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12 février 2008 2 12 /02 /février /2008 13:13


 

Bien que le mot ethnie ait un long passé, l’usage anglo-saxon d’« ethnicity » (ethnicité) n’introduit un concept dans les sciences sociales qu’au cours des années 1970. Ses connotations initiales en anthropologie, en sociologie et en sciences politiques ont imprégné les recherches que le concept ethnicité articule aujourd'hui le holisme, la domination et l'antagonisme. L’analyse de ces différents postulats permet, non seulement de déterminer les différentes dimensions de l’ethnicité, mais aussi d’établir son rapport avec le comportement politique et de mesurer l’importance que les belligérants attachent à leur identité nationale par rapport à leur identité ethnique ; c’est-à-dire, le rapport entre l’ethnicité et le nationalisme.

1. Le holisme (ou le postulat groupal):

 Faisant de la société un ensemble de groupes indépendants, différencié de l’extérieur et homogène à l’intérieur, l’ethnicité est un fait social qu’il faut reconnaître et appréhender dans ses dimensions aussi bien objectives que subjectives. Dès lors, « si l’on admet que la nation est bien une construction historique, à la fois politique et culturelle, il faudrait également admettre que cette construction ne peut se faire sans travail de la mémoire et de la culture ; sans cette capacité de parler au passé, de l’inventer et de le réinventer ; ce sentiment d’être différent sans lequel il n’y a de sentiment national », écrit Alain Dieckhoff.1 


En effet, « en distinguant le groupe ethnique des autres catégories sociales (le prolétariat, la bourgeoisie, …) en fonction de la référence obligatoire à la croyance en des ancêtres communs, réels ou putatifs, Max WEBER offre une définition qui ouvre la voie à une approche constructiviste de l’ethnicité », souligne Juteau.2 

De ce point de vue, l’ethnicité ne dépend pas seulement de traits objectifs indiscutables, empiriquement constatables, mais également d’un « processus spécifique d’élaboration ». Ainsi, loin d’être une singularité symbolico-culturelle née de l’isolement, l’ethnicité est une identité politique collective dont la nature est relationnelle et processuelle. Ainsi dit,
 l’approche à la fois objective et subjective de l’ethnicité s’infléchit sur la constitution de frontières mouvantes et fluctuantes reposant sur les relations sociales et politiques qui rendent opérantes des différences à partir desquelles se mobilisent les différents acteurs. Ces frontières établissent la distinction entre le « nous » et le « les autres », c'est-à-dire ceux qui appartiennent au groupe et ceux qui en sont exclus. D'où: 
- un nom collectif : il sert de signe et d’emblème à la communauté en la distinguant des autres et en synthétisant son essence ; 
- un mythe d’ascendance commune: il fournit un narratif de la provenance et de la tradition et se dresse en authentique mythomoteur de différence collective ; 
- une histoire partagée: elle offre un sujet collectif une continuité temporelle à travers les générations et fixe les valeurs et les grands traits de la différence spécifique du groupe ; 
- l’association à un territoire qui sert davantage de référent mythique que de base matérielle ; 
- un sentiment de solidarité qui l’emporte sur les autres divisions sociales (classe, religion, localisation, ethnie, …) ; et 
- un mouvement politique de résistance, en défense de l’identité. 3


Dans le cas des conflits qui minent l'Afrique, les dimensions de l’ethnicité se sont construites dans le contexte de relations sociales qui résultent de la colonisation et du manque d'espace démocratique. Accompagnés des pratiques d’appropriation, d’exploitation et d’exclusion, les années d’empreinte coloniale et de despotisme ont largement provoqué l’émergence de collectivités distinctes et tracé de nouvelles frontières. Le groupe dominant conservant le monopole des ressources et de leur distribution, ont apparu alors des « communalisations » qui englobent des intérêts matériels et idéels tels que le contrôle et la répartition des biens économiques et sociaux, l’honneur et le prestige, la culture nationale ainsi que les représentations. C’est la nature de cette relation qui illumine les revendications identitaires et poussent « les peuples conquis » à réclamer l’indépendance politique.

En effet, suite à l’invasion coloniale les Etats africains se sont vu reconnaître des frontières. Considérée comme une macule par les uns (les panafricanistes) et comme un avantage par les autres, la colonisation les frontières issues de la colonisation ont transformé la société africaine et suscité des divergences lourdes des conséquences selon que l’on habite de l’autre côté de la ligne de démarcation. Outre la création des nouveaux territoires qui a agrégé des peuples, la colonisation a également déclenché chez certains peuples un fort sentiment de supériorité qui les conduira à mener une politique expansionniste.

