

S’agissant du cas concret de la région des Grands Lacs, il est à souligner que l’histoire politique de cette région est caractérisée par des guerres de conquête du pouvoir entre différents groupes ethniques, notamment en République démocratique du Congo (RDC), en Ouganda, au Rwanda et au Burundi où le recours à la violence était fréquent. Généralement, les guerres reposaient sur les ambitions rivales des personnes ou des « communautés », comme la guerre dénommée « Rucunshu » (Rwanda, 1896), la « révolution sociale » hutu (Rwanda, 1959), la « sécession katangaise » (RDC, 1960), la rébellion « muléliste » (RDC, 1964), le conflit ethnique et génocide au Burundi (1972)[7], etc. Ces conflits n’étaient ni des guerres interétatiques ni des guerres civiles, deux caractéristiques principales de l’activité belliqueuse dans les sociétés en Etats, mais une forme de ce que Hubert Deschamps appelle « anarchies équilibrées »[8]; c’est-à-dire, les guerres de clans, guerres identitaires, guerres de prédation ou de « jacqueries »[9], guerres des Rois, guerres d’annexion ou de sécession et guerres de libération[10]. Un retour rapide sur l’approche géopolitique et polémologique doit donc être envisagé dans le cadre d’une discussion sur la pertinence des méthodologies universalistes et particularistes de l’étude de la bellicité dans cette région, dans une perspective qui prend en compte la coexistence des logiques locales et externes, où l’on « observe une pluralité des registres, des normes, des règles et des symboles. [Où] Il y a perméabilité, métissage et hybridation des référents »[11].

 

Depuis 1959, l’Afrique des Grands Lacs reste une région instable, un champ de bataille, un tourbillon de violences transnationales où se combinent pluralité des registres conflictogènes, renversements d’alliances stratégiques et volte-face diplomatiques. Multidimensionnelle, la conflictualité dans la région des Grands Lacs présente le caractère « catastrophique » des conflits armés et un risque systémique dans la mesure où il y a complémentarité et interdépendance entre facteurs pluriels, avec des régulations défaillantes et des réponses conduisant à accroître la crise à un niveau collectif. De la crise burundaise (Ntega et Marangara en 1988 et le Coup d’Etat du 21 octobre 1993) et rwandaise (1990 – 1994) à la guerre qui sévit en RDC depuis 1996, les conflits armés de la région des Grands Lacs d’Afrique, participent de la « polarisation duelle »[12]. Autrement dit de la capacité de désigner l’ennemi (actuel et/ou futur), de déterminer les menaces et de faire régner un climat de peur et d’anxiété[13] d’où résulte des situations explosives, simultanées ou successives qui « génèrent des processus turbulents, des tornades et des bourrasques, jusqu’aux tourbillons de la dimension d’un continent… »[14]. C’est ce que soulignent d’ailleurs Max Weber quand il insiste sur l’importance de l’ennemi dans la construction de la cohésion de la collectivité et l’affirmation de l’Etat et Carl Schmitt lorsqu’il parle de la capacité de provoquer un regroupement effectif des hommes en amis et ennemis, c’est-à-dire la manière dont se construit et se développe l’agressivité collective contre un ennemi précis, le bouc émissaire, devenant ainsi animosité et appelant au passage au polémos. C’est également une façon de souligner avec insistance l’incertitude et la rapidité des changements et du chaos qui règnent dans la région des Grands Lacs depuis les années 1950, notamment par le développement des « interdépendances complexes », par la prolifération des acteurs hors souveraineté, l’alternance des identités sous les effets contradictoires de la centralisation et de la fragmentation et, plus encore, par la réorientation des liens d’autorité et de loyautés qui attachent les individus. Une manière donc de mentionner la périodicité des guerres, autrement dit le caractère durable des turbulences qui mettent en compétition deux mondes – le monde multicentré et le monde étatique – qui s’influencent réciproquement sans jamais pouvoir véritablement se réconcilier.

 

Au fond, la situation dans la région des Grands Lacs n’est pas une situation de guerre, mais de conflit, de la bellicité. La nuance est d’une importance capitale, parce qu’elle souligne la dimension sociologique de la conflictualité telle que mise en lumière par Georg Simmel[15] et repris par Julien Freund[16], l’un des grands disciples de Raymond Aron, ami de Gaston Bouthoul et fondateur en 1970 de l’Institut de polémologie de Strasbourg. En substance, le paradigme bellicité prend sens dans la région des Grands Lacs d’Afrique, parce que les guerres qui y sévissent actuellement ont des précédents socio-historiques et joue des fonctions bien déterminées : elles sont constituées d’éléments anciens, voire archaïques, comme le fanatisme ethno-identitaire (le tribalisme en RDC, le clanisme au Rwanda et au Kenya, l’ethnisme au Rwanda et au Burundi), et d’éléments nouveaux à l’exemple de la mondialisation ou du transnationalisme. C’est dans ce contexte que, d’une part, sont nés des mouvements rebelles locaux (LRA, ADF/Nalu, « Maï-Maï », « Banyamulenge », ALIR-FDLR, FNL-Palipehutu, CNDD-FDD…) qui, en lutte pour des motifs souvent crapuleux, se revendiquent en lutte contre ou pour les gouvernements des Etats qu’ils se revendiquent. D’autre part, la mondialisation et le transnationalisme ont accéléré l’affaiblissement de la souveraineté des Etats de la région, particulièrement la RDC où des bandes armées, soutenues par les pays voisins (le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda…), ont pris le contrôle de l’Est (Sud et Nord-Kivu, Maniema et Haut-Zaïre) et alimentent la guerre par l’exploitation des ressources minières qu’elles commercialisent directement sur le marché international. C’est dans cette imbrication complexe entre les facteurs économiques et ethno-identitaires que la bellicité prend ses racines et se rallonge dans le temps et dans l’espace.

 

En effet, la crise de la région des Grands Lacs n’est autre qu’un affrontement d’intérêts « politico-géo-économiques » artificiellement gonflés par la présence des mouvements rebelles. L’ethnicité, le tribalisme, le clanisme… ne sont donc qu’un moyen de manipulation psychologique des populations pour justifier le caractère propre d’une guerre affairiste. La guerre de sécession au Congo (guerre des Banyamulenge), l’enchaînement de putschs militaires au Rwanda et au Burundi, les guerres civiles (RDC, Ouganda, Rwanda, Burundi…), les récents troubles et tensions internes au Kenya, montrent que les conflits armés dans la région des Grands Lacs sont l’expression transnationale de la dimension géostratégique. Rappelons qu’après la guerre froide, les guerres civiles sont devenues la forme la plus courante de conflits armés et que les raisons d’intervenir se sont articulées plutôt à des enjeux géopolitiques des grandes puissances qu’à des enjeux humanitaires. Il suffit d’observer le redéploiement d’alliances qui s’est opéré dans la région des Grands Lacs à la fin de la guerre froide (sujet que nous développerons dans notre prochain article) pour comprendre l’envergure de la question.

 

Qu’à cela ne tienne, l’analyse explicative de la crise qui affecte l’Afrique des Grands Lacs décèle les causes endogènes (la faillite politique, économique et sécuritaire des Etats) et exogènes (le jeu des puissances internes et externes au continent) suivantes :

 

1.      La marginalisation de certains citoyens, notamment les minorités, les « étrangers » (ces « autres » différents de « nous »). En Afrique des Grands Lacs, les hommes au pouvoir sont à la merci d’une clientèle personnelle, généralement régionale, ethnique ou tribale qui dicte de fastidieuses obligations et apporte du soutien dans les prétentions des gouvernants d’être les protecteurs de cette clientèle et de veiller à la satisfaction des besoins de leurs obligés. Le plus souvent, cette solidarité ou complicité entre les dirigeants et leurs obligés provient de la participation commune à la lutte pour la libération (Burundi, Rwanda, RDC…), du patronage du chef de l’Etat (Rwanda, Ouganda), d’intérêts affairistes (Rwanda, Ouganda), de liens matrimoniaux (Ouganda, Rwanda, RDC…), de la corruption (Kenya), mais encore du projet hégémonique de domination d’autres peuples (Rwanda) et beaucoup moins d’une conception partagée du développement du pays. Qu’elle soit aristocratique, technocrate instruite ou partisane, cette classe dirigeante se constituent en groupe dominant unique et essentiel à la stabilité du pays[17].

 

2.      Le fait que l’Etat se découple plus gravement encore de la population et devient une entité captive, entre les mains d’une petite fraction de la population : une ethnie, un parti politique ou autres réseaux. Ce qui implique la remise en question de sa légitimité. Pour ce qui est du cas particulier de l’Afrique des Grands Lacs, trois éléments entrent en compte :

  • Le parti-Etat : même dans la situation du pluralisme, ce parti joue un rôle important, à savoir : empêcher toute vie politique démocratique réelle, populariser la propagande de l’élite au pouvoir, organiser les cérémonies politiques et canaliser le clientélisme et à mettre en place les mécanismes de contrôle social et économique.
  • L’armée : même si les nombreux régimes sont d’apparence civile, leur assise est militaire. A cela s’ajoute que la moitié des dirigeants africains sont militaires et dictateurs.
  • L’ordre international : pour reprendre la formule de Julius Nyerere, l’ONU et l’OUA jouent le rôle de syndicat des Chefs d’Etat. 

 

3.      La confusion souvent entretenue entre le gouvernement et l’Etat. Pourtant celui-ci se distingue de celui-là. D’autant plus que l’Etat est une continuité alors que les gouvernements tombent à chaque échéance électorale ou lors d’un coup d’Etat. Si, dans la théorie, le gouvernement représente la population de l’Etat (les citoyens ou la nation), dans les faits, est-il l’émanation de la population par le biais d’élections libres et démocratiques, ou la chasse gardée d’un acteur (parti politique), d’un peuple (ethnie, clan), d’une confession religieuse ou d’une autre structure ? Beaucoup de conflits de la région des Grands Lacs sont nés ou se sont développés à partir de ces situations faussées dans lesquelles le gouvernement ne représente pas la population mais une partie de celle-ci. Certains Etats sont accaparés par les peuples ou les groupes (dynastie, castes, tribus, clans, ethnies, religions, etc.) et, de ce fait, les conflits de la région des Grands Lacs sont des querelles de légitimité, souvent instrumentalisés par les pouvoirs. Ces conflits résultent de crises  économique, sociale, environnementale et politique actuelles, à la faiblesse ou la défaillance généralisée de l’Etat menant au quasi effondrement d’institutions. C’est ainsi que l’ethnisme et le tribalisme ont substitué le nationalisme ou le socialisme comme projet de sociétés. Les causes initiales sont souvent mineures, mais comme « les petites erreurs peuvent se révéler catastrophiques »[18]et qu’« une succession d’événements peut atteindre un point critique au-delà duquel une petite perturbation peut prendre des proportions gigantesques »[19], une fois déclenchés, ces conflits deviennent violents et incontrôlables.  Les potentialités naturelles inexploitées, l’inégalité d’accès aux postes de responsabilité ou aux services de base, ainsi que la compétition pour le pouvoir créent des tensions entre groupes sur des bases identitaires (religieuses, ethnolinguistiques et/ou régionales). Dans certains Etats, comme la RDC, le pouvoir n’a pas le contrôle de tout le territoire. Dans d’autres pays, on constate des proto-Etats et des citoyennetés embryonnaires : des factions ou groupes au pouvoir inventent des concepts - « congolité » (RDC) - pour exclure « l’allogène » indésirable ou intégrer l’« Autre » désirable avec qui l’on va s’allier pour accaparer le capital politique et économique. Cette faillite du modèle étatique postcolonial, à laquelle s’ajoute la dévalorisation de l’Etat par l’idéologie libérale, a conduit à des fractionnements territoriaux et à une montée en puissance de factions s’appuyant sur des identités claniques, communautaires et ethniques transnationales. Tel est le cas de la guerre dite des « Banyamulenge » en RDC.

