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12 février 2009 4 12 /02 /février /2009 01:14

Depuis des semaines, représentants politiques et dignitaires religieux de la communauté juive semblent parler d’une seule voix. Selon les premiers, «la grande majorité » des juifs de France soutiendraient sans réserve l’État d’Israël et son offensive à Gaza. Les seconds, quant à eux, changent de registre sans vraiment changer de discours, présentant le cas échéant Tsahal comme une armée spirituellement exemplaire, au service des plus hautes valeurs morales.  Résignés à réduire la diaspora au simple statut d’appendice de l’État d’Israël, nos porte-parole laïcs oublient et cherchent à faire oublier à leurs ouailles que cet État sert des intérêts qui sont les siens et les siens seuls, non ceux du « peuple juif » dans son ensemble, et que, dans la poursuite de ses objectifs, il se soucie finalement assez peu du sort de ses frères de diaspora, considérant à l’occasion qu’une possible aggravation de ce sort pourrait avoir le mérite de grossir les rangs des immigrants. Leurs déclarations confirment, installent et légitiment, dans l’esprit de maints pro-palestiniens, la confusion dévastatrice entre juifs et Israéliens. Elles ne provoquent pas directement les agressions antisémites désormais recensées chaque jour, et elles ne les justifient certes pas, parce que de telles agressions sont en tout état de cause injustifiables. Ces déclarations ne sont en revanche pas de nature à faire retomber les tensions. Elles mettent objec tivement en danger ceux-là mêmes au nom desquels elles sont prononcées.  Ceci serait déjà beaucoup. Mais ce n’est encore rien, si l’on peut dire, comparé à l’engagement, lui aussi sans nuance, de dignitaires religieux pour une cause éminemment problématique sur le plan strictement éthique. On peut douter que Tsahal agisse« avec amour », comme on l’a hélas entendu. Surtout, il me paraît choquant de présenter l’opération Plomb durci non point comme l’action d’un État souverain visant à sauvegarder ou à renforcer ses intérêts propres et particuliers, mais comme un combat pour une idée et des valeurs universelles, comme l’héroïque lutte d’une armée idéale pour l’homme, son humanité et sa liberté. Tandis que les représentants laïcs de la communauté enrôlent d’autorité tous les juifs sous une bannière qu’ils n’ont pas forcément choisie, c’est le judaïsme en tant que tel que ses responsables religieux engagent. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils y aient songé ou pas, que ce soit juste ou pas, c’est le judaïsme lui-même qu’ils contribuent à associer, dans de nombreux esprits, aux images atroces d’enfants morts à Gaza. Cela, on aurait dû nous l’épargner. Le judaïsme, patrimoine culturel et spirituel plurimillénaire, prodigieusement riche, complexe et contradictoire, vaut infiniment plus que les errements d’un État de fraîche date qui, pour juif qu’il se dise et pour légitime que soit son existence, n’est rien de plus qu’un État. C’est le judaïsme qui est un humanisme, et comme tel c’est au meilleur qu’il aspire. Le sionisme, lui, est un nationalisme, et à ce titre, il est capable du pire comme du meilleur ; il peut libérer et créer, mais aussi exclure, opprimer et détruire. Et je ne puis croire un seul instant que le judaïsme ne m’oblige pas à voir comme un scandale l’oppression dont un peuple est l’objet, la privation totale de liberté qui est son lot quotidien, les souffrances qui lui sont infligées, le déni de son irréductible humanité.  La sionisation contemporaine du judaïsme est à la fois l’un des signes et l’une des causes de son étiolement. Identifier le judaïsme au sionisme ou aux intérêts d’un État, c’est lui faire courir un danger majeur. On peut être, comme je le suis, un juif globalement non croyant et non pratiquant, et continuer de croire au judaïsme. C’est pourquoi je vis comme une trahison et comme un désaveu tragique cette sinistre confusion des genres. De la même façon que bien des musulmans vivent comme une trahison et comme un désaveu tragique la sinistre confusion, du fait même d’autres musulmans, de l’islam avec une radicalité idéologique et politique qui, en fait, le déshonore.  Sans doute les clés d’un avenir apaisé et revivifié sont-elles dans une relative désionisation du ju- daïsme, dans une déjudaïsation relative et pleinement assumée de l’État juif, en même temps que dans une relative dépolitisation de l’islam et dans une désislamisation relative et pleinement assumée du nationalisme palestinien. On en est loin, je sais. L’idée paraîtra à beau coup naïve ou abstraite. Elle n’est peut-être que sage, ce qui, dans les circonstances présentes, hélas, lui fait évidemment perdre beaucoup de sa force. Identifier le judaïsme au sionisme ou aux intérêts d’un État, c’est lui faire courir un danger majeur.

(1) Titulaire de la chaire de pensée juive médiévale. Dernier ouvrage paru : Dictionnaire des mondes juifs (La rousse, 2008), avec Esther Benbassa.

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