Au demeurant, la forme et l’intensité que peut prendre l’ethnicité sur la scène politique reste bien souvent conditionnées par les manifestations politiques dont celle-ci est l’objet des entrepreneurs politiques. Les marques de la dimension de l’ethnicité délimitant les frontières (langue, religion, couleur de la peau, région, etc.) sont choisies au sein des relations constitutives de groupes sociaux. Et, ce d’autant plus que, outre la culture matérielle et non matérielle, les groupes ethniques reposent sur une mémoire, sur des représentations qui se construisent au fil des années. Il s’agit des éléments historiques qui pré-existent aux rapports sociaux nouvellement établis et qui possèdent un sens en dehors d’eux. Dans ce cas d’espèce, ce qui est mobilisé dans la communalisation ethnique appartient dans la relation de domination, celle-ci étant beaucoup plus focalisée sur la reconnaissance des frontières que sur leur effacement.

2. Le postulat de domination :

« La domination c’est tout ce qui occulte le rapport constitutif de la dimension externe de la frontière ethnique, essentialise et fige ce qu’on y trouve à l’intérieur », affirment Jean Tournon et Ramon Maiz4

Par domination, nous sous-entendons la subordination d’un ou plusieurs groupes ethniques différents à la culture hégémonique, laquelle subordination est approuvée implicitement et traduite en diverses politiques d’assimilation.
En effet, certains groupes ethniques sont considérés comme culturellement spécifiques et d’autres universels à cause des places qu’ils occupent respectivement à l’intérieur des rapports ethniques, les majoritaires (politiques) dictant leurs propres projets et leur propre histoire aux minoritaires. Les majoritaires n’accordent pas aux minoritaires la liberté de définir leur propre vie en fonction de leur trajectoire historique et leur sens de l’histoire. Ils perçoivent en outre les minoritaires en termes d’attributs qui sont définis en termes d’essence plutôt que d’histoire. De surcroît, ces attributs qui sont utilisés par le groupe dominant pour justifier la clôture monopolistique qu’il impose aux minoritaires, renforçant leur subordination économique, politique et culturelle. C’est ce qui fonde la communalisation ethnique, c'est-à-dire « l’apparition d’un sentiment subjectif d’appartenance à une même communauté.»5


Ainsi, croyant incarner l’universel, les dominants attribuent la spécificité, la différence aux dominés. Quand cette différence est perçue comme fondée sur l’origine commune, on la nomme ethnicité. Non seulement cette conception fait reposer la collectivité et ses actions sur la « fausse croyance » en des ancêtres communs, mais aussi elle masque le double rapport de domination qui la fonde. Ses traits sont essentialisés, puis utilisés par les dominants pour justifier diverses pratiques d’exclusion, allant des politiques assimilationnistes à l’expulsion et à la guerre. En fait, ce n’est pas la croyance en des ancêtres communs qui cause la guerre. C’est plutôt le refus de l’historicité de l’autre et de la domination exercée. Ce qui, par ailleurs, constitue le caractère durable de l’ethnicité, c'est sa capacité mobilisatrice, son caractère d’antagonisme. Raison pour laquelle elle est aujourd’hui considérée comme un comportement politique. C’est également la domination qui engendre une conception essentialiste et statique d’identité. Lorsqu’on masque les rapports qui provoquent la communalisation ethnique, on pense à l’ethnicité comme quelque chose de donné, qui existe en dehors du temps, orientant le comportement des individus et la place des collectivités au sein de l’univers social. Et lorsqu’un groupe en vient à intérioriser ces définitions, il tend à construire comme fixes et rigides ses propres frontières. De ce fait, dans un processus complexe, ils réintroduisent éventuellement l’histoire qui leur est refusée, en ayant tendance à la figer, à purifier la dimension externe de l’ethnicité, à l’homogénéiser de manière à justifier leurs propres projets de libération. Leurs luttes s’articuleront souvent en termes d’histoire commune qu’ils reconstruisent en excluant les « autres » et aux rapports ayant constitué la collectivité dont ils se réclament.