 

4.       Les conflits de la région des Grands Lacs se situent également dans le contexte des guerres aux registres multiples et au redéploiement d’allégeances. Ils constituent aujourd’hui les caractéristiques même des sociétés décomposées ou implosées avec une dimension à la fois intra-nationale, sous-régionale et transfrontalière. D’où les alliances « ethno-étatique-transnationales » dues à des contagions régionales de groupes ethniques à cheval sur plusieurs pays et des choix stratégiques ou hégémoniques. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’intervention du Rwanda, Burundi, Zimbabwe, Angola, Ouganda, Namibie, Tchad… et, en moindre mesure de la Tanzanie et du Congo (Brazzaville) en RDC.  Face aux questions que soulèvent les évolutions de la science des relations internationales, il importe de repenser les connaissances produites sur les conflits armés. Jean Marc Ela préconise d’arracher l’Afrique au présent ethnologique pour le soumettre aux exigences d’une analyse dynamique[20], laquelle analyse suppose l’émergence d’une sociologie politique de l’Afrique qui, comme l’affirme Pierre-François Godinec, permettrait de mieux comprendre les similitudes et les différences entre les phénomènes politiques africains et ceux des autres régions du globe[21]. D’autant plus que le phénomène d’intégration régionale s’y développe tant sur le plan politique (Union Africaine), économique (SADC, CEEAC, EAC, CEDEAO) que sécuritaire (ECOMOG).

 

Conclusion

 

Certes, plusieurs analyses sur les conflits armés de l’Afrique des Grands Lacs existent déjà. Cependant, le besoin n’est pas encore comblé, aussi bien en ce qui concerne la polémologie (études et recherche sur les causes des conflits armés) qu’en irénologie (« peace research », c’est-à-dire théories et pratiques de la paix). Compte tenu de l’articulation entre le national, l’international et le transnational ainsi que du lien entre les différents niveaux d’analyse, les motifs immédiats de la guerre – Casus belli - tels que les décrit Gaston Bouthoul[22], il s’avère impératif de se consacrer aux causes, à la nature, aux transformations et à la typologie des conflits armés en Afrique avec un regard rigoureux sur les réalités sociologiques et géopolitiques tant au niveau micro des acteurs qu’au niveau macro des ensembles qu’ils composent : « structures » et « systèmes ».

La nature politique des conflits en Afrique des Grands Lacs réside donc dans l’ordre interne, international et transnational même des Etats. Ce sont des luttes pour le pouvoir. Elles ont commencé avec la lutte pour l’indépendance par des mouvements indépendantistes et de libération et, actuellement, par l’insatisfaction des citoyens par rapport aux institutions politiques de l’Etat. Ce sont aussi des conflits en rapport avec la perte de légitimité étatique due à une politique déficiente des gouvernants, et à l’absence totale de démocratisation des Etats qui, paradoxalement,  traduisent l’importance de la conquête ou de la contestation du pouvoir d’Etat. Ce sont donc des conflits de citoyenneté ou de nationalité, des conflits « ethnico-nationaux» qui proviennent de la difficile articulation entre l’organisation politique et la configuration sociale des sociétés africaines. Ces conflits intègrent les phénomènes qui n’entrent pas dans le système interétatique mais qui influent sur lui et, en même temps, sont influencés par lui : les phénomènes transnationaux. D’où le rôle mobilisateur de la politisation de l’ethnicité et du transnationalisme ethnique parce que, comme on peut le constater dans la guerre dite des « Banyamulenge » en RDC, il subsiste des liens éternels entre deux peuples qui, à un moment de leur histoire, ont appartenu au même territoire étatique. Aujourd’hui les rebelles du CNDP exploitent la faillite de l’Etat et le cataclysme ambiant pour prôner un ethnisme transnational reliant les « Banyamulenge » et les rwandais. Loin d’être un soutient aux FDLR, le soulèvement populaire Maï-Maï contre l’armée rwandaise venue chasser les génocidaires n’est qu’une expression nationaliste contre des troupes étrangères, considérées comme une armée d’occupation. Cela étant, l’importance du nationalisme dans la région des Grands Lacs se décline sous diverses formes et différents registres, notamment l’opposition entre pôles ethniques, entre ethnicité et transnationalisme, qui constituent un rempart pour le pouvoir et le contrôle des territoires. De ce fait, on peut augurer que la lutte incessante de pouvoir a fini par créer un phénomène d’ethnogenèse des conflits armés et d’alliances dans la région des Grands Lacs. La résurgence d’anciens clivages politico-identitaires, la mobilisation des configurations anciennes et le retour du « refoulé » ne sont pas seulement une simple répétition de l’histoire. C’est, par contre, une autre dynamique des relations internationales qui se dessine en fonction des rapports de force et des stratégies, les leaders politiques ne faisant que réactualiser les anciennes frontières politiques et identitaires comme lignes de clivages interétatiques. D’où la conclusion selon laquelle la bellicité dans la région des Grands Lacs comporterait une dimension historique de pouvoir et une facette fondamentale de stratégie et de choix politique. Cette bellicité représente trois tendances référentielles qui résument la pluralité des registres et le redéploiement d’alliances : le transnationalisme (ou nationalisme transnational), l’ethnicité et le nationalisme territorial.



[1] FUKUYAMA Francis., « The end of History », in The National Interest, article repris dans Commentaire, n° 47, automne 1989.

[2] BELL Daniel, La fin des idéologies, traduit de l’américain par BÂILLON Emanuelle, préface de BOUDON Raymond, Paris, PUF, 1997,403 p.

[3] Dans son Projet de paix perpétuelle, Kant propose les grandes axes d’un nouveau système juridique international à l’intérieur duquel il ne sera plus permis d’employer la force et où les conflits seront réglés par des voies pacifiques. 

[4] KALDOR Mary, Old and NewWars: Organized violence in Globalized Era, 2nd edition, Stanford, Stanford University Press, 2007 (1998).

[5] FORTMANN Michel et GOMAND Jérémie, « L’obsolescence des guerres interétatiques ? Une relecture de John MUELLER », in Raisons politiques, Paris, n° 13, février 2004, p. 79.

[6] Depuis sa création à San Francisco (1945), l’ONU ne cesse de recenser ses nouveaux adhérents : de 51 membres au départ (1945), l’organisation compte aujourd’hui plus de 192 membres. Ils seront, avec l’indépendance du Sud-Soudan, 193 membres. Cette progression se justifie en grande partie par le mouvement d’indépendance (Afrique), la chute du mur de Berlin (1989) et la dislocation de l’URSS (1990). De 1945 à 1960, le nombre des Etats  membres est passé de 51 à 99 (48 nouveaux membres dans 15 ans, soit 3,2 adhésions /an) ; de 1960 à 1980, l’ONU a enregistré 55 nouveaux membres (soit 2,75/an) et de 1980 à 2000, le nombre des nouveaux membres est descendu à 35, c’est-à-dire 1,75/an. Actuellement, l’ONU connaît une situation stable : seuls 3 Etats ont adhéré à l’organisation depuis  2000, soit 0,375/an. La Palestine, le Vatican (Saint Siège), l’Île Cook, la RASD, Taiwan, le Tibet, Malte ainsi qu’une soixantaine d’organisations internationales, notamment le CICR, la Communauté européenne qui représente l’UE siègent à l’ONU en qualité d’observateurs.

[7] LEMARCHAND René, Burundi : Ethnic conflict and Genocide, Cambridge, Cambridge University Press, New éd., 1996, 248 p. Lire aussi CHRETIEN Jean-Pierre & DUPAQUIER Jean-François, préface de NDAYWEL E NZIEM Isidore, Burundi 1972 : Au bord des Génocides, Paris, Karthala, 2007.

[8] DESCHAMPS Hubert, « Peuples et frontières », in Revue française d’études politiques africaines « Le mois en Afrique », n° 154, oct. 1978, p. 25-42.

[9] CHAIGNEAU Pascal, « Pour une typologie des conflits africains », in Michèle BACOT-DECRIAUD & Jean-Paul JOUBERT, La sécurité internationale d’un siècle à l’autre, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 361 & BRAECKMAN Colette, Les nouveaux prédateurs. Politiques des puissances en Afrique centrale, Paris, fayard, 2003, 309 p.

Les rapports de l’ONU S/2002/1146 du 16/10/2002 et S/2003/1027 du 23/10/2003 sur l’exploitation illégale des ressources naturelles de la République Démocratique du Congo (RDC) décrypte les mécanismes de pillage mis à l’œuvre dans ce pays. Le groupe d’experts nommé par le Conseil de Sécurité observe que les Etats voisins maintiennent une instabilité artificielle en RDC pour justifier la présence de leurs troupes et continuer à piller les richesses sous-sols. Ils observent également que cette exploitation illégale n’est pas destinée au marché régional, mais aux pays industrialisés. Dans son article « RD Congo. Rouge Kivu », paru dans Afrique magazine (n° double 303-304, décembre 201 – janvier 2011, pp. 92-99), DUPONT Valérie écrit : « Bon nombre de conflits dits” interethniques”  trouvent leur justification dans les ressources. En armant telle ou telle faction rebelle, en détruisant la structure sociale d’une région, en faisant couler le sang, les prédateurs instrumentalisent méthodiquement des conflits qu’ils transforment en chaos. Pendant ce temps, ils peuvent continuer à se servir dans les sous-sols. En toute impunité. Comme au Nord-Kivu. » C’est pourquoi Lewis A. COSER (Les fonctions du conflit social, trad. de l’anglais par MATIGNON Marie, revu par ANDRES Pierrette, DE LAUNAY Michèle et LECUYER Jacqueline, Paris, PUF, 1983) définit le conflit comme étant « une lutte pour les valeurs et des biens rares, où les acteurs cherchent à neutraliser, léser ou éliminer leurs rivaux » (p. 31).

[10] A l’instar de ses prédécesseurs du même nom dynastique de Kigeri (les noms dynastiques de Kigeri et Mibambwe conféraient à leurs porteurs la mission d’élargir le Rwanda par la guerre), Kigeri V Rwabugiri (1853-1897 selon Alexis Kagame, 1951, pp. 30-50 ; et 1860-1895 selon Mahmood Mamdani, 2001, p. 69), qui s’était surnommé Inkotanyi cyane (redoutable combattant), s’est illustré par des victoires militaires spectaculaires. Tous les auteurs s’accordent à dire qu’il était de loin le guerrier le plus craint et, effectivement, le plus redoutable, de toute l’histoire du Rwanda. Selon Alexis Kagame : « Ce prince, dernier Roi guerrier, fut un batailleur infatigable, à l'exemple de ses trois homonymes de l'ascendance. Toutes les régions limitrophes du Rwanda, à l'exception du Karagwe, furent l'objet d'innombrables expéditions auxquelles le Roi prenait presque toujours part. On peut dire qu'il fut le fléau des princes autochtones dont les territoires se trouvaient à sa portée. Ses ravages se firent surtout à l'Ouest, dans les régions orientales du Congo et dans les principautés de l'actuel Protectorat de l'Uganda, zone traditionnellement de réserve, où le Rwanda avait l'habitude de s'enrichir en bovidés ».

[11] HUGON Philippe, Géopolitique de l’Afrique, 2ème éd., Paris, SEDES, 2009, p. 15.

[12] WALLERSTEIN Peter, Conflicts in the 1990, Uppsala University, 1994 & SCHMID P. Alex & JONGMAN Bertho, « Contemporary Armed Conflicts: a global inventory » in Pioom newsletter and report, summer 1994 and winter 1995.

[13] BIGO Didier, « Grands débats pour un petit monde », in Cultures et Conflits (« troubler et inquiéter les discours du désordre international »), n° 19/20, hiver 1995.

C’est la fracture sociale qui crée l’angoisse. Cette angoisse est née de l’histoire et de la propagande, des rumeurs et des mythes. Tel a été le cas dans les années 1990 où le pouvoir politique disait aux populations hutu : si les Tutsi reviennent au pouvoir, vous serez de nouveau asservis. Non seulement l’angoisse fait accepter aux populations des subordinations nouvelles, mais encore les appareils de la violence s’appuient elle pour  développer l’attitude de se tenir sur son propre camp, le « nous » et se retourner contre les communautés voisines, l’« eux ». L’angoisse fait accepter aux populations des subordinations nouvelles.

[14] GLEICK James, La théorie du chaos. Vers une nouvelle science, Paris, Flammarion, p. 44.

[15] SIMMEL Georg, Sociologie, Paris, PUF, 1992.

[16] FREUND julien, Sociologie du conflit, Paris, PUF, 1983. Il définit le conflit « comme un affrontement ou heurt intentionnel entre deux êtres ou groupes de même espèce qui manifestent les uns à l’égard des autres une intention hostile  et qui essaient de briser la résistance de l’autre, éventuellement par le recours à la violence ».

[17] ILLIFE John, Les Africains. Histoire d’un continent, éd. revue et augmentée, Paris, Flammarion, 2009, p. 521

[18] GLEICK James, ibid., p. 34

[19] Ibid., p. 41.

[20] ELA Jean Marc, Restituer l’histoire aux Africains, Paris, L’harmattan, 1994, pp. 60-61.

[21] GODINEC Pierre-François, « Pour une sociologie politique de l’Afrique », in Le Mois en Afrique, n°s 251-252, déc. 1986-janv. 1987, pp. 7-22.

[22] BOUTHOUL Gaston, Traité de polémologie. Sociologie des guerres, Paris, Payot, 1991, p. 442.

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25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 11:48



En ce début d’année 2011, dans le monde arabe, les graines germent. Une nouvelle Nahda  (renaissance), comme le monde arabe n’en avait pas connue depuis le 19e siècle : rationalité, démocratie et partage de pouvoir, besoin unité, interprétation progressiste des textes religieux, égalité des citoyens et des genres... Plus d’un siècle plus tard, les aspirations restent, identiques, à quelques évolutions près :

- Une onde de liberté part de la Tunisie et propage très largement jusqu’en Inde et en Chine.

-Le mouvement vient de la base, sans leaders, sans sommet, sans élites. Tous les acteurs structurés, comme l’opposition, les religieux ou les syndicats, ont été pris de court.

-Les manifestations ne se cantonnent pas aux lieux symboliques ou dans les capitales, elles se propagent dans la profondeur des zones rurales et mobilisent tous les âges.

- Ce n’est pas une révolte d’estomac, ou pas que : les revendications  portent aussi sur des valeurs sociétales (liberté, démocratie, dignité humaine, égalité, laïcité)

- La révolte arabe s'étend à des pays et peuples riches : la richesse par habitant à Bahreïn est identique à celle en France ! La richesse de la Libye dépasse celle de la Turquie. La Libye est deux fois plus riche que la Tunisie. En Tunisie, même les hommes d’affaires sont du côté de la révolte populaire.

 Les peuples pris conscience qu'ils ne sont pas fatalement voués à des leaders totalitaires appartenant à l'ère de la décolonisation.  Ils veulent rompre avec une conception qui misait sur l’éducation et le confort des peuples mais les privait de démocratie pensant que citoyens arabes n’étaient pas assez matures pour l’intégrer (lègue d’Hassan II, Bourguiba, Kadafi, Saddam, Assad le père).

Ces données nous impose de nouvelles questions : comment, dans ce bouleversement mondial, générer le moins de haine et épargner le maximum de générations? Quel modèle de société recherchent et construisent les pays arabes modernes ? Quelle serait la place des religions ? Les expériences menées ailleurs sont-elles transposables au Maghreb et au Moyen-Orient  (ALBA, Turquie, Asie)? Quels nouveaux rapports peuvent-ils entretenir avec les USA, l’Europe et les anciennes puissances coloniales? Quelle attitude adopteront-ils à l’égard d’Israël et quelle attitude Israël adoptera à leurs égards? Quel est notre rôle français et européen pour les aider sans être des  donneurs de leçon et sans tomber dans l’ingérence ?

Pour mieux y répondre, il faudrait comprendre pourquoi cette révolte, maintenant ?

Des situations très différentes mais quelques points communs :

Le maintien de régimes politiques autoritaires, corrompus, le plus souvent incarnés par des chefs d'Etat vieillissants caractérisés par une incroyable inertie.

Le nouvel accès à l'information : La révolution technologique et informationnelle bouleverse le monde réel (chaines internationales, Al-Jazira, téléphone portable, les réseaux sociaux type facebook) alimente cette soif de changement.

La croissance démographique dans certains pays et les taux élevé de chômage des jeunes et surtout celui des diplômés.

Le décalage devenu intolérable, entre le développement économique issu des richesses produites et le partage de ces richesses pour un mode de vie plus digne pour tous (la même situation existe chez nous).

Le peu d’intérêt donné à l’agriculture. La concurrence à l’urbanisation touristique (dans certaines régions) vue comme un progrès dont il fallait être fier, des investissements absurdes ostentatoires, mettant à mal les habitants et leur environnement.

Un fossé, entre zones rurales et zones urbaines, qui suscite haine et violence entre citoyens (ce qui nous attend avec la réforme des collectivités territoriales)

D’autres éléments liés aux relations avec l’Europe et les USA :

Une dépendance excessive visible de longue date mais il s’est manifesté d’une manière patente depuis 2008. Sans la crise financière et économique mondiale ces pays seraient peut-être restés, plus longtemps sous la férule de la dictature. En plus de l’étouffement des libertés et de l’oppression, la crise a été le déclencheur du ras-le bol.

La sévérité et la xénophobie des lois européenne sur l’immigration ont, aussi, à mon avis, jouer un rôle important dans cette implosion.

Chez nous, ces modèles, aujourd’hui déchus, ont clairement décomplexé nos dirigeants européens Berlusconi et Sarkozy qui enchainent népotisme, mainmises et censures médiatiques, dénigrement du peuple, corruption et détournement de fonds publics.

Maintenant que ces modèles de l’autre côté tombent, il serait temps de remettre l’accent, sur cette décadence d’éthique de nos dirigeants.  Même si nous sommes nombreux à le penser et à le dire et que nous n’avions pas attendu que l’indignation soit dans l’air du temps, le climat populaire n’était pas propice à l’écoute. Il nous faudra donc redire, dans l’actualité.

Car aujourd’hui, les français deviennent de plus en plus lucides et civiquement désobéissants, selon un sondage par dans l'Humanité, 58% d’entre eux se disent dans un état d’esprit de révolte.

Et puis, les mêmes questions de fond se posent et se reposent chez nous  avec la mise à mal des acquis du Conseil National de la Résistance. Il faudrait peut-être se poser la question si cette référence CNR parle aux jeunes générations ? En font- ils un fondamental ? Un socle d’avenir ?

Eric Verhaegue,  y fait référence dans son livre « jusqu’ici tout va bien » publié au moment où il fait le choix de quitter et dénoncer le MEDEF de l’intérieur. Il fait ce choix malgré la richesse matérielle que son métier lui procurait.

Ce qui me semble nouveau à souligner là bas comme ici, c’est que même les classes économiquement aisées se portent mal, se sentent oppressées et ne supportent plus les seuls critères chiffre et concurrence comme indices de bonheur.

La tâche est donc grande  pour les pays du sud, grande pour nous, pays du nord, et la victoire populaire nécessite plusieurs années de redressement. Il faudra prendre du recul, il faudra dialoguer, y préparer les citoyens, notamment les jeunes qui participent et qui guettent impatiemment ce qui se passe. Reste le plus délicat dans une révolte populaire, ses lendemains: une fois le coup de pied donné aux régimes maudits, que fait-on ?

Au moins quelques propositions doivent être clairement portées par tous les solidaires des peuples en révolte :

1-Demander la suppression immédiate des dettes de ces pays pour leur permettre de repartir du bon pied.

2-Ne pas attendre 2012 pour résister et construire : rompre avec le traité de Lisbonne, revenir sue la réforme des retraites, créer de l’emploi, augmenter les salaires, faire réactualiser par les jeunes le socle d’acquis du CNR et le faire progresser.

3-Dans la bataille des idées, il est temps rompre avec la logique et la terminologie issue du 11 septembre et rompre avec une image d’un seul islam dans le monde arabe pour commencer à comprendre la diversité des courants ? A quel besoin ont-ils répondu et répondent aujourd’hui ? Quel avenir politique peuvent-ils avoir ?

4-Recréer les conditions de confiance entre Les pays du sud et les pays du nord, par des choix économiques et sociaux cohérents entre les énoncés et les directives d’application (ce qui n’est pas le cas actuellement).

A la revendication populaire de créer en commun un destin collectif,  il nous reste, dans ce moment mondial historique, à ne pas nous tromper de débats, à respecter les choix avenirs des peuples, à nous poser les bonnes questions pour que nous soyons, tous ensembles, utiles à notre société et à nos semblables du monde entier.

 

Nawel BAB-HAMED

 

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 00:35

                                               

Ecole Doctorale de Droit

Centre Lyonnais d’Etudes de Sécurité Internationale et de Défense

 

RAPPORT DE SOUTENANCE DE THESE DE DOCTORAT

 

Sujet de thèse 

 

Transnationalisme ethnique, états et conflits armés

Approches sociopolitiques de la bellicité dans la Corne de l’Afrique : 1961 – 2006

 

Présentée et soutenue publiquement à Lyon,  le 14 décembre 2010 à 14H30

Par : Monsieur Abou-Bakr Abélard MASHIMANGO

 

 

L’an 2010, quatorzième jour du mois de décembre, Monsieur Abou-Bakr Abélard MASHIMANGO présente et soutient publiquement, dans les locaux de l’Université Jean Moulin Lyon 3, Amphithéâtre Huvelin, sa thèse de doctorat en Sciences politiques devant un jury composé de :

1.      Jean-Paul JOUBERT, Professeur de Sciences Politiques, Directeur du Centre Lyonnais d’Etudes de Sécurité Internationale et de Défense, Université Jean Moulin Lyon 3, Président du Jury.

2.      Monsieur David CUMIN, Maître de conférences habilité à diriger les recherches, Université Jean Moulin Lyon 3, Directeur de thèse

3.      Monsieur Julian FERNANDEZ, Professeur de Droit Public, Université Lille 2

4.      Monsieur Pascal HINTERMEYER, Professeur de Sociologie, Directeur du laboratoire Cultures et Sociétés en Europe, Maison interuniversitaire des Sciences de l’Homme – Alsace (Misha), Université de Strasbourg.

La séance est ouverte à 15h00 sous la présidence du Professeur Jean Paul JOUBERT. Celui-ci  présente les membres du Jury, excuse Monsieur MARTIN pour son absence[1] et accorde la parole à Monsieur MASHIMANGO.

Monsieur MASHIMANGO présente très clairement les grandes lignes de sa thèse. Il rappelle la problématique de sa recherche, le cadre d’analyse, les contraintes, les enjeux scientifiques de son étude et les principales conclusions, que sont les apports et les perspectives que sa thèse permet de dégager.

Dans ses propos liminaires, Monsieur MASHIMANGO souligne l’intérêt et les motivations de son sujet et de l’espace concerné : ramener la variable identitaire sous les rubriques fondamentales d’études de sécurité et de défense pour saisir les spécificités des conflits armés, en s’appuyant sur une analyse sociopolitique de la bellicité dans la Corne de l’Afrique. Comme la région des Grands Lacs, la Corne de l’Afrique reste une région instable, un champ de bataille, un théâtre de nombreux conflits transnationaux où se combinent les renversements d’alliances stratégiques et des volte-face diplomatiques qui confirment la thèse de « transformations de la guerre ». Selon Monsieur MASHIMANGO, cette région constitue donc un champ de recherche pour le développement des connaissances sur la bellicité, tant en ce qui concerne l’étude et la recherche sur les conflits armés (la polémologie) qu’en théories et pratiques de la paix (irénologie ou « peace research »). Elle suscite une curiosité particulière pour comprendre les aléas des antagonismes liés à la construction de l’Etat en Afrique.