3. Le postulat d’antagonisme.

La coexistence de groupes dont les caractéristiques, les valeurs et les intérêts diffèrent, engendrent inévitablement du conflit, expression obligée du pluralisme. La fin de la guerre froide a vu s’imposer, dans les grands débats politiques et scientifiques, la question d’identité et resurgir, ainsi, des conflits de toute sorte. Vérifiant la pertinence de l’argumentation de Muëller qui considère obsolète les guerres (majors wars/les guerres majeurs), Fortmann et Gomand constatent que les guerres restent dans les Etats périphériques et/ou les Etats nouvellement créés et, dans la plupart des cas, le conflit porte sur un différend frontalier6


Quoi que, comme le démontre l’éclatement de l’ex-URSS et de la Yougoslavie, les situations qui rendent possible une activation des identités ethniques et la transformation des relations interétatiques ne soient pas l’apanage de l’Afrique, c’est naturellement au continent noir que l’on pense instinctivement lorsqu’on évoque l’ethnicité. Non seulement cette conscience d’appartenance à un groupe humain différent et de le revendiquer y imprègne profondément les imaginaires et les comportements, mais aussi participe puissamment à l’organisation sociale et politique des Etats. En effet, l’histoire, la géographie et les civilisations manipulées à volonté par les pouvoirs politiques pour fabriquer des vérités souvent contradictoires, restent les chasses gardées de l’Etat parce que c’est essentiellement dans ces lieux de pensée que se forme, se produit et se reproduit l’idéologie identitaire et, ainsi, la « conscience nationale ». Presque toutes les constitutions suivent un schéma stato-national analogue : un Etat-nation d’un côté et des communautés de l’autre. Cependant, celles-ci ne sont pas considérées comme des composantes constituantes des nations avec les droits qui en découlent. Elles sont plutôt reconnues comme des communautés cohabitantes, juxtaposées, parallèles aux nations fondatrices, et bénéficient de droits et obligations qui sont induits.
Au niveau conceptuel, l’histoire des nations est une fluctuation permanente entre souvenir et l’oubli. Si le souvenir sert d’élément stimulant à la résurgence identitaire, le refus de l’oubli ainsi que les mémoires amères mêlées à des sentiments exclusivement indépendantistes ou sécessionnistes prévaut ici et là et conduit à réclamer le remodelage et l’extension de leurs frontières et de brandir les cartes de « grande nation ». En conséquence, loin d’être une querelle frontalière, les conflits africains sont des guerres des mémoires nationales. L’histoire est reconstruit et remodelé de façon monoethnocratique par les pouvoirs en place qui l’empreint de sa vision pour qu’il corresponde aux nécessités du présent et aux stratégies dominantes, « l’intérêt national en Afrique est plus polarisé autour de l’ethnie que de la nation »7.


Cependant, comme le démontre le nationalisme pluriethnique érythréen, ainsi que la situation en Somalie, l’intérêt national ne renvoie pas toujours à une situation d’homogénéité ethnique. Par contre, il est défini de manière unilatérale par les gouvernants. Ainsi mise en perspective, la problématique de l’ethnicité en Afrique s’interprète au regard de la crise des Etats. Ce schéma d’explication montre que c’est l’intersection frontière/ethnie qui provoque inéluctablement le litige : le sentiment d’appartenir à un ensemble ayant été postérieur aux tracés, l’ethnogènese identitaire s’se s'est réalisée comme une conséquence, dans le temps, des dispositifs frontaliers successifs. De ce point de vue, il n’est pas étonnant de constater que le référent national reste un champ spatial comme tant d’autres, bien que d’un ordre de grandeur supérieur aux champs ethniques ou régionaux.

Sommes toutes, loin d’être un processus d’identification, l’ethnicité est un produit politique de l’interaction entre acteurs et structures. Toutefois, le fait d’être une construction politique n’entraîne pas qu’elle soit totalement malléable : les identités collectives ont une inertie qui leur est propre et elles bougent en réponse à des situations endogènes et des changements exogènes, les postulats. En plus, il faudra admettre que la logique identitaire oscille selon les contextes, les formats organisationnels ainsi que le répertoire de mobilisation. C’est donc un produit du travail complexe des leaders, organisations et discours politiques.

1 DIECKHOF, A., « La déconstruction d’une illusion. L’introuvable opposition entre nationalisme politique et culturel », L’année sociologique, 46(1), 1996, p.53.

2 JUTEAU, D., «L’ethnicité comme rapport social», dans Mots/Les langages du politique, n° 49 décembre 1996, Paris, Presses de Sciences Po, p. 98.

3 TOURNON, J., et MAIZ, R., Ethnicisme et politique, Paris, L’Harmattan, 2005, p.18.

4 Ibidem, p. 16

5 DIECKHOFF, A., idem.

6 FORTMANN, M. & GOMAND, J., « L’obsolescence des guerres interétatiques ? Une relecture de John Mueller », dans Raisons politiques, n° 13, février 2004, p. 79.

7 CLARK, J. F., « Realism, neo-realism and Africa’s international relation in the postcold War Era», Africa’s challenge to International Relations Theory, New York, Palgrave, 2001, p.86.

 

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