 

Le cadre qui intéresse Monsieur MASHIMANGO est de déceler les causes profondes de la bellicité, les éléments catalyseurs, les facteurs et les acteurs déterminants et les formes que peuvent prendre les affrontements ; penser comment se configurent et se reconfigurent les relations internationales africaines particulièrement depuis la fin de la guerre froide ; repenser les grilles de lecture essentielles à la réflexion qui s’impose en vue de l’élaboration de politiques de sécurité et de défense pertinentes, en prenant en considération des solidarités et des relations autres qu’étatiques dans l’analyse des conflits armés. Il définit sa thèse comme une étude des conditions méthodologiques et théoriques de l’étude de la bellicité. Autrement dit, l’étude des phénomènes des guerres contemporaines au travers d’une analyse fondée sur une approche transversale et une culture interdisciplinaire qui permettent, à la fois, l’examen exploratoire et le discernement des évolutions des formes de conflits.

Après avoir souligné l’articulation entre le national, l’international et le transnational, ainsi que le lien entre les différents niveaux d’analyse, Monsieur MASHIMANGO considère que l’étude de la guerre ne doit plus se faire sans aborder des questions sociopolitiques, notamment le rôle des idées, les régimes politiques, les transformations sociales locales, nationales et internationales. Il considère également que l’analyse des conflits armés doit intégrer une multitude d’acteurs qui apparaissent, changent d’aspect, disparaissent et réapparaissent, parce que les belligérants prennent une orientation différente selon les codes de légitimité.

La question centrale à laquelle le candidat tente de répondre est celle de savoir dans quelles circonstances la  volonté de l’autonomie identitaire ou culturelle autorise de revendiquer l’indépendance étatique, sachant que toutes les nationalités ne peuvent s’ériger en Etat-nation ; c’est-à-dire, un groupe qui se veut porteur d’un Etat et sujet autonome sur la scène internationale. La problématique ainsi soulevée et l’interdépendance de ses aspects amène Monsieur MASHIMANGO à s’interroger :

-         Comment les identités sont-elles définies par rapport à l'Etat?

-         Comment une communauté identitaire locale acquiert-elle un caractère national?

-         Quelle est l'influence des facteurs identitaires dans la détermination de la menace et des réponses appropriées en matière de sécurité internationale et de défense?

-         Suffirait-il de considérer les seuls « éléments rationnels » pour dessiner une esquisse des relations internationales africaines?

   

Pour y répondre, Monsieur MASHIMNGO, propose deux analyses : l’analyse polémologique (pour tracer l’évolution des conflits interétatiques et esquisser la transnationalité des guerres civiles) et la lecture géopolitique (pour déterminer les facteurs et les acteurs de la bellicité et définir les typologies des conflits armés). Selon, le candidat, ces deux analyses sont séparées l’une de l’autre, mais ils se retrouvent toujours dans un champ plus vaste d’explication et de compréhension de la bellicité. Analytique au départ, Monsieur MASHIMANGO formule une série des notions théoriques et oriente sa recherche vers l’empirisme, en mettant un accent particulier à l’évolution, la transformation et le prolongement des conflits armés qui, de 1961 à nos jours, sévissent dans la Corne de l’Afrique. Sa démarche consiste à faire une analyse de la bellicité comme « chaos géométrique » et à chercher des réponses dans la dynamique transnationaliste. Il propose ainsi trois pistes de réflexion : D’abord, il faut éviter les généralisations abusives en abordant la bellicité non pas comme un phénomène particulier, propre à l’Afrique, mais comme une des principales activités publiques internationales. Ensuite, il faut traiter la bellicité telle qu’elle se présente à partir des concepts communs de la sociologie politique : ethnie, ethnicité, nation, nationalisme, transnationalisme, Etat, nation-Etat, Etat-nation, guerre ou conflits armés. Enfin, il faut sortir du dilemme « universalisme et spécificité africaine ».

Tant au niveau des sources utilisées que de la méthodologie et des points développés, Monsieur MASHIMANGO articule sa recherche sur quatre axes d’analyse : la transnationalité de l’influence ethno-identitaire, la recomposition de l’ordre régional due à la variabilité des alliances, la crise de systèmes politiques due à l’échec de l’extrapolation de l’idéologie étatique nationale ou de l’« occidentalisation forcée », et l’évolution, la transformation et le prolongement de la bellicité. Il présente sa thèse comme une construction analytique susceptible d’être utilisée, sous réserve de compléments conceptuels, comme outils de théorisation de la bellicité qui explorent les aspects polémologiques et géopolitiques des conflits armés internes et internationaux. Le but étant d’élucider les causes endogènes (la faillite politique, économique et sécuritaire des Etats)et exogènes (le jeu des puissances internes et externes au continent) de la bellicité, en essayant d’introduire les nouveaux items d’analyse factorielle qui s'ajoutent aux concepts classiques, comme les revendications territoriales, les querelles de légitimité, l’émancipation, les uchronies et autres outils d'analyse comme le panisme, l’irrédentisme, le séparatisme, le terrorisme, l’ethnicité et le transnationalisme.

Monsieur MASHIMANGO finit sa présentation en reconnaissant que l’élargissement des concepts présente des limites et, de ce fait, la production d’une réflexion objective sur les conflits armés africains n’est pas facile en raison de l’existence de plusieurs obstacles, notamment les moyens matériels et financiers limités ; la faiblesse, voire l’inexistence, de schémas théoriques élaborés localement ; et la rareté des travaux nouveaux sur le sujet pour ce qui concerne les pays situés dans la Corne de l’Afrique. D’où des insuffisances. Mais, parce qu’une thèse est également le prélude de travaux à venir, Monsieur MASHIMANGO trouve dans sa thèse la voie à des nouvelles recherches.

 

Monsieur David CUMIN, Directeur de Thèse

Dans son intervention, Monsieur CUMIN, exprime sa satisfaction de voir les efforts de recherche de Monsieur MASHIMANGO se concrétiser par cette thèse, fruit d’un travail innovant et considérable dont le suivi fut un enrichissement permanent. D’autant plus que la thèse de Monsieur MASHIMANGO a respecté les délais de 4 ans, parfaitement conformes aux normes universitaires : une thèse francophone, mais pas seulement , plusieurs références anglaises, 2 parties, titres, chapitres, sections et paragraphes ; une thèse bien étoffée, bien présentée, finie, 480 pages, 600 notes de bas de pages, diverses sources (des documents, des articles, des sites Internet, une bibliographie qui nécessite d’être complétée et dont la nomenclature mérite d’être améliorée.). On y trouve les éléments pour analyser les conflits armés, non seulement dans la Corne de l’Afrique, mais des notions qui pourraient être transposées sur d’autres conflits armés. C’est une théorisation générale de la bellicicité qui s’articule sur quatre grandes approches : la perspective transnationaliste, la théorie de l’ethnicité, l’approche polémologique et la lecture géopolitique.

Monsieur CUMIN souligne cependant que cette multiplicité de connaissances théoriques et méthodologiques rend sa thèse moins lisible et moins compréhensible pour un lecteur profane. Pour Monsieur CUMIN, on peut donc reprocher à Monsieur MASHIMANGO d’avoir utilisé trop d’approches et, de ce fait, considérer, son travail comme trop éclaté. Mais  l’avantage est que, en faisant le choix de la pluridisciplinarité, Monsieur MASHIMANGO contribue à la réflexion sur les conflits armés dans la Corne de l’Afrique, fait preuve de maîtrise des connaissances théoriques et méthodologiques qu’il applique à l’analyse empirique. Pour la rigueur et l’innovation placées dans l’approche pluridisciplinaire, pour la connaissance du terrain et de la situation dans la Corne de l’Afrique depuis quatre décennies, Monsieur CUMIN considère la thèse de Monsieur MASHIMANGO comme un enrichissement scientifique. Elle reflète la capacité de son auteur à s’adapter très rapidement à un contexte de savoirs en évolution permanente dans lequel aucune certitude n’est acquise, et pour lequel seule une approche multidisciplinaire permet de faire avancer la connaissance et le questionnement de façon décisive. Mais Monsieur CUMIN aimerait que Monsieur MASHIMANGO approfondisse la conceptualisation de la « bellicité » ; un concept qui devrait être creusé et développé davantage en droit internationale. Il est utile et indispensable.

Monsieur CUMIN reconnaît en Monsieur MASHIMANGO des capacités à devenir un chercheur de qualité qui veut toujours explorer, comprendre, partager et avancer. En tant que directeur de thèse, il exprime sa satisfaction. Monsieur MASHIMANGO a un  itinéraire particulier, une expérience pas seulement pédagogique, mais également professionnelle et pratique particulières. Monsieur CUMIN présente Monsieur MASHIMANGO comme un doctorant idéal, actif, incontestablement autonome qui, depuis le Master 2 Recherche, a fait preuve de maturité et d’autonomie. Ce qui est un atout pour un futur chercheur ou un futur enseignant.

 

Réponse de Monsieur MASHIMANGO

L’Utilisation du concept « bellicité » part du constat que les conflits armés de la Corne de l’Afrique ne sont qu’une expression violente d’un « chaos géométrique », autrement dit une situation conflictuelle avant, pendant et après le déclenchement des hostilités, de l’affrontement guerrière ou militaire. Monsieur MASHIMANGO considère que ce « chaos géométrique » s’inscrit dans l’ordre et le désordre du monde qui, multicentré, est devenu comme une toile d’araignée superposées les unes aux autres avec des fils convergents davantage et concentrés en certains points que d’autres. De l’analyse historique, polémologique et géopolitique à l’approche descriptive, relationnelle et causale, les approches sociopolitiques de la bellicité sont propices à l’introduction de nouveaux thèmes dans le programme de recherche sur les mobiles des conflits. Elles permettent d’étudier l’escalade du conflit en passant en revue les faits politico-historiques afin d’établir leurs rapports avec les enjeux et les acteurs concernés ; comprendre les paramètres internes et externes du conflit, la composition des variables, ainsi que la détermination des forces d’attraction qui conduisent à la guerre. Ce qui implique un regard rigoureux sur les réalités polémologiques tant au niveau micro des acteurs qu’au niveau macro des ensembles qu’ils composent – « structures » et « systèmes » – et de fixer les paradigmes et cadres d’analyses afin de comprendre comment les rapports de domination ou de cohésion qui engendrent les rapports sociaux croyant reposer sur l’origine commune et qui font de cette croyance le fondement même de leur alliance et/ou de leur divergence influent sur la sécurité internationale et défense.

Revenant à la question de la conceptualisation de la bellicité, Monsieur MASHIMANGO montre que ce concept permet à réfléchir à la fluidité des frontières entre guerre et paix, et aborder le postconflit non comme une phase de paix institutionnalisée, « normalisée », mais comme processus sociopolitique sinueux et au long cours, pouvant comporter autant d’avancées que de retours en arrière, voir basculer à nouveau dans la violence. Une étincelle suffit à raviver le feu des armes et à mettre fin à la trêve relative comme le montre à suffisance la crise actuelle de la Cote d’ivoire.

 

Lecture du rapport du Professeur Louis-Michel MARTIN par le Professeur Jean-Paul JOUBERT (cf. document en annexe)

 

Réponse de Monsieur MASHIMANGO

Examinant les conflits armés de la Corne de l’Afrique, on constante qu’ils ressortent de la « polarisation duelle », c’est-à-dire dans la capacité de désigner l’ennemi, de déterminer les menaces et de faire régner la peur et l’anxiété. C’est ce que soulignent d’ailleurs Carl Schmitt lorsqu’il parle de la capacité de provoquer un regroupement effectif des hommes en amis et ennemis (p.117) et Max Weber quand il insiste sur l’importance de l’ennemi dans la construction de la cohésion de la collectivité et l’affirmation de l’Etat (p. 145). Or, selon John Warden, l’ennemi est un système. Ce système est décomposé en cinq éléments ou centres de gravité imbriqués les uns des autres et qui incarnent chacun les différents niveaux d’engagement et de vulnérabilité propres aux acteurs étatiques et non étatiques, selon les circonstances, l’intensité, les enjeux, la typologie et la nature du conflit. Mais comme mentionné à la page 459 de la thèse, cette théorie semble perdre sa pertinence avec la montée en puissance des guerres asymétriques transnationales. De ce fait, la théorie de Warden, aussitôt développée, n’est pas adaptée dans les Etats non industrialisés, voire à des « non –Etats » ou organisations terroristes.

Les tendances lourdes du transnationalisme en tant qu’approche sont de transcender la conception de l’Etat-nation, dépasser la conception réaliste qui considère l’intérêt national comme la seule activité rationnelle de la sécurité internationale et de défense, et appréhender la bellicité dans une perspective pluraliste qui l’analyse sous l’angle d’un processus d’ajustement permanent entre pressions internes et contraintes externes. Tant pour son regard qui cherche de remonter des effets de surface aux causes profondes, mais encore pour sa construction d’ensemble qu’il développe, James Rosenau reste une des références éminentes. L’usage sélectif de Rosenau se justifie donc par la volonté de souligner le changement radical du monde quand bien même le système interétatique établi depuis le traité de Westphalie garantirait une certaine continuité des affaires mondiales. C’est également une façon de souligner avec insistance l’incertitude et la rapidité des changements et du chaos qui caractérisent le système monde depuis les années 1950, notamment par le développement des « interdépendances complexes », par la prolifération des acteurs hors souveraineté, l’alternance des identités sous les effets contradictoires de la centralisation et de la fragmentation et, plus encore, par la réorientation des liens d’autorité et de loyautés qui attachent les individus. Une manière donc de mentionner le caractère durable des turbulences qui mettent en compétition deux mondes – le monde multicentré et le monde étatique – qui s’influencent réciproquement sans jamais pouvoir véritablement se réconcilier.

Monsieur MASHIMANGO souligne en outre que l’objet de sa thèse n’est pas, par l’analyse des conflits de la corne de l’Afrique, de confirmer ou d’infirmer l’une ou l’autre de ces théories mais plutôt de montrer comment ces outils aident à mieux comprendre un conflit, sans pour autant privilégier l’un ou l’autre de ses aspects. En reconnaissant l’importance des acteurs autres qu’étatiques dans les relations internationales et les interdépendances complexes entre acteurs pluriels, James Rosenau, comme d’ailleurs Bary Buzan (Ecole de Copenhague), Bertrand Badie, Robert Nye, Marie Claude Smouts, Joseph Keohane… sont, selon Monsieur MASHIMANGO, les auteurs qui, par leur analyse, lient la propension des mouvements sociaux à porter leur action sur la scène internationale et transnationale à une manifestation concrète de l’effritement ou de la « détérioration » de l’autorité de l’État-nation.

Monsieur MASHIMANGO reconnaît dans l’expérience européenne au 16ème et 17ème siècle une matière première permettant à comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique. Mais comme les crises que traverse l’Afrique ne sont pas une « rétribalisation » de la société ni un retour au passé (p. 47), Monsieur MASHIMANGO affirme avoir opté de ne pas expliquer la bellicité dans la Corne de l’Afrique simplement à partir du passé des pays européens, quand bien une exploration réfléchie de l’expérience européenne serait utile dans la démonstration que l’exploitation coercitive joue un grand rôle dans la création de l’Etat. Selon Monsieur MASHIMANGO, la bellicité en Afrique, comme toute autre question de sécurité internationale d’ailleurs, peut être analysée au travers le dilemme de sécurité. En fait, c’est la diversité des projets étatiques, leur opposition, qui constituent d’une manière ou d’une autre la source de conflits car, dans leur recherche incessante d’une sécurité accrue et dans la poursuite de la défense de leurs intérêts aussi bien politiques qu’économiques, les États exacerbent l’insécurité et la riposte militaire des voisins. Aussi faut-il admettre que l’Afrique d’aujourd’hui ne ressemble guère à l’Europe du 16ème ou de 17ème siècle. En effet, « même si nous pensons légitime d’accréditer la thèse selon laquelle le modèle de l’Etat-nation est une création spécifique de l’Europe occidentale, nous croyons également logique de penser, dans le même esprit, que de vieilles civilisations situées hors du champ historique et culturel de l’Occident avaient inventé leur propre modèle d’organisation administrative, différent de celui de l’Etat-nation », postule Monsieur MASHIMANGO avant d’affirmer : « il a bel et bien existé un modèle de construction politique en Afrique, lequel modèle possède ses propres représentations d’une part, et peut constituer une alternative théorique et politique au modèle de l’Etat-nation, d’autre part. Tel est le cas d’ailleurs du royaume d’Axoum en Abyssinie ». De ce postulat, Monsieur MASHIMANGO déduit que le concept de l’Etat défini comme organisation du politique à l’échelle de la société globale, telle qu’elle est construite par les peuples et les citoyens à un moment historique donné de leur évolution, pour faire face aux enjeux et défis qui pèsent sur leur destin commun, ne peut être réduit à un modèle unique, fût-il celui de l’Etat-nation occidentale. Selon Monsieur MASHIMANGO, la réflexion développée dans sa thèse insiste sur l’interdépendance entre la guerre et la construction de l’Etat (p. 48-49, p. 144, p. 438) ainsi que sur l’analogie entre ces deux processus. D’ailleurs, partant de l’exemple particulier de l’Erythrée et de la Somalie, son affirmation est que la guerre fait et défait les Etats.

Même si Mary Kaldor est absent dans sa thèse, Monsieur MASHIMANGO considère que les guerres nouvelles ou les guerres de 4ème génération correspondent à la révolution technologique et de l’information diffuse évoquée à la page 414 et suivants en tant que l’un des facteurs transnationaux des conflits armés qui mobilisent des populations entières en un antagonisme qui gagnerait tous les domaines (politiques, économiques et sociaux) et dont l’objet est le système mental et organisationnel de l’adversaire.

 

Professeur INTERMEYER

Le président donne alors la parole à Pascal Hintermeyer, professeur à l’université de Strasbourg, qui félicite M. Mashimango pour cette thèse dans l’ensemble bien écrite et construite selon un plan méthodiquement suivi ménageant les transitions qui conviennent à la succession des différents aspects du développement. Elle témoigne d’une culture pluridisciplinaire étendue et s’appuie sur une documentation abondante et appropriée, issue de recherches francophones et anglophones. Elle présente et confronte les arguments adaptés au sujet, en les illustrant par des exemples souvent bien choisis. Elle identifie les théories et les paradigmes disponibles en évaluant leur pertinence pour rendre compte d’une situation souvent confuse qui comporte de multiples implications que M. Mashimango s’efforce de clarifier en distinguant entre les différents niveaux d’analyse. Pour illustrer son propos, il présente des figures et cartes qui devraient comporter davantage d’indications sur leur auteur et la manière dont elles ont été élaborées. Lorsque des citations issues d’ouvrages en anglais sont traduites, il conviendrait de préciser par qui. Là où M. Mashimango s’en est lui-même chargé, il conviendrait d’éviter certains anglicismes (comme au début de la page 146).

Sur un sujet difficile à cerner, l’approche de M. Mashimango se caractérise par un appréciable sens de la complexité. Pour démêler l’enchevêtrement des logiques belligènes, il recourt à une approche polémologique globale qui envisage les conflits dans leurs rapports avec les sociétés qui les mènent. Or celles-ci, dans cette région du monde, sont traversées par de multiples contentieux qui donnent lieu à une conflictualité diffuse et à des affrontements à différentes échelles. Monsieur Mashimango tente de saisir ces logiques polémogènes à leurs divers niveaux. À la suite de la plupart des auteurs qui traitent de ces questions, il remarque que les combats n’opposent pas seulement des États, ce qui le conduit à critiquer l’approche réaliste. Il tient compte également du poids du passé et notamment des conséquences et des cicatrices de la colonisation. Il illustre ainsi la fécondité des analyses polémologiques en terme de continuum conflictuel. La perspective qu’il préconise vise à se démarquer de tout essentialisme pour s’intéresser à la manière dont se sont constituées les oppositions observables. Il tient compte des guerres qui se situent en deçà et au-delà de la nation, en questionnant aussi les limites de cette dernière catégorie dans le contexte africain et en attirant l’attention sur l’importance des références transnationales. Cette réflexion le conduit à relativiser la pertinence de distinctions que la pensée politique a établies à partir d’exemples issus d’autres continents, notamment la séparation courante entre politique intérieure et extérieure. La thèse de M. Mashimango comporte ainsi des enjeux épistémologiques majeurs. L’approche polémologique pourrait d’ailleurs être prolongée en considérant les différents aspects de ces sociétés affectées par les guerres, leurs caractéristiques démographiques liées aux attitudes par rapport à la vie et à la mort. Cela pourrait conduire à des interrogations sur les signes de l’agressivité collective, sur les facteurs qui la stimulent ou l’apaisent. Il s’agirait alors de comprendre comment les guerres transforment ces sociétés en y diffusant des innovations techniques, culturelles et sociales. La présentation de M. Mashimango nous montre que les guerres dont il est ici question n’absorbent pas toutes les ressources des protagonistes. D’où l’intérêt de préciser, lorsque la bellicité est endémique, qui est concerné et épargné, ce qui reste à l’écart des conflits et quelles valeurs sont impliquées dans les combats.

M. Hintermeyer évoque alors des critiques dont la prise en compte permettrait d’améliorer l’ensemble. Certaines formulations paraissent ainsi outrancières, par exemple au début de la p. 164 : « L’histoire, la géographie politique, l’économie et l’éducation, y compris la culture, restent les chasses gardées de l’État et du pouvoir politique qui les manipulent à volonté. » Il conseille de revoir de tels passages, de même que le jugement selon lequel « la moitié des dirigeants africains sont militaires et, de ce fait, tyranniques » (p.129), ce dernier terme ayant dans la pensée politique depuis l’Antiquité des significations précises qui ne sont pas envisagées ici. L’opinion selon laquelle la demande de modification de frontière « constitue un acte autodestructeur pour l’Erythrée » devrait aussi être tempérée par l’observation que bien des États peuvent se réclamer de principes dont ils n’hésitent pas à s’exempter à l’occasion.

Surtout, M. Hintermeyer a regretté le décalage entre d’une part les réflexions et commentaires qui constituent l’essentiel de la thèse et d’autre part l’exposé des faits, curieusement placé en ouverture, avant même le sommaire et l’introduction générale. Cette « brève présentation chronologique des pays de la Corne de l’Afrique », de même que les fiches présentées en annexe 3, s’effectuent de plus pays par pays, ce qui contraste avec l’approche retenue dans l’ensemble de la thèse. Même si la note de la page 21 précise que « le choix des événements est subjectif », certains d’entre eux, comme l’interdiction de l’excision en Erythrée, suggèrent des questions qui ne sont pas évoquées par la suite. Le hiatus entre les interprétations et les événements conduit aussi à ne pas insister sur des épisodes qui sont liés aux relations internationales et qui ont eu des conséquences majeures sur les conflits régionaux, par exemple la position adoptée par l’ONU au début des années 1950, l’implication soviétique au milieu des années 1970 (et ce qu’il peut en rester à l’époque postcommuniste) ou les tentatives pour renforcer l’influence américaine. La présentation des événements pays par pays peut de plus induire une essentialisation que l’ensemble de la thèse récuse tout en y succombant parfois (« se battre et mourir pour l’État constitue en Éthiopie une tendance irrésistible », p. 382).

Malgré ces critiques ponctuelles, M. Hintermeyer considère que la thèse de M. Mashimango présente une réflexion ordonnée et cohérente d’envergure appréciable. Elle comporte aussi des suggestions que l’auteur formule rapidement et qu’il pourrait développer ultérieurement. Plusieurs d’entre elles concernent des aspects anthropologiques comme les significations rituelles de la guerre (p. 328), la relation entre les guerres et l’honneur (p. 255 et 332), « la dimension sacrificielle des stratégies » (p. 71). « Le statut onirique du lien social » est aussi une hypothèse, inspirée par Bouthoul et qui mériterait d’être précisée. L’idée selon laquelle l’analyse de la bellicité ne doit plus ignorer l’imaginaire collectif (p. 403) semble également pertinente et pourrait notamment se recommander de l’approche proposée par Castoriadis dans L’institution imaginaire de la société.

L’intérêt des questions soulevées par M. Mashimango, l’importance des enjeux qu’il analyse, l’ampleur des connaissances qu’il mobilise, la fécondité des propositions qu’il élabore, les implications épistémologiques de son approche, l’ouverture pluridisciplinaire de sa réflexion, jointes aux qualités d’exposition et d’argumentation de sa thèse, conduisent M. Hintermeyer à rendre une nouvelle fois hommage au travail accompli.

 

Réponses de Monsieur MASHIMANGO

Reconnaissant l’existence de « L’Afrique une et plurielle » ou ce que Christian Coulon et Denis-Constant Martin appellent « plusieurs Afriques », il était impératif de prendre en compte des nuances entre pays ou même choisir entre études de cas et études de plusieurs cas pour valider les hypothèses préalables sur la démarche adoptée. Selon Monsieur MASHIMANGO, le but de son travail est donc d’analyser la configuration politico-sociale, non seulement en termes de « structures » et « systèmes », mais également dans le sens indiqué par Norbert Elias, c’est-à-dire sous la forme de la « la figure globale et toujours changeante que forment les joueurs » (La Dynamique de l’Occident, Calmann-Lévy, 1975, p. 157). C’est la lecture de Maurice Halbwachs (La Morphologie Sociale, Armand Colin, 1938, p. 41) qui m’a conforté dans cette posture. Selon celui-ci : « on peut avoir des institutions qu’une vue abstraite si l’on n’aperçoit les groupes humains qui en assurent le fonctionnement ». Cette affirmation est étayée par Luc Sindjoun qui considère qu’« il n’est point de connaissance possible des relations sociales sous quelque forme que ce soit sans analyse de sa configuration » (Sociologie des relations internationales africaines, Karthala, 2002, p. 37). Cette démarche n’est certes pas sans conséquences comme en témoigne la pertinence des remarques du Pr. Hintermeyer, approuve Monsieur MASHIMANGO : « elle induit une essentialisation que, pourtant, je récuse dans ma thèse ». Néanmoins, afin d’avoir une vision sur les facteurs et les acteurs de la bellicité dans la Corne de l’Afrique, sous forme de ce que l’on peut qualifier, si l’on emprunte le langage mathématique, « les parties complémentaires d’un ensemble » et en vue de déterminer, dans une perspective conflictuelle, l’interaction entre les phénomènes hétérogènes, Monsieur MASHIMANGO estime que ce risque méritait d’être pris.

Quant à la non insistance sur les épisodes liés aux relations internationales, notamment la position de l’ONU en 1950 et des grandes puissances, ainsi que l’implication de l’ex-URSS en 1970, Monsieur MASHIMANGO reconnaît que le rôle de l’URSS, des EUA, de l’ONU et des puissances coloniales, reste capital et il était important d’y consacrer un développement conséquent. Non seulement la position de l’ONU et des puissances coloniales en début des années 1950 a laissé en friches certaines questions, notamment celle de l’indépendance de l’Erythrée et de la région de l’Ogaden disputée entre la Somalie et l’Ethiopie, mais également l’implication de l’URSS au milieu des années 1970, a eu des conséquences majeures sur les conflits de la Corne de l’Afrique. Et aujourd’hui les effets de jeu de puissance sont encore présents sur le continent : on observe d’un côté les puissances qui veulent maintenir leur statut de puissances coloniales et de l’autre, celles qui par puissances interposées apportent leur soutien à des régimes contestés ou aux mouvements de rébellion, procédant même à la déstabilisation des pays à richesses convoitées ou à position géostratégique qui leur résistent.

Mais comme son regard est fixé sur les motifs immédiats de la guerre, le choix de Monsieur MASHIMANGO est de procéder en l’analyse sociopolitique qui, au travers des théories des relations internationales, cherche à comprendre les causes objectives et subjectives des attitudes conflictuelles, les lignes de clivage et les phénomènes qui structurent la bellicité et les choix des acteurs dans les polarisations antagonistes. Ceci pour éviter de me disperser dans ma construction, de rester concentrer sur la problématique et aux hypothèses que j’avais à vérifier et en vue de respecter mon schéma méthodique.

La signification rituelle de la guerre peut être esquissée au travers des concepts « communalisation » (relations sociales fondées sur le sentiment subjectif d’appartenance à une communauté) et « sociation »  (relations sociales basées sur le compromis d’intérêt) développés par Emile Durkheim dans une perspective fonctionnaliste qui voit dans tout social une dimension normative intrinsèque. Les communautés politiques, dans leurs diverses formes (tribales, claniques, ethniques, nationales, etc.) entretiennent entre elles de rapports variés, influencés par des conditionnements historiques et culturels, les « attributs sacrés ».

 

Au niveau conceptuel, Monsieur MASHIMANGO souligne que l’histoire des nations est une fluctuation permanente entre le souvenir et l’oubli. Le souvenir sert de stimulant à la résurgence identitaire et permet à brandir les cartes d’une « grande nation ». En conséquence, loin d’être des querelles frontalières (Ethiopie-Erythrée, Somalie-Ethiopie, Erythrée-Djibouti), les conflits de la Corne de l’Afrique sont des « guerres de mémoires nationales », construites par des discours mythologiques et des pratiques rituelles.

Pour l’Erythrée, par exemple, la guerre est un moyen de mettre définitivement fin à la tutelle de l’Ethiopie et, par là même, établir son hégémonie sur la région entière. Mais on peut également se poser la question de savoir si l’Ethiopie a renoncé à sont statut de puissance sous-régionale.  De ces questionnements, on peut déduire que la question de l’honneur de la guerre est à retrouver dans le vieux rêve d’une « Grande Ethiopie » affirmé par Alain Gascon dans Herodote (n° 106, p. 44), d’un « Grand Erythrée » ou par le « pansomalisme ».

Le statut onirique du lien social se retrouve dans la pensée aronienne lorsqu’il dit : « L’homme n’est homme qu’avec d’autres hommes, non pas seulement à l’intérieur de la famille, (…), mais sur la place publique ou le champ de bataille discutant ou combattant avec d’autres hommes afin de déterminer le mode vrai de l’existence commune ». Selon Monsieur MASHIMANGO, l’homme a besoin des autres pour son estime, pour atteindre un rang plus élevé et être reconnu.

 

Pour le Professeur INTERMEYER, il y a un aspect non évoqué : celui de rêve. Le Professeur s’interroge sur la place du lien onirique dans les liens sociaux. Néanmoins, on peut trouver un lien entre l’interprétation de Monsieur MASHIMANGO et l’analyse de Gaston Bouthoul dans son ouvrage « l’Invention ».

La dimension sacrificielle quant à elle a trouvé son apogée avec la Révolution des affaires militaires (RAM) qui correspond à la logique de « guerre zéro mort » largement développée lors de l’opération « Tempête du Désert » (1991). A l’opposé, il a été développé, dans le cadre de stratégies de contournement qui existe depuis la nuit du temps, notamment avec les missions-suicides, une logique qui valorise le courage et la mort sur le champ de bataille. Il faut tout de même souligner que la dimension sacrificielle des stratégies va de paire avec la tactique de l’invisibilité des acteurs. Jouant sur la mobilisation du « symbolique » et poussées par l’effet de l’information diffuse, ces deux logiques sont pour transformer les moyens et les méthodes de combat.

 

 

Professeur FERNANDEZ 

Votre recherche est dans l’ensemble riche et stimulante. Vous avez l’immense mérite de vous pencher sur un véritable objet de recherche puisqu’il n’existe pas d’ouvrages de référence sur la nature et l’évolution de la conflictualité dans la corne de l’Afrique. Outre le choix du sujet, on ne peut qu’approuver votre volonté de vous positionner de vous engager en défendant une lecture, votre vérité sur le sujet – même si l’on a parfois du mal à vous suivre.

S’agissant du style, on vous lit avec plaisir presque comme un roman. L’écriture est relativement fluide parfois élégante et les règles orthographiques semblent assez bien honorées. Il demeure quelques fautes (voir p. 54, p. 76, pp. 134-135, p. 264, p. 353, p. 391, p. 413, p. 412, p. 445, p. 448, p. 455, p. 469, 475, 485 et je tiens mon manuscrit à disposition si vous le souhaitez) mais rien de déraisonnable au vu du volume proposé, bien au contraire. On peut également déplorer ici ou là quelques glissements de plume. Par exemple, « Djibouti n’est pas un fleuve tranquille » p. 379, « le fonds historique de la guerre est resté caillouteux » p. 386, « comprendre le pourquoi du comment des conflits » p. 419, « les relations internationales ont toujours impacté la vie intérieure des Etats » p. 441, etc. Mais rien d’irrémédiable. L’appareil critique proposé à l’appui des développements respecte les règles de présentation, encore qu’on puisse regretter l’absence de certaines références en version originale (travaux de Kenneth Waltz, de James Rosenau…) Votre glossaire, présentation des Etats visés et vos annexes constituent des instruments utiles dans la compréhension de votre étude. Les nombreuses cartes et tableaux que l’on retrouve dans le corps de vos développements sont également appréciables et l’on peut seulement regretter que vous ne proposiez pas vos propres instruments d’analyse.

Sur le fond, et d’une manière générale, on ne peut qu’être sensible à votre grille de lecture qui montre avec justesse, me semble-t-il, la transformation des conflits africains en général depuis la fin de la guerre froide  – avec en l’espèce une attention à ceux de la Corne de l’Afrique. On peut considérer que les différentes crises internes sont des vecteurs aujourd’hui de conflits croisés, régionaux, qui impliquent une multitude d’acteurs étatiques et non étatiques. Cette mutation des conflits compliquent leur résolution et si l’on peut trouver simpliste le triptyque « tensions ethniques – ressources – guerres civiles », force est de constater que le remède longtemps proposé « accords de paix – casques bleus – élections » n’a pas produit les résultats escomptés.  Toute étude sur le sujet est donc la bienvenue. Peut être auriez vous pu distinguer plus clairement les causes structurelles des conflits, certainement héritées de la colonisation (distribution inégalitaire du pouvoir, manipulation des différences ethniques, non correspondance des Etats et des nations) et des éléments plus conjoncturels (absence de victoire militaire, ingérences extérieures, rôle des matières premières…). Vous insistez justement sur la proximité des provinces en rébellion aux frontières des Etats en cause ce qui renforce les alliances adhoc transnationales. Il ne faudrait pas sous estimer pour autant l’intérêt plus classique des Etats à s’engager dans une querelle interne de leurs voisins. En l’espèce, il me semble que vous ne montrez pas suffisamment la volonté de l’Ethiopie d’être considérée comme une puissance régionale, un modèle démocratique face à ce que certains qualifient d’Etat voyou – l’Erythrée et face à un Etat défaillant la Somalie. D’une manière générale, si l’on vous suit lorsque vous évoquez certaines solidarités ethniques transnationales, il me semble qu’il ne faudrait pas sous estimer les jeux d’équilibre classique dans la région. L’Erythrée et l’Ethiopie s’affrontent alors que leurs dirigeants ont autrefois combattus cote à cote et appartiennent à la même ethnie tigré. N’y a-t-il pas une volonté pour la Somalie, le Soudan ou l’Erythrée de jouer sur la fragilité ethnique de l’Ethiopie simplement pour l’affaiblir ?

Plus précisément maintenant, votre construction aurait certainement mérité d’être plus claire. On y retrouve les éléments attendus : l’étude croisée des rivalités ethniques en Ethiopie, Erythrée, Djibouti et Somalie ainsi que des propos plus théoriques sur la vision transnationale ou l’évolution des conflits armés. Peut-être votre étude aurait gagné à présenter dans un titre préliminaire la méthodologie et le cadre théorique choisis. Surtout, il n’est nulle part fait référence aux bornes assumées de votre recherche – 1961-2006.  Votre chronologie les dépasse et votre étude également. Pourquoi avoir choisi ces dates ? Peut-être pourriez-vous revenir sur ces choix…

Dans votre introduction, vous entendez présenter les ressorts de la conflictualité. Vous vous appuyez implicitement sur Thucydide et sa distinction entre origine profonde et origine immédiate d’un conflit en présentant les causes profondes de la bellicité. Vous prétendez ensuite que le nombre de conflits armés s’est considérablement accru dans le monde. Vous auriez pu citer et critiquer alors des études récentes, certes controversé pour certaines (je pense à celle d’André Larané par exemple), qui montrent que les attentats du 11 septembre ont inauguré la décennie la moins violente que le monde ait connu depuis le 19e siècle si l’on prend en compte le nombre de victimes de la violence étatique (moins d’un million de tués en 2001-2010, nettement plus dans chaque décennie antérieure depuis 1840). En toute hypothèse, vous avez raison de revenir dans vos propos introductifs sur la nécessité d’une approche multidisciplinaire pour apprécier la conflictualité en Afrique. Votre hypothèse est de considérer l’ethnicité comme élément déterminant de la compétition pour le pouvoir dans la corne de l’Afrique même si vous prenez soin de ne pas rejeter en bloc la pensée réaliste. Finalement, comme le conseillait Stephen Walt dans un de ses meilleurs articles, vous répondez aux qualités exigées d’un bon diplomate et peut-être d’un bon chercheur en relations internationales soit la nécessité de dépasser les cadres trop contraignants de la pensée réaliste et de prendre en compte l’apport des études transnationalistes ou constructivistes.

Dans une première partie, vous exposez votre conception de l’approche transnationale en insistant sur les théories de l’interdépendance complexe qui selon vous proposent des grilles de lecture plus pertinentes des relations internationales contemporaines et particulièrement les conflits de la corne de l’Afrique. On vous suit assez aisément dans vos propos même si l’on peut s’étonner d’abord de certaines traductions (acteurs libres de souveraineté, sovereignty free actors, acteurs privés de souveraineté ? - même si d’autres auteurs utilisent également cette traduction), ensuite de certaines références (par exemple Kenneth Waltz ou Barry Buzan dans les caractéristiques de l’approche transnationale p. 93) et surtout votre absence de critiques des Traités de Westphalie comme la soi-disante rupture entre monde médiéval et  moderne. Sur ce point, Krassner et bien d’autres ont depuis longtemps relativisé ce tournant historique et montré que des entités politiques ayant le contrôle exclusif de leurs territoires existaient bien avant la fin de la guerre de 30 ans et que des puissance universelles ou des organisations féodales lui ont survécu. Pour autant vous illustrez assez bien vos propos en évoquant les conflits d’allégeances entre ethnies d’Ethiopie et d’Erythrée par exemple.  J’ai également quelques interrogations sur votre conception de la souveraineté des Etats. Je sais qu’il s’agit d’un concept en partage entre droit international et sciences politiques. Toutefois, je ne pense pas qu’on puisse raisonnablement dire dans vos développements sur ce point que « la souveraineté est l’affaire de moyens et de capacité », et que la souveraineté et la « non-ingérence dans les affaires intérieures » se cantonnent donc au niveau de l’idéal, de la fiction. C’est faire bien peu de cas du droit comme moyen de réguler les relations internationales, aussi imparfait soit-il. Je ne comprends pas d’ailleurs, dans ces mêmes développements, pourquoi vous prétendez que le droit international a connu son apogée en 1945 (p. 135). Sur le plan juridique toujours, la reconnaissance internationale n’est pas un attribut de l’Etat ni un élément constitutif de la qualité étatique. Mais l’essentiel n’est pas là vous avez raison. Vos développements sur la théorie de l’ethnicité sont fort intéressants et vous avez raison je crois de postuler que l’ethnicité n’est pas seulement une question de parenté et d’ascendance biologique mais aussi de construction sociale et politique comme de revenir sur la balkanisation de la corne de l’Afrique.

Peut-être auriez vous pu insister davantage sur quelques aspects importants de cette nouvelle problématique, la question des Etats multinationaux, des Etats sans nation et celles des Etats défaillants. On sait que le principe des nationalités peut être créateur de conflits et une des variantes concerne les Etats qui ne reposent pas sur une base nationale préexistante, mais se proposent de construire une nation nouvelle. Ils posent ainsi la construction nationale comme projet. Il y a là une imitation volontariste de l’expérience française, même si elle n’est guère comparable car le processus a été beaucoup plus long. Dans les pays qui ont dû lutter pour leur indépendance, le combat a permis de cristalliser un sentiment national qui n’était pas nécessairement enraciné au préalable, comme en Algérie ou en Palestine arabe. Dans les pays décolonisés pacifiquement, l’évolution du modèle peut être plus délicate. Ces pays ont en fait accepté les frontières issues de la colonisation, frontières administratives ou séparant des Empires coloniaux, qui reposaient souvent sur les hasards de la conquête. Les populations ainsi regroupées au sein d’une même entité pouvaient être hétérogènes.  le modèle est à l’épreuve, particulièrement en Afrique subsaharienne. Les réalités tribales persistent, et une tribu n’est qu’une nation embryonnaire, de même qu’une nation est souvent une tribu qui a réussi. Les rivalités, tensions et affrontements ethniques latents ou spectaculaires menacent la stabilité de nombreux Etats, soit en contestant leurs frontières soit en disloquant leur base sociale interne. Au-delà d’ajustements locaux, c’est le modèle étatique lui-même qui peut être atteint. S’ajoutant au fait que le sous-développement empêche parfois l’Etat de remplir ses missions primordiales, protection des droits fondamentaux des populations et de leur sécurité, alimentation, santé publique, éducation..., une telle fragmentation sociale met en cause la légitimité même de l’Etat… et favorise certainement sa défaillance. Bref, quelques développements supplémentaires sur ces points auraient été bienvenus.

Votre seconde partie se veut davantage une étude de cas. Vous passez d’abord en revue le conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée en revenant dans un premier temps sur le royaume d’Axoum, la terre d’origine, et en soulignant l’absence de correspondance entre les frontières ethnolinguistique et les frontières étatiques. Vos propos sont illustrés de cartes et de nombreuses citations qui offrent au lecteur une description minutieuse des différentes composantes des Etats observés. Un point aurait certainement mérité davantage d’attention. Il s’agit de la situation des Oromo, longtemps considérés comme des barbares puis des opposants actifs au régime, soutenus par le Soudan et la Somalie. Aujourd’hui comment appréciez vous l’apport de la constitution de 1995 quant à la prise en compte de leurs spécificités ? Le nationalisme oromo est-il encore actif, réprimé ? Vos développements sur la situation de l’Erythrée me semblent parfaitement appropriés en particulier lorsque vous soulignez qu’il s’agit d’une invention italienne, d’une Ethiopie en miniature. Vous avez raison de montrer les perceptions opposées de ces deux Etats. L’Erythrée se voit comme bien plus moderne que l’Ethiopie, presque fière de l’influence italienne, et semblant parfois traiter d’arriérés les éthiopiens tandis que ces derniers voient dans les érythréens des soumis sinon des traitres. S’agissant du règlement du différent frontalier qui oppose l'Éthiopie à l'Érythrée, il me semble que vous revenez peu sur La Commission de délimitation des frontières entre l’Érythrée et l’Éthiopie, établie en exécution des dispositions de l’Accord du 12 décembre 2002 conclu entre l’Erythrée et l’Ethiopie, et qui est chargée de procéder, sur le fondement des traités coloniaux (datant de 1900, 1902 et 1908) et des règles de droit international applicables, au tracé de la frontière entre les deux États. Ou en sommes nous aujourd’hui ? Les deux Etats en cause ont-il pris des mesures conformément aux décisions de cette Commission ?  Bon, en toute hypothèse, vos analyses se poursuivent ensuite sur les cas de la Somalie et de Djibouti et l’ensemble est fort instructif. Il me semble cependant que vous négligez d’étudier les résolutions récentes du Conseil de sécurité et notamment les résolutions 1862 du 14 janvier 2009 et 1907 du 23 décembre 2009 « Paix et sécurité en Afrique » qui condamnent la politique extérieure de l’Erythrée et décide entre autre d’interdire à cet Etat tout commerce d’armes. Ces résolutions dénoncent également et l’opposition érythréenne au gouvernement fédéral de transition de la Somalie et son absence de volonté de régler le différend avec Djibouti à Ras Doumeira et dans l’île de Doumeira. Pourriez-vous revenir sur ce différend ? S’agit-il d’une opposition ethnique ? Comment apprécier les réactions du Conseil de sécurité ? Enfin, et plus généralement, on peut vous reprocher de ne pas proposer une synthèse analytique, des conclusions générales sur ces conflits croisés.

Votre dernier titre se présente comme une autre étude théorique, complémentaire de votre première partie mais un peu plus étonnante au vu du premier titre de la seconde. Vous entendez revenir sur la transformation des guerres contemporaines en présentant d’abord l’évolution des acteurs et des facteurs des conflits armés. Heureusement vous essayez de lier vos réflexions à vos cas d’étude. J’approuve votre démonstration sur les problématiques actuelles des guerres asymétriques ou du terrorisme. J’ai quelques difficultés cependant sur certaines de vos affirmations. P. 402 par exemple, je vous cite « les organisations internationales (avec un mauvais renvoi de carte d’ailleurs) ne mettent pas moins de facto les pays africains sous influence, limitant ainsi leur souveraineté ». Qu’entendez vous pas de facto ?  p. 425 ensuite « nous considérerons que la guerre préventive n’exige pas un préjudice et une faute (comme c’est le cas dans le domaine du droit). Seul le préjudice suffit. » Qu’est ce qu’une guerre préventive et comment illustrez vous cette distinction entre préjudice et faute ? Enfin, qu’est ce qu’un conflit transnational p. 438 et comment le distinguez vous d’un conflit international ? Enfin, p. 480, « nous considérons la bellicité dans la corne de l’Afrique comme l’antidote à l’enlisement des nations dans une paix qui, à la longue, affaiblirait le sentiment national. Elle s’inscrit dans le registre de « bonnes guerres » nécessaires au renforcement de l’unité et de la cohésion nationale ». Qu’appelez vous une « bonne guerre » ?

En définitive, s’agissant de votre thèse, on a parfois l’impression que vous n’allez pas au bout de votre parti pri transnational – et je m’en réjouis - lorsque vous affirmez que l’ethnicité est l’élément déterminant la compétition pour les positions de pouvoir tout en rappelant souvent le rôle clef des Etats dans la région. Je vous ai peut être mal compris et vous avez maintenant la possibilité de revenir sur les conclusions de votre thèse. Voilà, il n’en demeure pas moins que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre travail, qui est fort utile et ouvre nombre de pistes de recherche.

 

Réponse  Monsieur MASHIMANGO

 Monsieur MASHIMANGO commence par la question des Oromo (28,5% de la population éthiopienne) en reformulant la question du Professeur FERNANDEZ de la manière suivante : « les Oromo ont-ils déjà digéré les amertumes et humiliations subies face aux pouvoirs Amhara et Tigréen? ». Aujourd’hui, dans l’Ethiopie actuelle, ce sont les Tigrés du Nord, ennemis historiques des Amhara, mais aussi opposants à la réforme agraire socialiste de 1974 qui menaçait le système foncier « communautaire » qui, désormais, sont à la tête de l’Etat. Du coup, ils ont imposé des limitations formelles au peuple Amhara en le circonscrivant aux plans territorial et institutionnel, et mis à l’écart les Oromo du FLO. Cette mise à l’écart de la principale force ethnolinguistique éthiopienne constitue le fondement même de la faiblesse structurelle de la démocratie et, ainsi, de l’ethnofédéralisme éthiopien dont le but est de renforcer le pouvoir de contrôle de la minorité tigréenne par rapport aux deux grandes et plus importantes ethnies : les Amhara et les Oromo, jadis protégés par la vieille constitution « jacobine » de 1987.  
   
 Formant 40% de la population éthiopienne, les Oromo sont les acteurs silencieux de l'histoire de l'Éthiopie depuis trois siècles, tour à tour opprimés et oppresseurs. Les oublier, c'est se priver de percevoir les équilibres de pouvoir internes à la « Grande Éthiopie ». Leur révolte ou leur soutien est déterminant pour le
régime éthiopien actuel. Il en va de même pour le sentiment chrétien. Etendus sur presque tout le territoire éthiopien, depuis l’Ouest aux frontières du Soudan, à l’Est jusqu’au pays somali, les Oromo longent, au Sud, la rivière Tana jusqu’au Kenya et remontent au Nord aux abords du plateau du Tigré. Eleveurs de bovins pour la plupart, ils sont, du point de vue religieux, musulmans (Est et Sud-Ouest), orthodoxes de l’église tewahedo (au Nord) et évangéliques (Ouest), ils sont en contact quasi permanent avec toutes les autres composantes ethniques éthiopiennes et, de ce fait, sont à mesure de s’adapter à toutes les configurations sociales et culturelles. C’est ce qu’a compris le Premier Ministre éthiopien, Monsieur Meles Zenawi qui, après la chute du Därg en 1991, a intégré le Front de Libération Oromo aux mouvements rebelles du Nord dans le processus d’élaboration de la Constitution de l’Ethiopie fédérale qui a abouti à la formation d’une vaste région oromo, l’Oromiya. Il en sera écarté, par la suite, à cause de la revendication d’indépendance de l’Oromiya (ou nation oromo) dont les contours correspondent plus ou moins aux plans politiques élaborés par les idéologues nationalistes oromo.
   
 Soutenue par le Soudan et la Somalie, qui ont permis l’installation à leurs frontières de camps de réfugiés oromo constituant les bases arrière de la rébellion FLO, l’idéologie nationaliste oromo, telle que construite par les intellectuels oromo de la diaspora, s’exprime dans le domaine de l’histoire. Il faudra toutefois retenir que les formes symboliques d’autonomie de l’Oromiya sont actuellement contrebalancées par le contrôle politique rigoureux et répressif auquel sont soumises les populations oromo, victimes d’une méfiance qui, depuis belle lurette, a été entretenue par les régimes éthiopiens successifs. C’est ce qui constitue le facteur majeur de la formation et du développement de l’idéologie nationaliste oromo. Sommes toutes, la situation actuelle des Oromo montre que l’ethnicité est utilisée pour la conquête des sphères politiques et le transnationalisme pour la constitution d’alliances ethno-identitaires qui transcendent les frontières étatiques. C’est pour cela que les Relations Internationales devraient prendre en compte les facteurs internes et externes. Dans la foulée, il convient de souligner que les réseaux de militants et les mouvements sociaux transnationaux sont particulièrement importants autant par leur capacité de mobilisation que par les liens qu’ils créent à travers les frontières. 

 

Concernant la commission sur les frontières, Monsieur MASHIMANGO tient à rappeler que les limites de la frontière érythréenne ont été tracées par Ferdinando Martini avec la participation des « askari », les Tigrés qualifiés aujourd’hui par les Amhara de collaborateurs du colonisateur. Les frontières ainsi tracées dans la région de Badmé par un accord tripartite entre l’Angleterre, l’Italie et l’Ethiopie en 1906, ont coupé le Tigré en deux et intégré les populations Kunama sur le territoire érythréen. La reprise des hostilités déclenchées par la question frontalière de Badmé est ainsi considérée par les Erythréens comme une deuxième guerre d’indépendance parce que, pour eux, ils défendaient ce qu’ils estimaient être leur territoire. Monsieur MASHIMANGO affirme que l’Erythrée n’est pas totalement satisfaite de la décision de la commission sur les frontières, que  le conflit n’est pas encore terminé, car il y a encore des tensions. Si, du côté éthiopien, Meles Zenawi rêve d’une « Grande Ethiopie » s’étendant des confins de la Mer Rouge aux rives de l’Océan Indien, reprenant ainsi les aspirations inachevées de Ménélik, Haïlé Sélassié et Mengistu, il faut aussi noter que, du côté érythréen, Issayas Afeworki nourrit la même ambition pour l’Erythrée de conquérir le Tigré. Il se fonde sur une carte géographique qui date de 1937. Issayas Afeworki défie ses voisins éthiopien et djiboutien en occupant une partie de leur territoire au Nord, remettant ainsi en cause les frontières coloniales alors que celles-ci qui datent des accords d’Addis-Abeba (1896), qui sont confirmées par les traités signés entre l’Ethiopie, l’Italie et la Grande-Bretagne en 1900, 1902 et 1908 et enfin par la Société des Nations, sont parmi les plus anciennes frontières d’Afrique.

 Aussi faut-il souligner que les blessures de l’incident dit de « Badmé », dans la zone portant le nom d’une plaine traversée par la frontière – et d’ailleurs là aussi théâtre jadis d’affrontements en 1976 et 1981 entre le Front de Libération de l’Erythrée (FLE) et le Front Populaire de Libération du Tigré (FPLT) – sont encore ouvertes jusqu’à aujourd’hui : cette zone, que les Tigrés considèrent comme la leur, mais jusqu’ici provisoirement laissée de côté, car figée par l’UA (jadis OUA) et l’ONU comme tracé « colonial » des frontières, refait surface.  

 

La notion de « bonne guerre », correspond aux notions développées au fil des ans, des contextes politiques et situations internationales, comme la « guerre juste ». Cette notion est d’ailleurs évoquée par Mme Mary Robinson, ex-Haut Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme (1997 à 2002), en 1999. Considérant la bellicité dans la Corne de l’Afrique comme l’antidote à l’enlisement des nations dans une paix qui, à la longue, affaiblirait le sentiment national, Monsieur MASHIMANGO pense que la guerre est nécessaire au renforcement de l’unité et de la cohésion nationale. D’où le postulat qui considère la guerre non pas comme un fait primitif, mais comme une activité humaine et sociale. A ce titre, Monsieur MASHIMANGO conclue que la bellicité dans la Corne de l’Afrique est un « rite géographique » régulateur dont les affrontements, réguliers dans l’espace et dans le temps, absorbent les tensions sociales et ethno-identitaires locales.

Quant à la délimitation temporelle du sujet de thèse : 1961 -2006, Monsieur MASHIMANGO souligne que cette borne correspond aux premiers incidents militaires en Erythrée (17 septembre 1961), lesquels incidents ont signé le début d’une longue guerre d’indépendance.  L’année de son inscription en thèse de doctorat (septembre 2006). Monsieur MASHIMANGO reconnaît que les choses ont évolués tout au long de sa recherche et continuent à évoluer. Certains événements sont évoqués dans sa thèse sans pour autant qu’il y consacre un développement conséquent. D’où l’intérêt de continuer travailler sur le sujet.

Les récents affrontements à la frontière avec Djibouti, dans la région de Ras Doumeira montre encore une fois la face d’un Erythrée qui, pour affirmer son identité, n’a pas renoncé à se libérer de l’emprise fraternelle de l’Ethiopie et à conquérir les frontières djiboutiennes. Autant le Maroc a fait prévaloir à un moment donné (entre 1956 et 1963) des droits historiques sur la Mauritanie, autant l’Erythrée, comme en témoignent les récentes constructions des retranchements et installation de son armée dans la zone frontalière de Ras Doumeira disputée avec le Djibouti, brandit les mêmes allégations au sujet de Djibouti. Pour l’Erythrée, sa frontière avec le Djibouti n'a jamais été précisément définie. Et ce, en dépit d'accords signés entre la France et l’Ethiopie en 1897, et  entre la France et l’Italie en 1901 ; la Résolution de l'ONU du 15 janvier 2009 ordonnant à l'Erythrée de retirer ses forces du territoire djiboutien de Ras Doumeira et les sanctions de l'ONU contre l'Erythrée pour son rôle déstabilisateur dans la région (23 décembre 2009).

Professeur Jean-Paul JOUBERT, Président du Jury

Pour conclure cette soutenance, Jean Paul Joubert prend brièvement la parole en disant qu’il partage très largement les remarques positives émises par les autres membres du jury. Il tient à exprimer tout l’intérêt qu’il a trouvé à lire cette thèse qui est d’abord d’une magnifique qualité formelle. Le candidat semble affirmer sans une espèce de questionnement que la guerre est veille que le monde. Or, au néolithique, on ne se faisait pas de guerre. Celle-ci a commencé avec les tribus. Hormis quelques royaumes (Benin, Egypte, etc.) qui ont eu des modèles organisationnels.

Il revient ensuite sur les qualités intellectuelles de Monsieur MASHIMANGO : un doctorant intelligent, qui a bien présenté sa thèse, un bon enseignant, etc. Mais, il regrette ne pas comprendre la thèse que défend Monsieur MASHIMANGO, ainsi que les variables dynamiques de sa thèse. « S’il est facile de dire en une phrase la thèse d’un tel auteur, j’avoue que je ne sais rien dans ce cas d’espèce », souligne le Professeur JOUBERT, selon qui, à l’époque de  scolastique, la thèse ne s’évaluait pas par le nombre de pages, mais  par l’idée défendue. Ce qui, par ailleurs facilite la question de documentation, car celle-ci sert à démontrer la thèse.

Cependant, le Professeur reconnaît en Monsieur MASHIMANGO des qualités très fortes. « Comme il n’y a pas de fil conducteur, de fil à plomb, de fil d’Ariane  je vous trouve assez fort pour être parvenu à nous présenter des variables pertinentes sans vous éparpiller. Sans monter que vous êtes incontestablement cavalier sur cet image, vous avez reçu un exercice difficile sans vous casser la figure », dit-il. Tout de même, le Professeur JOUBERT se pose la question d’imagination scientifique de Monsieur MASHIMANGO.

 

Réponse de Monsieur MASHIMANGO

A partir des réalités actuelles dans la Corne de l’Afrique Monsieur MASHIMANGO affirme interroger la pertinence des frontières étatiques et de l’idéologie étatique nationale en m’appuyant sur les théories transnationalistes et l’interdépendance complexe entre les facteurs et acteurs pluriels des relations internationales.

 

Professeur JOUBERT

Pour le Professeur JOUBER, cette réponse constitue une idée de base. Il suggère à Monsieur MASHIMANGO de préparer un article sur le sujet.

Le Professeur JOUBERT continue son intervention en affirmant que l’étude de la « configuration systémique» de la Corne de l’Afrique comme un « ensemble de tensions », telle que menée par Monsieur MASHIMANGO, structure la dialectique sous-régionale d’interaction des Etats et des communautés politico-identitaires. Pour le Professeur JOUBERT, la thèse de Monsieur MASHIMANGO accorde une considération soutenue aux luttes de définition de ce cadre géographique à partir d’un travail sociologiquement et historiquement documenté de savoir si les configurations du pouvoir dans les pays de la Corne d’Afrique en font des « sociétés gouvernées par l’Etat » ou des « Etats gouvernées par les communautés ». Avec un cocktail méthodologique, Monsieur MASHIMANGO a donc réussi son pari à nous présenter une analyse utile mais le lecteur  risque de s’y perdre, conclue le Professeur JOUBERT, avant de demander les membres du Jury de se retirer pour délibérer.

 

Après délibération, le jury décide d’accorder à Monsieur MASHIMANGO le grade de Docteur en Sciences politiques de l’Université Jean Moulin Lyon 3, avec la mention Très Honorable. Le président tient à préciser que l’absence d’un membre du jury a desservi le candidat mais que le jury  présent est unanime à souligner le caractère exceptionnel de la  défense de la thèse et à féliciter le candidat.

 

 

Fait à Lyon, le 14 décembre 2010

 

 

Monsieur Jean-Paul JOUBERT, Professeur, Président du Jury

Monsieur David CUMIN, MdC - HDR, Directeur de thèse

Monsieur Julian FERNANDEZ, Professeur

Monsieur Pascal HINTERMEYER, Professeur

Monsieur Michel-Louis MARTIN, Professeur



[1] En déplacement en Chine jusqu’au 17 décembre 2010, Monsieur Michel-Louis MARTIN, Professeur de Sciences Politiques, Institut d’Etudes Politiques de Toulouse et Directeur du Centre Morris Janowitz, n’a pas pu participer à la soutenance de Monsieur MASHIMANGO.  Son pré-rapport  a été lis par le Président du Jury.

 

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  • Docteur en DROIT, 
spécialité: SECURITE INTERNATIONALE ET DEFENSE

 Domaines de recherche: 
- LA POLEMOLOGIE
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- LA GEOPOLITIQUE
- RELATIONS INTERNATIONALES
  • Docteur en DROIT, spécialité: SECURITE INTERNATIONALE ET DEFENSE Domaines de recherche: - LA POLEMOLOGIE - L'IRENOLOGIE (PEACE RESEARCH) - LA GEOPOLITIQUE - RELATIONS INTERNATIONALES

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